VÉNUS MONTE AU CIEL
Vénus, n’ayant pu atteindre Psyché, monte vers Jupiter pour lui demander qu’il la lui livre... « Tu vins,
« ayant attelé ton char doré ; et de beaux moineaux a agiles, qui faisaient tourbillonner autour de la terre « leurs ailes rapides, te traînaient au haut du ciel à u travers les airs. En un instant ils arrivèrent... » Ainsi parle Sappho dans son ode à Aphrodite ; ainsi pourrait-on dire en regardant la fresque de la Farnésine. « Apprendre, dit Platon, c’est se ressouvenir... » Et il semble que Raphaël se soit ressouvenu d’une parole qui, prononcée par une âme ardente, retentissait encore en lui après plus de vingt siècles. Tant il est vrai que l’humanité rêve sans cessô, et que ses rêves ont leur réalité dans le même monde idéal ou s'élèvent les génies de tous les âges, pour voir les divins modèles des choses d’ici-bas. La Grèce avait reçu le don de la forme et de la beaute. Toutes les fois que l’art moderne a voulu se reposer de l’austérité chrétienne, il s’est réfugié dans la mythologie; et
PSYCHE
dans ces retours vers le paganisme, les grands esprits de la Renaissance, se rencontrant avec les grands esprits de l’antiquité, se sont reconnus comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. C’est que le sentiment du beau est inné, et que l’homme le porte en lui à l’état de réminiscence o.bscure, comme un lointain souvenir d’un monde antérieur où il aurait jadis vécu, ou plutôt comme le pressentiment d’un monde supérieur vers lequel il se sent appelé.
Yénus est debout sur un char dont les roues posent sur un nuage. Elle se penche en avant, et s’élève dans les airs comme si elle avait des ailes. Le corps est vu presque de face, tandis que la tête se présente de profil. La main gauche, portée en avant, dirige les coursiers aériens, tandis que la main droite, ramenée en arrière, retient une draperie rose que le vent gonfle et arrondit en forme de voile L La poitrine et le torse, inondés de lumière, sont d’un beau dessin, parfaitement modelés, et d’un ton clair fort agréable. La main gauche est un peu maniérée, et le raccourci du bras est devenu lourd, parce que le travail des tempere a disparu pour ne laisser que des ombres dures et sans transitions, qui font des bosses là où il y avait des muscles. La tête est belle, le profil est pur, et le regard aspire au ciel avec ardeur. Les cheveux sont d’une charmante
1. Cette draperie a perdu sa teinte première; elle est maintenant rouleur lilas, avec des ombres rousses. Elle passe derrière l’épaule gauche et vient se rabattre en avant, cachant ainsi le milieu du corps.
RAPHAËL ET L'ANTfQUITÉ.
couleur : ils dégagent la tempe et l’oreille1 et se rattachent en nattes derrière la tête, tandis qu’au sommet de larges mèches flottent au gré des vents et semblent des flammes qui jaillissent du cerveau de la déesse. — Le char de la fille de Jupiter est d’or 2. Il est orné de guirlandes de fleurs et de légers bas-reliefs : ce sont de petits Amours qui courent et luttent ensemble, et plus loin un autre petit Cupiclon qui tient la couronne destinée au vainqueur. — Quatre blanches colombes suffisent pour emporter Aphrodite au plus haut du ciel 3. Elles sont attelées par paires à l’aide de petits joncs reliés entre eux par un fil de soie, que touchent à peine les doigts de Ténus4. « ...A mesure que la déesse s’élevait dans les airs, un gracieux cortège d’oiseaux
\ . Une perle accompagne celte oreille.
2. C’est la biga des anciens; elle cache complètement les jambes de Vénus.
3. Un jour, Cupidon, jouant avec sa mère, la défia de cueillir autant de fleurs que lui. Vénus appela à son aide la nymphe Péristère, et vainquit son fils. Cupidon irrité changea la nymphe en colombe... Quoi qu’il en soit de cette légende, la colombe demeura spécialement consacrée à Vénus. On nourrissait des troupes nombreuses de colombes dans l’enceinte du temple d’Aphrodite sur le mont Érvx, ainsi que dans le sanctuaire de Paphos. Les colombes s’envolaient avec la déesse quand elle s’en allait visiter la Libye, et revenaient neuf jours après, lorsque Vénus rentrait dans son temple. Les Grecs célébraient ces émigrations par deux fêtes : la fêle du départ et la fête du retour. (Pausan., VIII, 24.) — Les moineaux et les cygnes étaient également consacrés à Vénus.
