Cubital
PSYCHÉ
de son bras droit l’épouse qu’il a choisie et sauvée. Le dieu est entièrement nu : sa poitrine se présente de trois quarts; son bras et sa jambe gauches, seuls visibles, sont d’un dessin élégant et fin. Sa tête, vue de profil et tournée à gauche, est coiffée de cheveux abondants, relevés au-dessus du front et tombant en longues boucles sur l’épaule. Sa bouche entr’ouverte prononce de douces paroles, que son regard fait entendre au spectateur. De grandes ailes attachées à ses épaules donnent à toute sa figure un véritable caractère de divinité. — Psyché est vêtue d’une draperie légère, fixée sur l’épaule gauche et découvrant les bras, le cou et le sein droit. Appuyée sur Éros, elle s’abandonne à ses caresses. Mais dans cet abandon, quelle mesure, quelle confiance et quelle sécurité ! Son bras gauche pend avec naturel le long de son corps, tandis que sa main droite, ramenée sur sa poitrine, semble comprimer les battements de son cœur. Sa tête s’incline avec tendresse vers Cupidon. Le front, plus élevé que dans les têtes antiques, est d’une pureté parfaite; l’image de l’Amour semble s’y refléter, mais sans en obscurcir la lumière et sans en troubler la limpidité 4. Les cheveux, à travers lesquels courent des nattes légères, sont noués au sommet de la tête et arrangés en bandeaux, décrivant, de chaque côté des tempes, des courbes qui encadrent l’ovale du visage et ajoutent
1 . Une ombre portée par la tête de l’Amour sur la partie gauche du front de Psyché produit un effet de clair-obscur d’une grande beauté.
quelque chose à la douceur de son expression. Les yeux sont grands et remplis de bonheur; les paupières se lèvent avec des inflexions souverainement heureuses; les sourcils enfin forment comme une pure auréole à ce regard profondément ému. Ce sont les yeux de Psyché qui parlent et répondent aux paroles de l’Amour. La bouche, petite et délicate, reste muette ; mais que d’éloquence dans le silence de ce sourire attendri !
Il est impossible d’imaginer un groupe plus osé et cependant plus chaste que celui d’Éros et Psyché. On ne peut rien rêver de plus pittoresque et en même temps de plus intime que les liens qui unissent entre elles ces figures. La décence et la tranquillité parent ces corps, dont les contours légers et coulants semblent faits pour se fondre au sein d’un hymen idéal. Ce sont deux natures différentes, mais dont l’une ne saurait exister sans l’autre. La beauté d’Éros achève et complète la beauté de Psyché : les mêmes accents s’échappent de leurs lèvres; la même pensée rapproche leurs visages ; le même cœur se reflète dans leurs yeux , comme dans un miroir limpide. Ils ne voient le ciel que dans les regards qu’ils échangent ; et les paroles qu’ils se disent sont si pleines d’harmonie, qu’ils restent comme isolés au milieu des splendeurs qui les environnent. Jamais la poésie de la jeunesse et de l’amour n’a été plus éloquente. Surtout, dans ces belles images il n’y a rien de cette volupté grossière, dont l’ivresse éphémère peut être suivie de mélancolie.
PSYCHÉ
La perception déjà plus haute de la volupté divine, que l’antiquité faisait fille de l’Amour, est même de beaucoup dépassée; et c’est vraiment un des rayons de cette pure lumière dont le christianisme a enveloppé l’âme humaine, qui éclaire ici l’esprit du spectateur et domine en lui l’idée voluptueuse nécessairement exprimée dans un pareil sujet.
Si on se reporte vers les monuments antiques, on ne trouvera nulle part peut-être le même sujet rendu avec autant de mesure et d’une manière plus complète. — Tout le monde connaît le groupe du Musée capitolin L Psyché et l’Amour, tous deux adolescents, sont debout et se tiennent étroitement embrassés. La composition est excellente et l’exécution présente de rares beautés. Jamais le marbre n’a traduit de plus tendres étreintes, et je ne veux certes rien enlever à la réputation de cette sculpture justement célèbre. Mais d’où vient qu’avec des beautés réelles, plus évidentes et plus palpables, elle nous émeut moins que le dessin du Sanzio? C’est que la pensée qui anime cette œuvre est moins éjevée, moins sympathique à notre nature morale, et que, en parlant sans doute plus directement à nos sens, elle ne satisfait pas au même degré les aspirations de notre âme. — Cette appréciation comparative se trouvera justifiée plus directement encore si l’on étudie
'1. Mus. Capitol , III, 22. — Ce groupe est en marbre de Paros. Il fut trouvé à Rome sur l’Aventin, dans les fouilles ordonnées par le cardinal Alexandre Albani. Le pape Clément XII l’acheta pour le donner au musée du Capitole.
