La Vierge au Poisson
Peint sur bois, puis transporté sur toile, H., 6° 7°’; 1., 4 11°” 6°”.
La Vierge, assise sur un trône, a sur ses genoux l'enfant Jésus, qui se penche aflfectueusement vers le jeune Tobie. Celui-ci, qui tient dans ses mains un poisson, est présenté au Fils de Dieu par l’ange Raphaël. A droite, on voit debout, près du trône, saint Jérôme, son lion à ses pieds, lisant dans un grand livre, sur les feuillets duquel Penfant Jésus a posé sa main. Un grand rideau forme le fond; on aperçoit seulement un peu de ciel à droite.
Ou pourrait croire, d’après Vasari, que Raphaël a peint ce tableau à Naples : «Fece à Napoli una tavola, la quale fu posta in S. Domenico nella cappella dov’ à il Crocifisso che parld a san Tommaso d’Aquino. » Mais ce même écrivain dit ailleurs, dans sa propre biographie, que rien de remarquable en peinture ne s’était fait à Naples depuis le Giotto, quoique l'on y eût envoyé différents tableaux d’autel du Pérugin et de Raphaël. Cette déclaration, si explicite de Vasari, nous semble mettre fin à toutes les controverses qui pourraient naître de sa première assertion.
Don Francesco Capecelatro, dans ses Annali della città di Napoli (Napoli, 1849, p. 139), rapporte les faits suivants sous l’année 1638 : « Le viceroi, duc de Medina, lequel, à l'instar de son prédécesseur Monterey, désirait déployer un grand luxe dans la décoration de son palais, eut l’idée de réunir différents tableaux de maîtres pour en former une galerie. Afin d’atteindre ce but, avec le concours du Père Ridolfi, général des dominicains, il fit sortir de l’église du couvent de ces réligieux deux tableaux très-hautement estimés : l’un, le célèbre Tobie, par Raphaël, ornait la chapelle de la famille del Doce; l’autre était une des plus belles œuvres de Lucas de Leyde. Dans l’église Santa Maria della Sanità, il prit, en outre, un second tableau de Raphaël, avec le seul consentement du prince de
Belvédère, un des intendants des Iucurabili, sans avoir égard à l’opposition des autres administrateurs de l’hospice; il enleva de leur église, pendlant la nuit, un magnifique tableau de Jules Romain, que don Pedro de Tiolède avait donné à cette église, sur la demande de Philippe Il, » — Sous; la date du 7 octobre 1642, l'agent de Toscane, Vincenzo Muzzi, écrivait à son gouvernement : « Jeudi dernier, le vice-roi (duc de Medina) ordonma au prieur du couvent de Saint-Dominique de quitter en peu d’heures le royaume de Naples, et le fit conduire par cinquante cavaliers jusqu’à la fronttière, parce que ce prieur avait adressé à Rome différentes plaintes contre Ridolfi, général des dominicains. Parmi ces plaintes, on cite celle qui «accuse le padre général d’avoir, pendant son séjour à Naples, donné au vice-roi un précieux tableau appartenant à l’église de S. Domenico. » Voyez F. Palermo, dans ses Narrazioni e Documenti sulla storia del regno di Napoli (Firenze, 1846, p 325). ;
La chapelle consacrée à sainte Rose, dans laquelle se trouvait le tableau, passa de la famille Acerra à celle de Maramaldi, et ensuite à celle de del Doce. Voyez la description de S. Domenico Maggiore, dans l'ouvrage de Volpicella : Descrizione storica di alcuni principali de’ principali edificii dellæ città di Napoli (Napoli, 1850, .p. 246-250, 413-414). — Le tableau de la Vierge au Poisson, que le vice-roi, duc de Medina, avait emporté de Naplles en Espagne, vers 1644, devint, en 1656, la propriété du roi Philippe IV, qui le fit placer à l’Escurial. C’est aussi là qu’il reçut le nom de la V'irgen del Pez; puis, comme le tableau était formé de cinq panneaux collës ensemble, on le surnomma aussi : El quadro de las cinco tablas.
