‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 130 sur 214 · La tète est vue de profil · texte numérisé non relu

La tète est vue de profil

2. La poitrine se présente de trois quarts. Un pan du vêtement est seulement ramené sur le bras gauche.

le bas des jambes. C’est là encore un beau souvenir, une belle interprétation de la divinité qui sortit un jour du fond de l’abîme, pour régner sur le monde et le vivifier par l’Amour. Fille du ciel, qui, en la perdant, perdit sa fécondité, elle y revient pour consacrer par sa présence l’arrêt suprême qui va rendre l’âme à sa primitive félicité.

Cupidon, placé devant sa mère et plus rapproché de Jupiter, parle en faveur de Psyché. C’est le même enfant idéal que nous avons vu déjà sur trois des pendentifs de la Loge. Ses épaules sont ornées d’ailes aux riches couleurs. Sa tête se présente de profil et se lève vers le maître des dieux , qui la couvre de ses yeux menaçants. Mais, sous la sévérité du juge, Éros entrevoit la bonté du père, et son regard, ainsi que son geste, sont pleins de confiance. On voit que l’âme a triomphé, et que son immortel amant est prêt à s’unir à elle... La supériorité de l’Amour sur la plupart des autres dieux fut de n’être pas un personnage réel et déterminé, et d’appartenir presque exclusivement à l’imagination. Sans se perdre au milieu des fictions qui obscurcirent bientôt l’idée fondamentale d’Éros1, il ne faut pas oublier que l’antique et véritable Amour fut celui d’Hésiode, c’est-

\ . On a compté jusqu’à treize personnifications de l’Amour. Cicéron en admet trois. Sappho en chante deux, l’un fils du ciel, et l'aulre fils de la terre. Alcée en nomme un, fils de la Discorde et de Zéphyre. Orphée en cite un autre, entant de Saturne. Platon le fait naître de Porus et de Pénicon, de la Richesse et de la Pauvreté, etc.

à-dire le principe primitif au moyen duquel s’opéra la réunion des parties de la matière dispersée dans le chaos. Or, comment figurer ce grand principe d’union? Comment le faire entrer dans le cercle anthropomorphique de l’art? Comment enfin résoudre la difficulté d’une manière plus poétique que par l’intervention de l’enfance divinisée? Pour Raphaël, l’Amour fut véritablement une des manifestations de l’enfance. Léonide raconte que Praxitèle avait représenté l’Amour à Thespies, tel qu’il lui était apparu chez la courtisane Phryné. De même l’enfance, avec ses grâces et ses charmes infinis, en se révélant au Sanzio, lui révéla l’Amour. On ne saurait trop le redire, nul artiste n’a mieux compris et plus complètement exprimé la mobilité, la variété et en même temps l’unité de l’incomparable beauté des enfants; nul n’a su mieux saisir les nuances délicates et les contrastes heureux qui se cachent sous la simplicité apparente de ces formes encore indéterminées. Rien, dans ces corps suaves et fragiles créés par l’Urbinate, n’est accusé avec évidence, et cependant tout y est indiqué avec précision; tout s’y trouve, sans trop frapper les yeux.

Jupiter, assis à droite, domine toute cette assemblée. C’est le maître et l’arbitre souverain de l’Olympe et du monde. Sa jambe gauche est ramenée en arrière, tandis que le pied droit s’avance et s’élève en s’appuyant sur une sphère terrestre. Sur la cuisse droite, ainsi exhaussée, pose le coude du bras droit, qui sou-

tient tout le poids du haut de la figure. La tête, en effet, se porte en avant et s’appuie sur la main droite. Les yeux et tous les traits du visage expriment l’autorité d’une intelligence supérieure, et font pressentir qu’un arrêt solennel va être prononcé. « Le fils de Saturne « fit un signe de ses noirs sourcils, les boucles de la « divine chevelure du monarque suprême retombèrent « sur son front immortel, et tout l’Olympe en fut « ébranlé1... » Homère est plein du nom de Jupiter, et ce passage de l’Iliade, qui rappelle les conceptions fondamentales du roi des dieux et des hommes, après avoir exalté Phidias, semble avoir inspiré Raphaël; non que la figure peinte à la Farnésine rappelle exactement le colosse assis dans le temple, à l’extrémité du bois sacré Altis, mais les caractères principaux se retrouvent identiques. C’est par un signe de tête que se manifestaient les décisions irrévocables du maître de la nature 2 3. La tête, le cou, la poitrine et le haut des bras offraient les formes les plus majestueuses; le reste du corps

disparaissait sous les plis ondoyants du manteau s.

