SUR LA RESTAURATION DES TABLEAUX DE RAPHAEL
On ne sait point assez la reconnaissance que les amis des arts doivent à la France, qui peut avec orgueil s’attribuer l'honneur d’avoir véritablement sauvé plusieurs chefs-d'œuvre de la peinture, lorsque ces chefs-d’œuvre furent envoyés à Paris, par suite des conventions que le sort des armes avait dictées pendant les guerres d'Italie. Les tableaux, qui arrivèrent au musée du Louvre comme des trophées de victoire, étaient la plupart dans l'état le plus déplorable : tous altérés, endommagés par l’action alternative de la sécheresse et de l'humidité ; les uns encrassés, ensevelis sous des vernis successifs ; les autres tombant par écailles; ceux-ci, peints sur toile, prêts à se déchirer en lambeaux ; ceux-là, peints sur bois, à demi consumés de vétusté, presque réduits en poussière : ici, le panneau criblé de trous de vers; là, une toile usée soutenant à peine les couleurs.
À cette époque, l'art de la restauration des vieux tableaux n'existait pas, à vrai dire; il fallut le créer, et le gouvernement de la République francaise chargea l'Institut national de chercher les meilleurs moyens pour obvier à la perte totale des tableaux de Raphaël. Une commission de savants fut nommée, et cette Commission, après des recherches multipliées, après de nombreux essais, eut le bonheur de résoudre le problème qui n'avait pas été résolu encore : la conservation perpétuelle des tableaux à l'huile par
le transport de la peinture sur nouvelle toile ou nouveau panneau. Grâce à ce procédé merveilleux, on n’a plus à craindre maintenant les ravages du temps pour des monuments plus ou moins fragiles, que leur nature même condamnait à une destruction véritable. Il suffira de renouveler de loin en loin, tous les cent ans pent-être, le bois ou la toile que recouvre l'œuvre du peintre, pour que cette œuvre vive et subsiste.
L'art de restaurer les vieux tableaux a fait sans doute beaucoup de progrès depuis cinquante ans; nous croyons néanmoins qu'on doit s'intéresser à l’origine de cet art, que la France a trouvé et qu’elle a ensuite appris à l'Europe artistique. Il est donc important de connaitre comment a été restauré pour la première fois un tableau de Raphaël, confié aux soins des quatre membres de la commission choisie dans le sein de l’Institut : Guyton de Morveau, Vincent, Taunay et Berthollet, deux chimistes et deux peintres. Le rapport que les quatre commissaires présentèrent à la classe des Sciences mathématiques et physiques, ainsi qu'à la classe de Littérature et des Beaux- Arts, et qui fut adopté dans les séances des 1* et 3 nivôse an X, doit être imprimé dans les Mémoires de l’Institut, mais on ne songe pas à l'y aller chercher. Voilà pourquoi nous réimprimons ici ce curieux document, qui mérite à tant d'égards d’être recueilli dans l’histoire des œuvres de Raphaël,