Les Naïades passaient pour être mères des Satyres
rin,... tout cela présentant la même science et le même arrangement que nous venons de signaler dans le dessin de Dresde. — Il importe d’insister sur l’usage qu’on devait faire de ces esquisses, qui sont de simples fantaisies, et dans lesquelles il ne faut chercher aucune des prétentions du grand art. Il n’y a là que des improvisations rapides, où tout semble bon pourvu que tout s’enchaîne, pourvu que les lignes se cadencentet s’équilibrent dans un ordre dont l’œil surtout se trouve satisfait. Quant à la logique, quant au raisonnement, ils n’ont pas à intervenir. L’impression, dans une pareille œuvre, doit être rapide, saisissante, soudaine. Il faut remarquer la rare intelligence que Raphaël a montrée des besoins de l’orfèvrerie. Ce qu’on pourrait peut-être reprocher à ces ébauches , conçues en vue de l’antiquité, c’est de trop s’écarter du calme des anciens modèles. Rappelons -nous, par exemple, le bas-relief des Néréides sur le sarcophage du musée Capitolin, et nous comprendrons aussitôt en quoi le Sanzio s’éloigne ici des traditions classiques. Admirons, dans ce monument, l’unité et la simplicité générales, à travers la multiplicité et la variété des détails. Au milieu de tant d’images accumulées, règne la symétrie la plus parfaite, sans aucune monotonie. Partout la diversité, nulle part la confusion. Ce qu’on voit d abord et presque exclusivement, ce sont les quatre figures des Nymphes ; leur beauté attire surtout et avant tout. Ce n’est qu’ensuite et par un effort d’attention qu on aperçoit les Tritons, les Amours et les monstres
DIEUX DE LA MER
marins. Tout cela va par gradation, s’efface de plus en plus, chaque motif mesurant sa valeur pittoresque à sa dignité mythologique. Dans les dessins de Dresde et d’Oxford, au contraire, tout se montre avec le même éclat, tout affiche des prétentions égales à se faire regarder. Chaque figure aspire à la même importance, et l’on cherche en vain, dans ce chœur des divinités de la mer, le maître auquel tout doit être subordonné. La majesté de Neptune disparaît derrière la grandeur fantastique des monstres. Il y a là excès de verve et d’imagination. L’effet général est heureux, mais il n’y a rien au delà. Si Raphaël est l’auteur de ces dessins, il a fait preuve de sagesse et de goût en ne donnant pas suite à de semblables fantaisies, qu’on ne peut expliquer qu’en les faisant presque rentrer dans le domaine de f arabesque. La pente, qui conduit de ce point de départ aux œuvres de décadence, est rapide et fatale. En s’autorisant avec légèreté des preuves discutables que nous étudions en ce moment, on arrive à attribuer au Sanzio des pensées tout à fait indignes de lui et dont il est injuste de le rendre responsable. C’est ainsi que, dans la collection même de l’Université d’Oxford, on donne à l’Urbinate un dessin qui témoigne d’une facilité puérile, abonde en détails équivoques, et où la recherche se montre à la place de la grâce 4.
Ce dessin provient de la collection Wicar. On y voit un Amour debout sur une femme dont le corps se termine en queue de poisson. Cette femme tient des serpents dans ses mains. Au-dessous,
LE LEVER DE L’AURORE
Si nous cherchons maintenant un projet réfléchi et définitivement arrêté qui nous ramène dans le cercle plus intime et plus vrai des inspirations de Raphaël , nous le trouverons dans une estampe de Marc-Antoine, où l’on voit l’Aurore sortant du sein de l’Océan1. La fille d’Hypérion précède Hélios, son frère, dans sa course matinale. De ses bras étendus, elle écarte les ténèbres, et l’écharpe qu’elle tient de ses deux mains s’arrondit en forme de voile au-dessus de sa tête. Ses cheveux dénoués flottent au gré de Zéphyre2, et forment comme des ailes de chaque côté de sa tête. Son premier regard est pour le ciel, et sa première parole est une action de grâces. 11 y a dans ses traits quelque chose de fervent et de douloureux, et de ses yeux coulent les larmes intarissables, qui, chaque
navigue un autre petit Amour qui se suspend aux nageoires d’un dauphin. A gauche, un Centaure marin enlève une Naïade. A droite, une Nymphe est debout sur un autre Centaure, qui porte en outre un Amour sur ses épaules. C’est, presque ainsi qu’on dessinait un siècle après Raphaël, au temps de Carie Maratte.
