Saint Jean-Baptiste
Sur toile. H. 5’ 5°; 1. 4 10”.
Le Précurseur, âgé d'environ quinze ans, est assis sur une pierre garnie de mousse, dans un désert rocailleux. Il est presque entièrement nu, car la peau d’une panthère, qui lui enveloppe la cuisse droite, revient derrière son dos s’enrouler autour de son bras gauche. De la main droite, qu’il élève, il montre les rayons qui jaillissent de l'extrémité d’une petite croix de jonc et qui annoncent la Passion du Sauveur des hommes. De la main gauche il tient une banderole de parchemin portant une inscription de laquelle on ne lit que le mot DEI. Vasari rapporte que Raphaël avait peint ce tableau pour le cardinal Colonna qui en fit présent à son médecin Jacopo da Carpi , après une maladie grave à laquelle il avait eu le bonheur d'échapper. Du temps de Vasari, cette toile se trouvait en la possession de Francesco Benintenti. Elle figure déjà, néanmoins, dans l’Inventaire de la Tribune dressé en 1589; on peut donc admettre avec certitude que, parmi toutes les répétitions qui existent de ce tableau, le Saint Jean- Baptiste de la gallerie de Florence est celui que Vasari regardait comme l'original. Toutefois, si maintenant nous nous plaçons devant le tableau en tenant à la main l'étude à la sanguine que possède aussi la collection de Florence, ou ‘seulement la gravure sur bois de Hugo da Carpi, faite d’après cette étudie, on est forcé de reconnaître, à la vérité, que le tableau est inférieur : le mouvement de la figure est plus beau dans le dessin que dans la peinture, c’est-à-dire plus vivant et plus simple; les contours et le modelé, dans l'étude faite d’après le modèle, ont aussi tout le charme d’une nature juvénile et florissante, tandis que dans le tableau on a exagéré l’ampleur des formes et le jeu des muscles; on regrette aussi de n’y pas trouver l’habile raccourci du pied droit, lequel est posé de telle sorte qu’on voit le dessus et le dessous en même temps, ce qui, sans être impossible dans la nature, n’est cependant pas agréable à l'œil. La tête n’a pas non plus cette expression profonde et pleine d'âme, que nous admirons dans les ouvrages de Raphaël exécutés par lui-même, mais, au contraire, elle a quelque chose d’exagéré et d’immobile. On peut même dire que le bras gauche est d’un dessin médiocre et que les jambes sont roides d'exécution. Les ombres, d’autre part, ont fortement poussé et plusieurs parties du tableau ont souffert. On ne peut donc plus apprécier aujourd’hui ce que cette peinture était dans son état primitif.
Toutefois, quelques détails, encore bien conservés, révèlent éà et là le
pinceau de Raphaël, notamment le torse, qui est plein de vie et d’un modelé supérieur. La couleur aussi montre encore, par places, les tons chauds du maître. D’après ces observations, on-ne saurait nier que Raphaël n'ait mis la main à ce tableau, quoiqu'il faille convenir que c’est, en majeure partie du moins, le travail d’un de ses élèves, de Jules Romain peut-être. Il est possible aussi que cette peinture n'ait été terminée qu'après sa mort. Cette dernière opinion semblera même très-plausible, si l’on admet que Raphaël n’eût jamais laissé sortir de son atelier un tableau, exécuté sous son nom, sans donner une plus vivante expression à la tête et une forme moins disgracieuse au pied droit.
Outre l’étude à la sanguine qui est dans la collection de Florence, M. de Rumohr cite encore, à la p. 435 de ses Recherches en Italie, une académie, rapidement faite d’après le même modèle {seulement un peu moins jeune) et presque dans la même pose, esquisse qu’il avait vue dans la collection de dessins du peintre Fedi acquise par Wicar. Il en conclut que les répétitions du Saint Jean-Baptiste que l’on rencontre par toute l’Europe, qui sont la plupart de bons ouvrages, avec plus ou moins de défauts, ont toutes été faites d’après cette académie. Nous ne saurions accepter cette étrange assertion, car on trouve justement, dans toutes les copies de ce tableau, ce pied désagréablement raccourci, qui, dans le dessin, est bien plus simple et seulement vu en dessus. Le même auteur se trompe encore quand il avance que les deux copies du Saint Jean-Baptiste qui se trouvent aux musées de Paris et de Berlin sont tout à fait identiques aux dessins ; car le pied droit est, dans ces deux copies, aussi mal tourné que dans le tableau original à Florence. Le paysage du fond est aussi le même dans toutes ces répétitions, qui ont été faites, vraisemblablement, d’après le tableau de la Tribune.
Gravures d'après l'étude originale.
En clair-obseur par Hugo da Carpi. Bartsch, t. XII, p. 73, n° 18. — Par un anonyme, avec quelques changements, dans la manière de Coroliano. Bartsch, t. XII, n° 19. — Gravé par un élève de Marc-Antoine, avec des changements; saint Jean tient la croix dans la main. Bartsch, t. XV, p. 25, n° 4.