le bas-relief du Musée britannique, provenant de la collection Townley. Là, Éros et Psyché sont, comme dans la fresque de la Farnésine, assis sur un lit devant la table du banquet nuptial1. Le sujet est le même et la pose du groupe à peu près identique. Gupidon tient Psyché dans ses bras, et Psyché, nonseulement se livre à Gupidon, mais elle lui prodigue ses propres caresses. Rien cependant n’est grossier ni obscène dans cette conception antique; mais la chasteté n’v est que relative, tandis que la chasteté tout entière se trouve en Raphaël. On chercherait d’ailleurs vainement dans l’art antique l’expression d’un sentiment dont l’antiquité n’eut jamais la complète révélation. La pudeur, cette beauté suprême de la femme, n’avait été qu’entrevue par le paganisme. Pour qu’elle fut connue d’une manière absolue, il fallait qu’une révolution morale s’accomplît dans le monde, et que cette révolution, en rendant à la femme toute sa liberté, lui rendît en même temps la conscience de sa dignité. Quand l’antiquité, dans les représentations de l’hymen, voulait exprimer la pudeur, elle jetait un
1. Sur la table est un poisson, animal aphrodisiaque. Éros présente à boire à Psyché. Devant eux, un petit Amour leur offre une colombe, tandis qu’au pied du lit, un autre Amour tient une grappe de raisin et joue avec un lièvre, emblème de fécondité. Derrière le lit est un Amour cytharède, suivi de deux autres Amours, dont l’un porte encore un lièvre, et l’autre une corbeille de fruits. Devant le lit, est assise une jeune femme, avant aussi les ailes de la phalène, et jouant du théorbe. Puis vient encore une figure semblable, mais debout, et tenant un vase et un thyrse. Enfin, un dernier Amour porte des œufs, symbole de génération.
voile sur la tête de l’épouse. C’est ainsi que, dans le camée appartenant au duc de Marlborough, on voit Psyché, enveloppée d’un long voile, marcher vers le lit nuptial en compagnie de l’Amour1. L’art chrétien seul a pu lever ce voile, et montrer sur le visage des vierges et des femmes l’empreinte magnifique de la chasteté par excellence et de la vraie pudeur. Ce sont ces nuances délicates que je retrouve constamment dans la pensée de Raphaël.
Les Grâces, après avoir reçu Psyché à la porte des cieux, après l’avoir baignée dans l’ambroisie2 et l’avoir douée d’un charme supérieur à la beauté, l’assistent encore dans le banquet de ses noces, et, debout derrière elle, répandent sur sa tête leurs parfums et leurs dons. Les Grâces d’ailleurs , suivant Pindare, ne manquaient jamais aux chœurs joyeux ni aux festins des immortels. Le génie de la mythologie leur avait assigné pour fonction spéciale de présider aux fêtes, aux doux propos, aux joies innocentes, et leur avait donné pour domaine tout ce qui est aimable, attrayant
1. Ce camée est une œuvre grecque contemporaine d’Alexandre. On lit en haut de cette pierre : TPY<J>nN EnoiEl. L’Amour et Psyché tiennent chacun une colombe, emblème d’amour conjugal. Ils sont attachés avec une bandelette, par laquelle Hymënée, portant son (lambeau et faisant office de paranymphe, les conduit vers le lit nuptial. Himéros étend une couverture sur ce lit. Enfin Pothos élève au-dessus d’Éros et de Psyché une corbeille remplie de fruits, symbole de fécondité. — (Creuzer, pl. xcvm, fig. 408.)
2. Ce sont les Grâces qui baignaient Aphrodite dans l’ambroisie, et qui lui imprimaient un degré de beauté supérieure à la beauté de toutes les autres déesses.
et beau. Elles sont donc là parfaitement à leur place, satisfaisant à la tradition autant qu’aux exigences pittoresques de la composition. Dominant tout du sommet de l’Olympe1, elles regardent avec complaisance le couple divin et sourient à son bonheur. Elles sont toutes trois absolument nues, et c’est ainsi sans doute qu’elles parurent aux noces de Pélée2. — On ne voit de la première que la tête, la poitrine et les bras, tout le bas du corps étant caché par l’aile de l’Amour. Le mouvement est d’une grande suavité; la tête et le torse se penchent en avant, et sont entraînés par la plus vive sympathie 3. Le regard, ainsi que les traits du visage, sont d’une douceur voisine de l’attendrissement, et le geste ajoute encore à l’éloquence de cette expression. Tandis que la main droite se lève et tient un vase rempli de parfums qu’elle renverse sur les blonds cheveux de Psyché, la main gauche se porte sur le sein droit et le presse comme pour en exprimer les trésors de beauté qu’il renferme et les répandre aussi sur l’épouse d’Éros. Hésiode donnerait sans doute à cette figure le nom d 'Aglaé, car elle porte en elle un reflet de la splendeur du beau 4. — La seconde est plus en évidence.
1 . Les Grâces habitaient, en compagnie des Muses, le sommet de l’Olympe.
2. D’après une ancienne tradition, rapportée par Eustathe, les Grâces, sous les noms de Pasithée, de Calé et d’Euphrosyne, assistèrent aux noces de Pélée.