Bartscb, t. XIV, n
2. Didon, semblablement posée, s’apprête aussi à se percer le sein. Au lieu d’être debout sur le seuil de son palais, elle se tient au pied d'un arbre. Sur une tablette, appuyée contre cet arbre, on lit ces mots écrits en lettres grecques : La mort célèbre vit.
LUCRÈCE
qu’elle exprime en douleur. Le cou est épais et n’a plus la même flexibilité. Le torse pèse plus également sur les deux hanches, et le mouvement qui cadençait tout à l’heure avec tant de vivacité toutes les parties de la figure manque ici presque complètement. Les deux pieds posent sur le même plan, tandis que dans la Lucrèce le pied gauche seul, par un artifice plein d’habileté, posait à terre, le pied droit se relevant pour s’appuyer sur un soubassement1. Dès lors, au lieu de la ligne si savante et si bien rhythmée que dessinait la tête, presque couchée sur l’épaule, la partie nue de la poitrine, et la hanche gauche qui fait saillie sur la hanche droite, nous n’avons plus que des lignes parallèles et monotones. Voilà donc deux dessins qui se répètent, cela est incontestable, et dont l’un est immensément supérieur à l’autre. Ces deux figures étant évidemment de la même main, on ne saurait comprendre comment le Sanzio, après avoir atteint la perfection, se serait repris, pour être de beaucoup au-dessous de lui-même. On ne comprendrait pas davantage comment, dans le cas où Marc- Antoine aurait vu en même temps ces deux dessins, il aurait d’abord gravé le plus beau pour reproduire ensuite celui qui laisse tant à désirer encore. Il est plus naturel d’admettre que Raphaël présenta d’abord à Raimondi le dessin de la petite figure à laquelle l’in-
Le soubassement d’une balustrade faisant partie de la décoration architecturale.
dication d’un bûcher a fait donner le nom de Didon; et qu’ensuite, plus charmé du graveur que de luimême, il refit un second dessin, la Lucrèce, pour le confier de nouveau, et cette fois d’une manière définitive, au burin de Marc-Antoine.
Raphaël, en interprétant la fable, s’est complu surtout au milieu de quelques-uns des cercles de la mythologie grecque. Nous allons essayer de le suivre dans ces explorations successives. Malheureusement, parmi les dessins qui nous doivent guider, beaucoup sont à jamais perdus; d’autres, enfouis on ne sait où, sont encore inconnus. Toutefois, malgré ces lacunes et malgré ces oublis, les trésors qui nous restent, soit dans les dessins eux-mêmes, soit dans les gravures contemporaines de la pensée du maître, sont suffisants pour nous permettre d’essayer cette étude. Le Sanzio va donc nous introduire au milieu des dieux de la mer; il nous montrera Bacchus et son cycle, Vénus et l’Amour, Hercule, etc.; il nous promènera ensuite au milieu des fantaisies de l’imagination et à travers le monde de l’allégorie ; il nous amènera enfin devant des tableaux d’un ordre supérieur, tour à tour empruntés à Homère et à Virgile, à Apelle et à Alexandre.
DIEUX DE LA MER
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DIEUX DE LA MER >
Dessin clu cabinet de Dresde1 2. — Neptune, debout sur son char, balance de la main droite le trident redoutable, et tient de la main gauche les rênes à l’aide desquelles il maîtrise les chevaux qui l’entraînent à travers les flots. Ces chevaux rongent et tordent leur frein, ils se cabrent et se jettent de côté, leurs yeux s’enflamment, leurs crinières se hérissent, et l’air se remplit autour d’eux du bruit des conques retentissantes. Devant le dieu, un homme brandit une torche enflammée. Un Amour vient ensuite, embrassant de ses deux bras un cygne, qui s’acharne après les coursiers de Poséidon. Plus loin, Silène est assis sur une tortue, avec son cortège de Satyres et de Mé-
1. U faudrait peut-être commencer par parler du Quos ego. Mais comme ce Neptune commandant aux flots forme le centre d'une série de tableaux tirés de YÊnéide , nous l’étudierons seulement au paragraphe X. II importe surtout de rappeler, à propos des dieux de la mer, le Triomphe de Galatée (t. I, p. 279).
2. Nous avons déjà mentionné ce dessin, t. I, p. 257. — Il est exécuté à la plume, et fut fait pour servir de modèle à un plat, que Cesarino di Francesco Rosetti de Pérouse exécuta en bronze.
nades 4. Un Triton étreint un griffon, et menace un génie monté sur un léopard. Un serpent gigantesque, excité par un petit Amour, enlace un malheureux qui lutte en vain. Puis tout ce tumulte s’apaise comme par enchantement. Un jeune homme, tranquillement assis sur une barque en forme de char, gouverne la voile qui le dirige. Un petit Amour et un Triton embouchent des trompes enflammées. Une fraîche Néréide est assise sur un dauphin. A côté d’elle, un dernier Triton souffle dans une conque marine, et apparaît à la fin de ce cortège comme une vivante image du mugissement des flots.
Quand on regarde avec attention ce dessin, on est charmé par la science qui enchaîne entre elles toutes les parties d’une composition aussi compliquée, et l’on est en même temps choqué par la pauvreté de certains détails. Jamais la main du Sanzio n’aurait donné au torse de Neptune aussi peu de noblesse et de majesté. Jamais elle n’eût mis tant d’hésitation dans le dessin du bras qui tient les rênes. Jamais elle n’eût imprimé à quelques-unes des têtes ce caractère d’indécision voisin de la laideur qu’on remarque surtout dans le Triton qui suit le dieu. Jamais elle n’eût apporté une pareille négligence dans les extrémités, dans les mains surtout, qui sont ici non-seulement à l’état rudimentaire, mais
1. On sait que les Tritons figuraient assez fréquemment sur les bas-reliefs dionysiaques. Par réciprocité sans doute, Raphaël a cru pouvoir introduire quelques personnages bachiques au milieu du cycle de Neptune.
DIEUX DE LA. MER
indiquées d’une manière maladroite et fausse. D’un autre côté, la beauté du mouvement général est digne de Raphaël. Ces chevaux qui se cabrent au milieu des eaux reflètent une grande poésie. L’Amour qui se suspend au cou du cygne doit prendre place dans les légions d’enfants conçus par l’Urbinate. La Nymphe enfin qui termine ce tableau a bien la grâce particulière aux créations du Sanzio. Que conclure de cette opposition entre la faiblesse d’exécution de certaines parties et la beauté de l’ensemble, sinon que le dessin du cabinet des estampes à Dresde appartient à Raphaël, sans être directement de sa main? Plus on regarde ce dessin, plus on est porté à croire que ce n’est qu’un calque fait d’après un original maintenant perdu. Quoi qu’il en soit, ce document ne laisse pas que d’avoir une réelle importance.
Dessin de V Université d’ Oxford 1 . — Ce dessin, qui avait la même destination que le précédent, ne nous est parvenu que d’une manière incomplète. Il montre un jeune homme emporté sur un hippocampe, et employant toute sa force à le maîtriser; une Nymphe, qui enlace amoureusement un Triton ; un Satyre, monté sur un dauphin , et répandant des parfums sur le corps d’une Naïade2; un homme enfin assis sur un monstre ma-
\ . Il est exécuté à la plume, et a passé successivement par les collections Wicar et Lawrence. Il eut la même origine que le dessin du cabinet de Dresde.