Timée
PSYCHÉ
ter par la multitude. L’erreur capitale de la Création avait condamné l’antique philosophie au probabilisme. Jamais elle n’ose affirmer : « Si je vous donne des « probabilités, dit encore Platon au début de son Ti- « mée , ne demandez rien de plus. » De là tant de systèmes et tant de controverses ; de là les songes innombrables de tant de cerveaux en délire ; de là le scepticisme universel où finit par se réfugier l’esprit de l’ antiquité. Certes Bossuet est injuste envers la philosophie, lorsqu’il l’appelle « l’ennemie capitale de la vérité. » Mais il ajoute aussitôt avec une haute raison : « Encore que les philosophes soient les protecteurs de « l’erreur, toutefois ils ont découvert quelques rayons « de vérité. Quelquefois, dit Tertullien, ils ont frappé « à sa porte : veritatis fores puisant. S’ils ne sont « pas entrés dans son sanctuaire, s’ils n’ont pas eu « le bonheur de la voir et de l’adorer dans son tem- « pie, ils se sont quelquefois présentés à ses porti- « ques et lui ont rendu quelque hommage. Soit que, « dans ce grand débris des connaissances humaines, « Dieu ait voulu conserver quelque petit reste, comme « des vestiges de notre première institution; soit, « comme dit Tertullien, que cette longue et terrible « tempête d’opinions et d’erreurs les ait quelquefois « jetés au port, par aventure et comme par un heu- « reux égarement; soit que la Providence divine ait « voulu faire éclater sur eux quelques rayons de lu- « mière, pour la conviction de leurs erreurs : il est « assuré, chrétiens, qu’au milieu de tant de ténèbres,
« ils ont entreva quelque jour, et reconnu confusément « quelque vérité1... » Eh bien, ce que Bossuet, dans un si admirable langage, dit des philosophes, nous oserons le répéter des artistes de l’antiquité. Eux aussi, ils ont découvert quelques rayons de vérité; ils ont frappé quelquefois à sa porte, mais ils ne sont pas entrés dans son sanctuaire et ne l’ont point adorée dans son temple. Et comment auraient-ils pu rendre l’unité de Dieu, sa spiritualité, son indépendance, quand ils cherchaient dans la matière la condition première et essentielle de la divinité, quand ils ne s’inspiraient que du culte de la nature et de l’idolâtrie des passions? En disant : Dieu est ce qui est, Platon plaçait Dieu dans la substance infinie du panthéisme, et l’homme devait pouvoir se reconnaître dans toutes les représentations de ses dieux. Moïse, au contraire, en proclamant : Dieu est Celui qui est, avait donné la première idée de l’Être véritablement suprême2, et dès que le christianisme eut développé, mis en lumière et propagé cette vérité fondamentale, l’art aussi dut en chercher une expression palpable, et s’efforcer de montrer dans toutes les créatures un trait divin du Créateur. C’est ce caractère chrétien par excellence que reflètent toutes les œuvres de Raphaël. Voilà pour-
Bossuet, Panégyrique de sainte Catherine d’Alexandrie.
2. « ...Un Être personnellement existant, qui possède l’être essence tiellement et en propre, et qui, par là, est substantiellement dis- « tingué de tout ce qui n’est pas lui. » [Histoire du dogme catholique par Mgr Ginoulhiac, t. f, p. 49.)
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quoi il n’y a pas de lacune dans les conceptions du Sanzio; voilà pourquoi l’art chrétien peut et doit les adopter toutes, bien que dans différentes mesures et avec des prédilections spéciales; voilà pourquoi enfin je voudrais voir disparaître certains préjugés, respectables sans doute, mais blâmables à coup sûr, qui ont établi des distinctions fâcheuses dans la vie de ce grand homme, exaltant , à l’excès peut-être, les œuvres de sa jeunesse, et décriant, avec un excès plus grand encore, les œuvres de sa virilité. On oublie trop souvent que le but de l’art est d’exprimer le beau, et que la morale et la religion ne sauraient proscrire ou absorber la beauté sans anéantir l’art.
Debout, devant Jupiter, se tient l’Amour, les ailes déployées et le corps légèrement penché en avant. — Sa tête, vue de profil et tournée vers la droite, se lève pour recevoir le baiser du maître de l’Olympe. Son œil, tout grand ouvert et fixé sur l’œil de Jupiter, prie avec une admirable ferveur. Ses lèvres sont touchées par les lèvres du dieu tout-puissant, et la pensée , loin de s’abaisser, s’élève en présence de ce contact. La joue de Cupidon subit de la main de Jupiter une pression délicate, qui n’altère en rien la pureté de cette tête charmante. Les cheveux, attachés au sommet du front, descendent le long du cou et jusque sur les épaules , après avoir encadré de boucles capricieuses le galbe de ce beau visage. J,a poitrine est superbe et d’une étonnante simplicité de lignes. La main droite tient une flèche et tombe natu-
Tellement; la main gauche porte l’arc et s’appuie sur le genou de Jupiter. C’est sur la jambe droite que pèse tout le poids du corps; la jambe gauche, ramenée en arrière, aide au mouvement qui incline Éros vers le maître des dieux. Les ailes enfin s’élèvent doucement et avec grâce, remplissant l’angle gauche du tableau, et balançant, par une opposition très- heureuse, le jet violent des ailes de l’aigle, à l’angle droit de la fresque. Tout est lumière dans cette figure de l’Amour. Le torse surtout forme, par la suavité des lignes et la finesse du modelé, un heureux contraste avec les ombres et les lignes accentuées qui donnent à Jupiter un caractère particulier de force et de grandeur. C’est ainsi qu’Eros avait été conçu par les anciens; c’est ainsi qu’il était représenté, avec tous les attraits de la première jeunesse ; et l’on songe tout de suite, en regardant cette fresque, au torse célèbre de l’Amour du musée Pio-Clementino L.. Raphaël, en rapprochant les deux types immortels de Jupiter et d’Éros, a résumé les plus hauts caractères de la beauté virile, et presque touché les limites de cet art impersonnel, où la grâce s’allie à la dignité, où la majesté n’exclut pas la douceur.
Comme fresque, cette peinture est fort belle, et serait digne de Jules Romain, pour la précision des lignes et la vigueur du pinceau. Cependant il est plus vraisemblable peut-être de l’attribuer encore à Rafîaellino
1 . Ce marbre-fût trouvé aile Centocelle, nella via Labicana.
del Colle. On y retrouve les mêmes ombres rousses et généralement le même faire que dans la fresque précédente1. La même main, soutenue sans doute par la main de Raphaël a probablement exécuté l’une et l’autre. Le bras droit de l’Amour a beaucoup souffert. Une large blessure a atteint Jupiter au côté et à l’épaule gauches, et la draperie violette qui couvre la partie inférieure de cette figure a éprouvé aussi d’assez graves dommages. Néanmoins cette fresque est encore admirable2.