4. Dans une intaille, tirée du cabinet de Brandebourg et reproduite par Montfaucon (t. I, p. 172), Vénus accourt au secours d’ Adonis sur un char traîné par deux colombes. Dans la fable d’Adonis, Ovide dit que c’étaient des cygnes qui entraînaient dans l’air le char de Vénus.
PSYCHÉ
bleus et roses chantaient joyeusement autour d’elle...» Voilà ce que dit la Fable, et voilà ce que montre aussi la fresque.
Cette figure ne rappelle plus les Vénus victorieuses auxquelles faisait songer la fresque précédente. Elle se rapproche davantage de cette classe d’Aphrodites que le ciseau des anciens représentait au bain l, avec une nature plus délicate, avec plus de mollesse et moins de fierté, plus femmes et moins déesses, montrant des formes moins lourdes que la Venus Genitrix, plus rondes, moins dures et moins précises que la Venus Vic- Irix, purs symboles de la beauté rehaussée par l’instinct de la pudeur. Raphaël avait étudié l’antiquité avec une vive sympathie, et nous avons vu à quel point les principaux monuments connus dans les premières années du xvie siècle lui étaient familiers. Ses œuvres témoignent d’ailleurs à chaque instant de ses souvenirs et de ses prédilections. Mais s’il réalise la beauté sereine et calme telle que la concevaient les anciens, il la transforme aussitôt en y mettant quelque chose de sa pureté personnelle. 11 interprète l’antiquité comme il interprète la nature, avec cet idéalisme qu’il avait puisé d’abord à l’école Ombrienne, et ensuite à Florence, où les traditions platoniciennes avaient survécu à la chute des Médicis 2; si bien que la plupart de ses
\ . Voir la Vénus de Médicis, ouvrage de Cléomène, et la Vénus du Capitole.
2. Ces traditions,, qui semblaient avoir disparu dans la tempête de la fin du xve siècle, reparurent, pour jeter encore de vives lu-
figures mythologiques, tout en faisant songer aux statues, aux bas-reliefs et aux médailles des anciens, excitent surtout une admiration qui ne s’adresse qu’à lui.
Il importe de remarquer, dans la composition de ce tableau, la manière dont le champ de la fresque se trouve rempli par une seule figure. Le même espace où, tout à l’heure, Ténus, Junon et Gérés se trouvaient réunies, où les trois Grâces respiraient à l’aise avec Cupidon, suffit à peine ici pour contenir Aphrodite. Cette figure n’est pourtant pas de plus grande dimension que les précédentes. Mais, à force d’art, Raphaël sait toujours approprier son sujet à son cadre, de manière que celui-ci ne paraisse jamais ni trop étroit ni trop vaste. Comme la biga paraît élégante et légère dans l’angle sur lequel pose la fresque ! Et quel magnifique développement prend, à la base du triangle1, la partie supérieure du corps de Ténus 2 !
Cette peinture est plus mollement exécutée que la précédente, et l’on n’y reconnaît aucune trace de la manière de Jules Romain. On l’a attribuée tantôt à Francesco Penni et tantôt à Ratïaellino del Colle. J’adopterais de préférence ce dernier nom, parce que je ne retrouve ici ni la vigueur du Pippi, ni l’hésitation
mières, au commencement du xvie siècle, au moment où Raphaël arriva à Florence.
\ . C’est-à-dire au sommet de la fresque.
2. La déesse a été atteinte au côté droit par une des armatures métalliques nécessaires pour protéger la fresque.
PSYCHÉ
du Fattore; le pinceau s’y montre moins large et moins sec que dans la fresque précédente , plus facile et moins lent que dans les deux premières. Ce tableau est peint presque entièrement à bon-fresque , et par cela même il s’est bien conservé. Les chairs sont plus blanches et plus molles que dans les figures que nous avons vues jusqu’ici, mais les ombres ont également poussé au noir. L’exécution de la tête a quelque chose d’indécis et de voisin de la fadeur. La main gauche, enfin, celle qui tient les rênes, est maladroitement dessinée. Quant aux accessoires, ils ont conservé leur délicatesse; le char et les guirlandes de fleurs qui l’accompagnent, les colombes et les oiseaux, n’ont presque rien perdu de leur première fraîcheur1.
\. Celte fresque a été gravée, en 1 628, par Cherubino Alberti. (Bartsch, t. XVII, p. 85, n° 107.)