La Maîtresse de Raphaël
Sur toile. Mi-figure.
Ce remarquable portrait, conservé au palais Pitti, sous le n° 245, représente une belle Romaine, tournée à gauche et vue de trois quarts. Les cheveux, séparés sur le front et ramenés derrière les oreilles, dégagent entièrement lovale harmonieux du visage. Un regard brûlant jaillit de ses yeux noirs ; son nez est plutôt court que fin; ses lèvres sont animées d'un gracieux sourire, et son teint est pâle. Un collier de pierres noires taillées entoure son cou; une chemise blanche, à petits plis, couvre sa gorge et dépasse de beaucoup le corsage garni de tresses d’or. Une large manche en étoffe de damas blanchâtre couvre son bras gauche; celui de droite est enveloppé dans un voile qui est attaché derrière la tête et qui tombe des deux côtés. La main droite est posée sur la poitrine, et l’on ne voit qu’une partie de Ja main gauche. Le fond est gris. Ce portrait, d’un
caractère vraiment romain, est plein de charme ; l'exécution cependant n'est pas irréprochable dans toutes les parties. Ce qu’il y a de mieux comme peinture, ce sont la tête et la poitrine; la manche en damas est d’une belle disposition, mais elle est trop lourdement peinte pour qu’on puisse y reconnaître le pinceau de Raphaël lui-même. Les autres accessoires sont encore plus négligés; le voile et les mains ne semblent pas même achevés, et le fond gris est très-lourd de ton. Ce qui frappe surtout lorsqu'on regarde ce portrait, c’est sa singulière ressemblance avee la Vierge de Saint-Sixte, à Dresde. 11 va sans dire cependant que le portrait n’est qu’un portrait-nature, tandis que la tête de la Vierge est une création idéale; mais toutefois il est incontestable que Raphaël a pris son modèle de Vierge dans la femme dont nous venons de décrire le portrait. Dans la Vie de Raphaël, nous avons déjà remarqué que ce portrait avait quelque ressemblance avec celui qui est au palais Barberini, à Rome, en se figurant que la maitresse de Raphaël y est représentée plus jeune ; pourtant il faut nous avouer que cette ressemblance n’est pas très-frappante et qu'on pourrait bien n’y trouver qu’une certaine analogie de conformation dans les traits en général.
Ce portrait n’est pas décrit dans l’Inventaire de la Tribune dressé en 1589, quoiqu'on nous ait assuré que, dans un autre catalogue ancien, il se trouvait cité comme étant de Raphaël. Autrefois, il ornait une des chambres du château de plaisance appelé Poggio reale ; ce ne fut qu’en 1824 qu'on le transporta au palais Pitti. Il est probable que c’est le même portrait qui a été indiqué d’abord par Vasari, puis par Francesco Bocchi, en 1591, et, en dernier lieu, par Giovanni Cinelli (Bellezze di Firenze, 1677, p.173), comme étant conservé dans la maison des négociants Botti, à Florence. Le premier dit positivement que c’est le portrait de la maïttresse de Raphaël. Le dernier le décrit de la sorte : « Ci è ancora un ritratto di una giovane di bel sembiante, e leggiadro dipinto, da Raffael da Urbino : il quale à tenuto dagli artefici in grande stima : e si come fu questo pittore ammirabile, cosi è l’opera nobile, e famosa appresso tutti. » Selon Tommaso Puccini, dans la Real Galleria di Firenze, t. I, p. 6, le légat Botti aurait aflirmé à Galuzzi, l’auteur de l'Histoire des grands-ducs de Toscane, qu’il avait découvert, dans les archives des Médicis, un document constatant qu’un fils de Matteo Botti avait légué à Côme Ier Ia moitié de ses biens meubles, parmi lesquels se serait trouvé ce portrait, de la main de Raphaël. Mais cela ne peut être, puisque le grand-duc Côme mourut en 1574, et que le portrait était encore dans la maison des Botti en 1677 ; de plus, au dire de Tommaso Puccini, les inventaires des tableaux de la collection ducale, antérieurs à 1634, ne font point mention de ce portrait ; ce qui permet de regarder comme erronée l’assertion du légat, du moins en ce qui concerne ce portrait.
978 PEINTURES DE RAPIAEL.
Gravures : Dom. Chiossonesc., 1836. Petit in-fol. — Ludw. Gruner, pl. VI de notre édition allemande.
Le marchese Letizia, à Naples, possède, dit-on, une répétition de ce portrait, métamorphosé en sainte Catherine, avec ses attributs, mais sans auréole, Ce serait, dit-on, un très-beau tableau et sans doute un original. Nous reçûmes cette indication trop tard pour pouvoir en juger par nousmême , lors de notre séjour à Naples; cependant un doute s'élève relativement à l’authenticité de ce tableau, d'autant plus que Raphaël n’a Jamais utilisé une image-portrait pour la représentation d’un sujet religieux. Ses élèves et ses imitateurs n’eurent pas la même réserve, comme nous l'avons dit à propos du portrait de Jeanne d'Aragon, transformée en sainte Cécile, et en parlant du portrait de femme, de 1512, qui est à la Tribune de Florence, lequel a servi pour une Sainte Madeleine. Peut-être le tableau du marchese Letizia est-il le même qui se trouvait autrefois en Angleterre, dans la collection du comte d’Arundel, et qui fut gravé en contre-partie par Wenceslaus Hollar. Dans ce tableau, la sainte, dont le bras droit repose sur la roue de son martyre, tient une palme de la main gauche. La tête est entourée d’une auréole. W. Hollar fecit, ex collectione Arundeliand. Raph. Vrb. pinæ. H. 7” 6°”; 1. 5” 7°”. Cat. de Vertue, n° 194. — Landon, n° 396.