2. Voir le Jupiter Olympien de Quatremère deQuincv, et la description de Pausanias, V, 4 0, 41.

3. Le Jupiter de Phidias tenait, dans sa main droite, la statue de la Victoire, et dans sa gauche, le sceptre surmonté de l’aigle. Les Romains adoptèrent le type créé par l’art, grec. On connaît l’émotion de Paul-Émile à l’aspect du Jupiter Olympien : Jovem velul prœsentem intuens motus animo est. (Livius, XL' V, 28.) Le Jupiter du Conseil des dieux ne porte aucun des attributs de la souveraineté : l’aigle se tient à ses pieds, remplissant le vide laissé entre les jambes.

PSYCHÉ

Sans prétendre à la même beauté, la figure dessinée par le Sanzio ne communique-t-elle pas une idée semblable de puissance et de grandeur? N’est-ce pas aussi à l’idée de la force par excellence que font songer cette tête d’une ampleur surhumaine et cette chevelure qui retombe en boucles abondantes 4? N’est-ce pas la sagesse qui rayonne sur ce front large et imposant? L’éclat de ces yeux, le mouvement plein de noblesse des épais sourcils, ne semblent-ils pas consacrer la parole du dieu? Enfin, dans cette bouche, aux contours à la fois sévères et pleins de douceur, la bonté du père universel ne domine-t-elle pas l’inflexibilité du souverain juge, et ne comprend- on pas que si ce dieu a le droit de punir, il a par-dessus tout le pouvoir de pardonner2? — D’ailleurs, en dehors de l’œuvre de Phi-

1 . Dans les statues grecques de Jupiter, les cheveux s’élevaient sur le front, formaient différents étages sur le sommet de la tète, et retombaient en boucles serrées sur les tempes.

2. Jupiter, Roi et Père , était devenu le centre idéal de toute la vie civile et politique des Hellènes. Les rois se disaient fds de Jupiter, et se considéraient comme les représentants du dieu sur la terre. Dans les démocraties, à Athènes, par exemple, Jupiter devint le dieu de l’assemblée et de la place publique, Jupiter Agorœus. — Dans l’antique poésie sacerdotale, Jupiter était regardé comme un tout corporel, comme l’unité divine, comme un corps humain gigantesque. « Jupiter fut le premier et le dernier; Jupiter, la tete et « le milieu; de lui sont provenues toutes choses. Jupiter fut homme « et vierge immortelle. Jupiter est le fondement de la terre et des « cicux; Jupiter, le souffle qui anime tous les êtres; Jupiter, l’essor « du feu, la racine de la mer; Jupiter, le soleil et la lune. Jupiter « est roi, seul il a créé toutes choses. 11 est une force, un dieu, « grand principe du tout; un seul corps excellent, qui embrasse « tous les êtres, le feu, l’eau, la terre et l’éther, la nuit et le jour, et

dias, que notre imagination peut seule nous représenter, il est facile de trouver dans l’art des anciens des termes de comparaison moins hypothétiques. Sans nous arrêter aux différentes images plus ou moins empruntées au Jupiter Olympien1; sans parler de cette belle tête de Jupiter Dodonéen 2, qui pourrait cependant avoir quelque analogie avec le dessin de Raphaël ; sans mentionner, autrement que pour mémoire, la face rayonnante de divinité du Jupiter Œgiochus 3,

« Métis, la créatrice première, et l’amour plein de charmes. Tous « les êtres sont contenus dans le corps immense de Jupiter... » (Fragment d’une hymne orphique à Jupiter, conservée par Stobée, et reproduite dans la Symbolique de Creuzer, t. II, 11e partie, p. 551.) Cette conception de l’univers, prenant la forme humaine, porte éminemment l’empreinte du panthéisme indien. — Le Jupiter élémentaire était l'éther ou l'hémisphère supérieur. Pour Phérécvde, Jupiter est le ciel qui enveloppe toutes choses. — Le Jupiter intellectuel était l’esprit, l’intelligence universelle. — Pour Pvthagore, Jupiter est la Monade, le bien, l’intelligence suprême. — Pour les stoïciens (Chrvsippe), Jupiter était la source générale de la vie. — Pour Platon, Jupiter est à la fois l’architecte et la providence du monde. — Pour les néo-platoniciens (Porphyre), Jupiter est le monde entier, le dieu des dieux, etc. — Le Jupiter Olympien, résumant tous ces différents points de vue, devint le dieu national de la Grèce. — Pour les Romains, Jupiter ( Jupiter Optimus Maximus ), type de la majesté et du souverain pouvoir qui régit la nature physique et le monde moral, fut le centre même de la religion.

1. Voir le Jupiter Olympien de la médaille de la reine Christine, reproduite dans l’ouvrage de Creuzer, pl. lxx, fig. 254. — Le Jupiter Aélophore (portant l’aigle), du cabinet des médailles. — La gemme du Musée florentin, i, lxxvi, i. — Le Jupiter figuré sur la médaille d’argent de Vitellius, etc.

Page 1