‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 100 sur 214 · Un crampon a percé les reins de cette figure · texte numérisé non relu

Un crampon a percé les reins de cette figure

lui d’action malfaisante? Le secret de ce triompht, le voici : non-seulement Raphaël a dessiné le cartoi de cette fresque, comme il a dessiné les cartons cb toutes les autres, mais il a peint lui-même cette figure, et il a mis au service de sa propre inspiration une suavité de pinceau que ses meilleurs élèves ne connurent jamais. Le bras droit surtout est d’une couleur et d’un dessin qui ne sauraient être plus beaux4. Aucun peintre n’a montré la nature avec plus d’indépendance, il faudrait presque dire avec plus d’audace, mais aussi avec plus de convenance, sans peir de la vérité, sans injure pour la chasteté. Il importe donc de s’arrêter devant cette image, de la contempler longtemps, de se bien pénétrer des beauté qu’elle renferme, et de reporter sur toutes les autns quelque chose de la vie grandiose qui l’anime encore. Si tous les tableaux de la loggia d’Agostiro Gîiigi avaient été peints avec cette promptitude, avec cette entente parfaite des procédés de la fresque, d les artistes chargés d’interpréter la pensée du maîtie n’avaient pas hésité souvent devant une telle resporsabilité, si ces hésitations ne les avaient pas forets d’user presque partout de tempere pour achever leir travail et l’amener au ton que le Sanzio leur avait proposé comme modèle, on verrait aujourd’hui toutes

1 . La tête paraît avoir été peinte, comme le reste de la fresque, pir Francesco Penni. Les demi-teintes, mises à sec, ont disparu, et il le reste plus que les dessous routes noirâtres, qui jurent avec la fraîcle couleur du reste de la figure.

PSYCHÉ

ces figures à peu près semblables à celle que le maître a peinte de sa main.

La seconde, parmi les compagnes de Vénus, est assise à droite de la première. Son corps se présente presque de face, tandis que sa tête se montre de profil et est levée vers l’Amour qu’elle regarde avec attendrissement. Au point de vue de l’équilibre de ce groupe, dont le centre de gravité semble résider dans la première des Grâces, cette figure sert de contre-poids à celle de Cupidon. Le bas du bras gauche, ramené le long du corps, est caché par la guirlande de fleurs qui forme l’encadrement de la fresque, tandis que le bras droit, orné d’un cercle d’or, s’avance vers celle des Grâces dont l’attention est si ardemment fixée sur la terre. Les traits du visage sont réguliers, sans froideur, et le regard exprime la sympathie. Ce qu’on ne peut aussi se lasser d’admirer dans toutes les têtes dessinées par Raphaël, ce sont les cheveux, disposés toujours avec tant d art, qu’il semble que ce soit la nature ellemême qui ait présidé à ces arrangements. Aussi, peuton presque dire que, dans la plupart de ces têtes, les cheveux font partie de l’expression. Il y a là une abondance d’idées, une variété, une richesse d’invention intarissable. Dans la figure qui nous occupe, nous voyons les cheveux refluer en ondes épaisses du front et des tempes jusqu’au sommet de la tête et jusqu’à la nuque, où ils se rattachent en nattes qui descendent derrière le cou et reviennent en avant se nouer au milieu de la gorge. Us forment ainsi un collier, qui atténue ce

que la ligne du cou paraîtrait avoir d’excessif en longueur, par suite du mouvement que fait la tête en se rejetant en arrière pour regarder Éros. La poitrine et le torse, d’un admirable dessin, sont presque dignes, comme peinture, du dos que montre la première des Grâces.

Quant à la troisième, debout entre les deux autres, elle fait face au spectateur, et lève aussi sa tête en la tournant vers Cupidon. Tout le bas de son corps est caché derrière ses deux sœurs assises devant elle, et son bras gauche enlace le cou d’une de ses compagnes1. Sa tête, vue de trois quarts, fait voir une compassion charmante. Elle écoute, et la pitié attendrit ses traits. Ses yeux s’enflamment et semblent suspendus aux lèvres de l’Amour. Si, dans les figures précédentes, Raphaël a emprunté au paganisme la religion de la beauté, il est clair que, dans cette dernière figure, il a surtout emprunté au christianisme la religion du sentiment, la pureté de la pensée, la Grâce, dans le sens moderne qu’il faut attribuer à ce mot. Cette figure est plus que belle, elle est bonne. On voit dans ce regard comme un sourire du ciel et comme une des formes les plus idéales de l’Amour.