Bartsch, t. XIV, n° 2(J3.
2. Zéphyre, ainsi que Borée, Notus, Héosphoros (l’étoile du matin), et les autres astres, étaient nés de l’union de l’Aurore et d’Astrée.
LE LEVER DE L’AURORE
jour, se répandent en rosée sur la terre1. Ses deux coursiers rapides, Lampos et Phaéthon, l’emportent au milieu des flots, aspirant les vapeurs salées de la mer et subissant avec impatience le frein que les Heures leur imposent.
On retrouve, dans cette estampe, à travers les altérations que le burin a fait subir au dessin primitif, les qualités exquises du Sanzio. Ce qui frappe surtout dans une telle traduction de la Fable, c’est la chasteté de l’expression, c’est l’élévation du sentiment, c’est l’accent pathétique, qui appartiennent exclusivement au maître. Ces chevaux pleins d’ardeur, qui veulent précipiter la marche des jours pénibles, n’expriment-ils pas une pensée touchante? Ces Heures impassibles, sous leur forme attrayante et légère, ne marquent-elles pas la loi fatale du temps, indifférent à tout, que rien ne hâte et que rien n’arrête? Ne présagent-elles pas aussi, au point de vue pittoresque, l’élégance et la beauté de ces autres Heures que nous verrons bientôt à la ï arnesine , dans le Banquet des dieux? Enfin ne reconnaît-on pas, dans l’Aurore ainsi représentée, un rayon de cette lumière éternelle qui traverse chaque jour l’obscurité de l’ignorance humaine?... « Qu’ai-je « vu, ô Seigneur, et quelle admirable image des effets « de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son « approche se faisait connaître par une céleste blan-
'l • Aurore avait eu de Tithon deux fils, Memnon et Émathion. A la mort de JVIemnon, ses larmes coulèrent, pour ne plus s’arrêter jamais, et formèrent la rosée du matin.
« cheur qui se répandait de tous côtés : les étoiles « étaient disparues, et la lune s’était levée avec son « croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux « en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le « soleil, en paraissant claire et illuminée par le côté « qu’elle tournait vers lui; tout le reste était obscur et « ténébreux... A mesure qu’il approchait, je la voyais « disparaître ; le faible croissant diminuait peu à peu ; a et quand le soleil se fut montré tout entier, sa pâle et « débile lumière s’évanouissant se perdit dans celle du « grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut <( comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait « avoir perdu sa lumière par l’approche du soleil qui « l’éclairait; mais un petit astre cédait au grand, une « petite lumière se confondait avec la grande, et la « place du croissant ne parut plus dans le ciel , où il « tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles. « Mon Dieu! lumière éternelle! c’est la figure de ce « qui arrive à mon âme quand vous l’éclairez. Elle « n’est illuminée que du côté que vous la voyez... 1 » Je me sens entraîné vers la parole de Bossuet par le dessin de Raphaël ; tant il est vrai que toutes les formes de l’éloquence s’enchaînent, s’harmonisent, se complètent et se soutiennent mutuellement.
Ce dessin doit être un de ceux que Raphaël envoya à Balthazar Castiglione, pour servir de modèle à une
1. Bossuet, Traité de la Concupiscence, chap. xxxii, vol. X, p. 443 de l’édition de Versailles; Lebel, \ 81 6.
LE LEVER DE L’AURORE
médaille que le comte, selon l’usage du temps, voulait porter à sa toque. Une reproduction de cette médaille se trouve dans le Muséum Mazzuchellianum U D’un côté se trouve le portrait du Castiglione, avec cette légende : balthasar castilion. cr. f. 2 De l’autre côté Phébus s’apprête à descendre de son char; il tient un sceptre de la main droite, et étend la gauche vers les Heures qui maîtrisent ses coursiers. Et pour exergue on lit : tenebrarum et lucis. L’Aurore, à laquelle on préféra Phébus, pouvait avoir le même sens allégorique et faire également allusion à cette propagande éclairée des lettres et des arts, à laquelle Balthazar Castiglione se trouvait si étroitement associé et qui est restée son plus beau titre aux yeux de la postérité.
Bacchus et le cycle dionysiaque vont fournir maintenant à Raphaël quelques-uns de ses plus charmants dessins.
\. Muséum Mazzuchellianum , seu numismata virorum doctrina prœstantium , etc. Venetiis, 1761, 1. 1, p. 193, pi. xliii, fig. iv.