Les Français, qui occupaient l'Espagne, étant forcés d’évacuer la péninsule en 1813, emportèrent avec eux le tableau de la Vierge au Poisson et le firent parvenir à Paris en assez mauvais état. Là, il dut être soigneusement transporté de son panneau vermoulu sur la toile, par les soins de Bonmemaison, peintre et restaurateur de tableaux. Lors du traité de Paris de 4815, la restauration du tableau n’était pas encore terminée; elle fut continuée par le même artiste, à la prière du duc de Wellington. C’est seulement en 1822 que ce tableau fut déposé, avec les quatre autres tableaux de Raphaël, également tirés d’Espagne, dans l’hôtel du marquis d’Almmenara, à Paris, d'où il retourna en Espagne.
Il était encore à Paris, dans l'atelier de M. Bonnemaison, lorsque nous en avons admiré la sublime beauté, car il est, dans ses parties principales, peint entièrement de la main de Raphaël. Nous l’avons revu à Madrid en 1852, et le souvenir de la grande impression qu’il avait produite sur nous trenlte ans auparavant s’est ravivé et fortifié.
Ce tableau, d’un ton presque aussi clair que la Madonna di San Sisto, à Dreside, surpasse peut-être encore ce chef-d'œuvre par Pexpression des figures. 11 eût été impossible de mieux rendre, en effet, la majesté de la
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Vierge, la bonté, le sérieux, la sérénité de l’enfant Jésus, la prière titélaire de l’ange, la timide aspiration du jeune Tobie, la mâle dignitédu saint Jérôme. Quant à la disposition des couleurs, elle ést d’un grandose et d’une harmonie incomparables. Dans le milieu de la composition, lœil se repose sur le ton bleu modéré, mais vigoureux, de lample draperir de la Vierge, et rehaussé par le blanc lumineux de son voile. À gauche le jaune d’or éclatant des vêtements du jeune Tobie contraste avec le rage vif des vêtements du saint Jérôme. Le ton vert rompu du rideau du fonl et lazur du ciel laissent ressortir avec énergie.les autres couleurs du prenier plan, avec lesquelles le ton jaunâtre des marches du trône et du parmuet amènent une liaison admirable. Puis, les teintes intermédiaires viement compléter le charme harmonieux de l’ensemble. Raphaël n’a pas de 1val dans cette science de l’harmonie des couleurs. Les grands maitres vénitens sont sans doute plus riches et plus puissants de coloris, mais ils nont presque jamais dans le ton général de la peinture le calme et la dignité que possède le peintre d’Urbin.
Le tableau a souflert en quelques endrôits, lorsqu'il fut transporté de son panneau sur toile à Paris, par Bonnemaison ‘. Beaucoup de retouues, surtout dans la draperie de la Vierge, forment des taches. Les cheveu de l'ange et du jeune Tobie, qui se détachaient sur le fond, ont été trop aettoyés, de sorte que ces deux têtes ont beaucoup perdu de leur caracère primitif. On pourrait encore remarquer d’autres légères détérioratons dans les détails. Mais, au demeurant, le tableau est pourtant entore d’une conservation satisfaisante , et il fait le plus bel ornement d la galerie italienne du musée de Madrid ?.
Nous avons dit, dans notre histoire de Raphaël, tout ce qui était ntessaire pour expliquer la composition de ce tableau, Quant à la bizarerie du sujet, nous citerons encore l’opinion assez spécieuse de M. Jos. Hinry qui à publié un opuscule sur la Vierge au Poisson. Selon lui, les figires de saint Jérôme et du jeune Tobie sont placées allégoriquement das ce tableau pour indiquer que le Livre de Tobie doit être admis parm les livres sacrés, car ce fut saint Jérôme qui, en traduisant ce livre das la Vulgate, a principalement contribué à lincorporer dans la Bible. M. Jos. Henry a cru voir dans le mouvement bienveillant de l'enfant Jésus, qui étend sa main sur la version latine de saint Jérôme, le témoignage dune divine approbation en faveur du Livre de Tobie. La Vierge néanmans,
1. Le tableau avait été restauré antérieurement; car le bras de saint Jérôme a reçt ume manchette de dentelles à l’espagnole, que Raphaël ne lui avait pas donnée originairement, mais qui a pu paraître obligatoire à la dignité d’un cardinal, d’après les lois de l'étiquette & Espagne sous Philippe IV.