‹ Raphael d'Urbin et son père Giovanni SantiChapitre 238 sur 407 · La Sainte Cène · texte numérisé non relu

La Sainte Cène

Cintre élevé, d'environ 30° de large sur 16° de haut. Cette iles se trouve dans le réfectoire de lancien couvent des nonnes S. Onofrio, à Florence.

Selon la disposition des anciens bas-reliefs du douzième siècle, repré-

sentant la Cène, le Christ est assis à une longue table, au milieu de ses apôtres, élevant la main et prononçant ces paroles : «Un d’entre vous me trahira. » Saint Jean appuie sa tête sur la poitrine du Christ qui l'entoure de son bras gauche. Les autres apôtres, assis aux deux côtés dans des attitudes diverses, expriment leur étonnement. Judas Iscariote, tenant un sac d'argent, est assis en face du Seigneur et détourne la tête avec une expression d’effroi et d'inquiétude. Son air de fausseté contraste avec l'air candide de Jacques le Mineur, qui, les mains croisées l’une sur lautre, semble demander s’il est possible que quelqu’un puisse trahir son divin maître. La tête du Seigneur, qui est d’une grande beauté, exprime une douleur calme et résignée ; saint Pierre, indigné, semble menacer de son couteau le traître qu’il ne connaît pas encore. Le peintre a caractérisé ainsi de la manière la plus frappante la personnalité de chaque apôtre. Les noms des personnages représentés sont inscrits, au-dessus de chaque figure, dans l’ordre suivant : S. Jachopo, S. Philipo, S. Jachopo, S. Andreia, S. Piegtro, Jesu Cristo, S. Giuvanne, S. Bartolomeo, S. Mactio, S. Tomaso, S. Simone, S. Tadeo. Au-dessus du banc à haut dossier, à travers une riche architecture, on voit au loin le mont des Oliviers, au pied duquel trois apôtres sont endormis, tandis qu’un ange descend du ciel , apportant le calice d’amertume au Seigneur. Il est à remarquer que la forme de la tête de saint Pierre est tout à fait semblable à celle que Raphaël lui a donnée dans son Couronnement de la Vierge qui est au Vatican. En somme, au premier abord, cette fresque frappe par son aspect péruginesque, quoique les mains et les pieds soient ici d’un meilleur dessin que dans la plupart des tableaux du maître de Raphaël. Quant à la composition elle-même, elle appartient incontestablement au Pérugin; on ne la retrouve pas seulement dans son école, mais encore deux planches gravées, qui se trouvent à la collection de Gotha, semblent être faites d’après l’œuvre originale du Pérugin. Elles sont absolument conformes, du moins pour la partie principale du sujet, à la fresque ; mais larchitecture est plus riche dans la gravure, et l’on n’y trouve pas la scène du mont des Oliviers.

Un petit tableau à la détrempe, qui est dans la possession du peintre Ph. Veit, et que nous supposons avoir été peint par Giannicolai, en 1500, nous prouve que cette composition était déjà en usage à cette époque. Ce petit tableau porte cette inscription : ÆHoc opus fecit fieri ser Bernardinus S. Angeli. Anno salutis MD.

Il est surprenant que la fresque de S. Onofrio n’ait été connue ni par Vasari ni par aucun ancien écrivain. C’est seulement au mois d’octobre 1845 qu’elle fut découverte par les peintres Carlo della Porta et Zotti, qui l’attribuèrent aussitôt à Raphaël. Cette peinture était alors très-enfumée , car la salle où elle existe se trouvait alors occupée par un

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peintre vernisseur en voiture. Il faut savoir gré à ces deux artistes de l'avoir nettoyée et restaurée. Cette intelligente restauration fit reparaître tout à coup, dans la bordure supérieure de Fhabit de saint Thomas, une inscription ainsi conçue : RAP. VR. ANNO MDV, ce qui donna lieu de supposer que Raphaël avait au moins participé à cette peinture.

Le vieux bâtiment fut acheté par le gouvernement toscan, au prix de 700 scudi, et la peinture pour 12,000. On nous a assuré que, plus tard, l'inscription qu’on lisait sur la bordure de l’habit de saint Thomas s’effaça au premier nettoyage, et que dès lors on put douter de J’authenticité de cette inscription.

Il est à remarquer que l’on a découvert aussi deux études pour cette fresque. L'une de ces études représente la figure entière de saint Jacques le Majeur, avec la partie supérieure et inférieure de la figure de saint Pierre et quelques mains isolées. C’est un dessin à la pointe de métal, lavé et rehaussé de blanc ; la tête de saint Pierre est même un peu colorée. Ce dessin, provenant de la maison Michelozzi, était venu en la possession du peintre Piatti, à Florence, L'autre dessin contient l’esquisse des deux apôtres saint Pierre et saint André, avec une étude pour la main du premier, de plus grande proportion. Ce dessin appartenait au sculpteur Emilio Santarelli, à Florence. On nous a dit qu'il était traité de la même manière que le premier, le seul que nous ayons vu. A juger de tous deux par celui-là, nous croyons que ces dessins sont de la main du Spagna; car ils ressemblent singulièrement à celui, du même peintre, qui est conservé au British Museum, et qui représente la tête de saint Joseph, pour son tableau de la Naissance du Christ, au Vatican. En tout cas, ces études pour la fresque de la Cène diffèrent essentiellement de celles de Raphaël, qui ne Javait pas ses dessins à la pointe et qui surtout ne les coloriait jamais.

Du reste, on sait, et nous l’avons déjà signalé, avec quelle adresse, avec quel talent Spagna imita quelquefois le genre de Raphaël, et cette imitation fut poussée si loin que quelques-uns de ses tableaux ont été et sont encore attribués à Raphaël. Si toutefois nous devions nous exprimer catégoriquement au sujet de la fresque de S. Onofrio, qui n’est pas de Raphaël, mais qui offre quelques-unes de ses qualités de style, notre opinion, naturellement indécise, en arriverait à se convaincre, en se fondant sur l'existence de ces mêmes études, que ce peut être une œuvre du Spagna , exécutée, d’après une composition du Pérugin, dans la manière de Raphaël,

Gravures : Ch. Janneret, 1846, petit in-fol., d'après un dessin de Zacheroni, Mais qui ne reproduit pas exactement la fresque.

A notre séjour à Florence, en 1847, Ghesi faisait, d’après cette peinture, un grand dessin, dont la gravure a dû être interrompue par sa mort,

Le peintre Zotti avait commencé aussi à dessiner les têtes et les pieds, de la grandeur de loriginal, pour les publier en lithographie,

Enfin, nous n’omettrons pas de rappeler, pour la curiosité du fait, que Gargani Garganelli, dans un opuscule publié à Florence, en 1846, soutient que la fresque serait l’œuvre de Neri di Bicci. Il assure avoir trouvé, dans la bibliothèque Stroziana, un recueil de notes écrites par ce peintre, dans lequel il raconte lui-même qu'il fut chargé, le 30 mars 1461, de peindre une Sainte Cène pour le couvent des religieuses de S. Onofrio. Cependant, dans un livre de notes où Neri a inscrit toutes les sommes qu’il a reçues du couvent de S. Onofrio, on ne retrouve pas de payement effectué pour cette peinture de la Sainte Cène. En outre, on voit, par le Christ en croix qu'il peignit, en 1459, pour le même couvent, qu’il fut un des derniers imitateurs du Giotto. Il y a donc une impossibilité historique qui empêche de le croire l’auteur de la fresque de S. Onofrio.

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