Les Portraits d'Andrea Navagero et d'Agostino Beazzano
Raphaël peignit les portraits en buste de ces deux écrivains véuitiens, sur un panneau en largeur, pour leur ami commun Pietro Bembo. Navagero (né 1483, + 1598), la tête tournée vers l’épaule droite et regardant le spectateur, a une expression de physionomie remarquablement mâle, même un peu rude; son regard est rempli de finesse et d'esprit; sa barbe est courte et quelque peu crépue, de couleur sombre. Il à la tête couverte d’une large barrette dans le genre d’un turban. Beazzano, qui est à droite, se recommande, au contraire, par la douceur et la placidité de son regard : sa figure pleine et flurissante indique une certaine bonté d'âme,
PEINTURES DE RAPHAEL. 239 mais elle n’en est pas moins spirituelle. Son front découvert, ainsi que le trait plein de finesse de sa bouche, annoncent un homme d’une haute capacité et d’un profond savoir. Ses cheveux, séparés sur le front, tombent simplement sur la nuque; ils sont couverts d’une barrette noire. De son pourpoint noir ressort une large chemise blanche qui monte jusqu'au cou qu’elle encadre. On voit une partie de sa main. Ce personnage n’a point de barbe.
La lettre de Pietro Bembo, datée de 1516, dans laquelle il dit que Navagero doit retourner à Venise pour les fêtes de Pâques, nous prouve que ce portrait a été peint au plus tard vers cette époque. Le maître peignit sans doute ses deux amis à l’occasion de leur départ d’abord, et aussi comme souvenir des moments agréables qu’ils passèrent ensemble tant à Rome qu’à Tivoli.
Nous avons déjà cité dans la Vie de Raphaël le passage de la lettre de Pietro Bembo relative à cette excursion. Le plus ancien document relatif à ces portraits se trouve dans l’ouvrage de l’Anonyme de Morelli, p. 48 : « In casa di M. Pietro Bembo in Padoa. — El quadro in tavola delli ritratti del Navagiero e Beazzano fu de mano de Raffael d'Urbino.» Le second document est contenu dans une lettre de Pietro Bembo lui-même, lettre datée de Villa Bozza, du 29 juillet 1538, et adressée à Antonio Anselmi, dans laquelle il dit : « Je consens à ce que l’on donne à Beazzano le tableau avec les deux têtes de Raphaël d'Urbin, et que vous le lui fassiez porter et le lui remettiez avec la prière qu’il y prenne garde, afin qu'il ne leur arrive pas malheur. Et si vous voulez les lui envoyer avec la caisse, faites ce qui vous semblera Le meilleur. » (Voy. Lettere pittoriche, t. I, p. 251, CV.) Nous ne savons ce qu'est devenu le tableau de Raphaël, mais il en existe une excellente copie ancienne sur toile, que Beazzano se fit vraisemblablement exécuter, lorsqu'on lui confia loriginal en 1538. Cette copie se trouve aujourd’hui dans la galerie Doria, à Rome, où ces portraits passent pour être ceux de Bartole et de Balde, deux jurisconsultes du quatorzième siècle. C’est ainsi qu’ils sont déjà désignés aussi dans la Descrizione di Roma, de 1727, p. 682, comme étant alors dans la collec: tion de la villa Aldobrandini. Mais, que ce soient sans aucun doute les portraits des écrivains que nous avons nommés, c’est ce qui s'établit avec certitude par la comparaison du portrait de Navagero, peint par un éiève du Titien, lequel est au musée de Berlin et qui porte : ANDREAS NAV- GERIVS. MDXXVI. La copie du palais Doria, très-habilement exécutée dans la manière vénitienne, laisse encore apercevoir la finesse de touche qui caractérise le peintre d'Urbin.
GRAVURES : Paolo Fidanza a gravé les deux têtes à l’eau-forte, avec les noms
traditionnels : Bartolo da Sassoferralo; Baldo, discepolo di Barlolo, et les a publiées dans ses Têles choisies de personnages illustres, Rome, 1785, pl. n°2.
Au musée de Madrid, on voit aussi, sous les nos 901 et 909, deux anciennes copies séparées de ces portraits, avec des mains; mais elles ne sont pas, à beaucoup près, si habilement traitées que celle du palais Doria, et de plus elles ont fortement poussé au noir.