Telles sont les trois Grâces écoutant l’Amour. Bien que les deux dernières figures soient moins bien conservées que la précédente, il est manifeste cependant

1. La main gauche de cette figure se pose sur l’épaule gauche de celle des Grâces qui se trouve assise au côté droit de la fresque.

PSYCHÉ

que si c’est le Fattore qui les a peintes, il est là fort au-dessus de lui-même. Le contact direct du Sanzio semble avoir élevé son talent. La poitrine, surtout, de la première de ces deux figures, est habilement peinte à bon-fresque, et l’on serait tenté d’y reconnaître encore la main de Raphaël. Quant aux têtes, elles sont d’un dessin magnifique ; mais elles ont été malheureusement reprises par des tempere qui ont depuis longtemps disparu, en emportant avec elles toute la fraîcheur primitive, et en ne laissant que des teintes rouges, couperosées et vineuses, avec de vives lumières qui font tache sans rien éclairer1.

Il faut dire aussi, pour n’y plus revenir à propos des tableaux qui vont suivre, combien toutes ces figures, entièrement nues, sont convenables et décentes. Raphaël est à la fois plus fort et plus gracieux qu’Apulée, il ose ce que nul autre peut-être n’aurait osé, et il demeure parfaitement chaste au milieu de toutes ses hardiesses. La pureté qu’il exprime couvre mieux ses figures que ne sauraient faire les plus rigides vêtements. « Adam et Eve étaient nus et n’avaient « pas de honte. S’ils ne rougissaient pas, dit saint « Éphrem, ce n’est pas qu’ils ne connussent le sen- « timent de la honte ou qu’ils fussent encore enfants;

« mais leur pureté leur faisait un vêtement de lu- « mière et de gloire qui les couvrait et qui leur épar-

1. Le dessin (à la sanguine) de cette fresque se trouve à Windsor-Castle, dans la collection royale d’Angleterre. — Cette fresque a été gravée par Marc-Antoine. IBartsch, t. XIV, n° 344.)

« gnait la honte. Le péché leur ôta ce vêtement de « gloire et leur ouvrit les yeux. C’est alors qu’ils rouet girent d’eux-mêmes1.» Nulle part le vêtement de lumière et de gloire, qui couvre la nudité et dispense de la honte, ne brille avec une plus douce clarté que sur les figures de Raphaël. Les déesses et les dieux apparaissent à la Farnésine dans leur nudité et dans leur grandeur. A la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leurs gestes, il est visible qu’ils ont toujours été ainsi, et s’ils ne connaissent pas la pudeur, c’est qu’aucun souffle impur ne les a jamais touchés. La véritable décence vient de l’âme. Une autre chose encore purifie la nudité, c’est la nécessité du sujet qui entraîne et absorbe le spectateur. Au milieu d’une fête de Diane, Phryné sort nue du sein des flots : aussitôt Apelle oublie la courtisane et ne voit plus que Vénus Anadyomène. Le peuple athénien fut dominé par le même sentiment. On se rappelle aussi les traits émouvants tracés par Euripide, au moment où le fils d’Achille va frapper Polyxène. La vierge déchire ses voiles et fait paraître ses seins, beaux comme ceux d’une statue : « Jeune homme, dit-elle à Pyrrhus, voici ma poitrine; « si tu veux la frapper, frappe ; si c’est la gorge, la « voici qui s’offre à tes coups mortels 2 . » Une armée entière était là, tremblante d’émotion.

On peut regarder le tableau qui nous occupe comme

1. Saint Éphrem, in Genesim , l. I, p. 50. Édit, des Pères, de Parant-Desbarres.

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