Copies d’après ce tableau.
a.) Dans la pinacothèque de l’Académie de Bologne. Sur bois. C'est une excellente copie, chaude de ton. Malvasia, dans sa Felsina Pittrice (t. Ir, p. 44), dit qu'il y avait un Saint Jean-Baptiste de Raphaël dans la maison Albergati, à Bologne; c’est sans doute celui-ci qui fut légué à la ville de Bologne par le secrétaire Francesco Mastri. Ce tableau resta exposé dans la salle d’'Hercule, à l'hôtel de ville, jusqu’à Ja construction de la pinacothèque, à laquelle il fut donné. Voyez Pungileoni, p. 188.
b.) Au palais Quirinal, à Rome. Sur bois. Les couleurs de cette copie
PEINTURES DE RAPHAEL. 289 ont fortement poussé au noir et le dessin en est devenu un peu roide. Le pape Clément XIT acheta ce tableau pour 2,000 scudi, du collége des Minorites, auquel le cardinal Caraffa l’avait légué.
c.) Au palais Borghèse, à Rome. Sur toile. Cette peinture à un ton puissant qui rappelle les bons ouvrages de Jules Romain, à qui elle est d’ailleurs attribuée.
d.) Au palais Spada, à Rome. Sur toile. La couleur de ce tableau est froide, le dessin faible. Il paraît douteux que cette copie soit même de l’école de Raphaël.
e.) Au musée de Berlin. Sur bois. H. 5’ 3” 1/9; |. 4 9° 1/2. A Florence, cette bonne copie passe pour un ouvrage de la jeunesse de Francesco Rossi, nommé de’ Salviati. Les ombres des chairs ont un ton vigoureux qui va jusqu’au noir.
[.) Dans la galerie de Darmstadt. Sur bois. H. 52”; 1. # 8”. Cette copie provient de la collection du comte Truchses, à Vienne. Il est à regretter qu’elle ait été trop nettoyée dans les derniers temps. L’exécution de cette peinture trahit un bon artiste florentin.
g.) Dans la galerie d'Orléans il y avait une copie sur bois (5° 1” de haut sur 4 6” de large), apportée d'Italie en France par le maréchal d’Ancre, favori de la reine Marie de Médicis, et cédée par lui au président de Harlay. A Londres, elle fut achetée par lord Berwick pour 1,500 liv. sterl., mais on ne la voit plius dans la galerie de Berwick. Nous supposons que c’est la même qui se trouve aujourd’hui chez lord Cliford, à Tinton Abbey, près Chepston.
h.) Au palais royal de S. lidefonso, en Espagne, il y a aussi une bonne copie, comme nous l'avons entendu fire par plusieurs artistes qui l'ont vue.
i.) En Russie se trouve également une ancienne copie que Morgenstern (Extrait de mon journal, t. ler, p. 359, en allemand) a vue, en 1806, chez l'amiral Mordwinoy, à Saint-Pétersbourg, et qui depuis a passé dans les mains du général Lomonossoy.
Il existe encore beaucoup de copies d’un format plus petit. Bottari, dans une note ajoutée au texte de Vasari, vante celle que l’évêque de Ricasoli fit exécuter d'après le tableau que possédait Francesco Benintendi; Bottari dit avoir vu cette copie chez le sénateur Ricasoli da S. Trinità, à Florence. Voyez aussi Bellezze di Firenze, de Bocchi, p. 220.
Gravures d'après le tableau.
D'après celui de la Tribune. C. Bervic. Petit in-fol., pour l'ouvrage de Wicar. — Vince. Biondi. In-fol. — D'après le tableau de la galerie d'Orléans. Franç. Chereau, en contre-partie, pour le Cabinet Croxat, n° 19. — H. Gutenberg, in-4°, pour la Galerie d'Orléans. — R, Elisabeth Marlié-Lépicier. Petit in-fol., cintré dans le haut. — Le Blond exc. Couvay sc. In-fol. — Joh. Vendramini, au pointillé. In-
lle 19
fol. — B. Hôfel à Vienne. In-8.— D'après le tableau de DarmStadit. Friedr. John sc. En contre-partie, au pointillé. Petit in-fol.
Un tableau de Saint Jean (mesure carrée de 4° 4”), un péu différent de pose (il est assis sur un tronc d’arbre et tourné à droite), mais également attribué à Raphaël, se trouvait dans la galerie du Louvre. Cette peinture, qui avait beaucoup souffert, fut restaurée par Stiémar. Selon toute apparence, c’est un ouvrage de l’école de Raphaël:
Gravé par Sim. Valée, en contre-partie, in-fol. — Landon, n° 324.
Louis XVII fit don de ce tableau à une église de village, et il chargea le duc de Maillé de l'y faire placer; ce qui en effet eut lieu. Mais, après quelques années, ce tableau ayant été endommagé par l’humidité et le soleil, la Ébrique de l’église le rendit au duc de Maillé. Après la mort de celui-ci, ses héritiers le trouvèrent dans un grenier ; ils n’en connaissaient ni l’origine ni la valeur, si bien que, mis en vente avec le mobilier du défunt, il fut adjugé pour 59 francs. Un marchand de tableaux, M. Cousin, qui l’avait acheté aux enchères, le fit remettre en bon état et demanda 60,000 francs au gouvernement, qui le réclamait comme propriété inaliénable de l'État ; mais, sur un ordre judiciaire, il fut obligé de le rendre au musée, moyennant le simple remboursement du prix d'achat et des frais de restauration qu’il avait fait faire au tableau !.