‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 156 sur 214 · La tête est vue de profil et le torse de trois quarts · texte numérisé non relu

La tête est vue de profil et le torse de trois quarts

4. Les Grâces sont encore indéterminées dans Homère, qui, tout en les faisant vierges, donne Pasithée, la plus jeune d’entre elles,

PSYCHÉ

Malheureusement l’exécution en est tellement faible qu’elle trahit et compromet presque la pensée de Raphaël. La tête cependant est charmante. Les yeux, abaissés sur Psyché, sont aussi bons qu’ils sont beaux, et le sentiment général de la physionomie est parfaitement chaste. Mais le reste de la figure témoigne d’une faiblesse de formes voisine de l’anéantissement. Le dos et les reins surtout sont sèchement modelés par une main sans chaleur. L’art doit tendre à simplifier toujours, et ne jamais s’égarer au milieu des détails inutiles. Ce fut sans doute à la vue de ce fragment, satisfaisant si mal à sa grande manière de comprendre la fresque, que le Sanzio prit le pinceau des mains de son élève et peignit lui-même , sur un des pendentifs de la Loge, cette admirable figure qui est demeurée un des modèles de la grande peinture1. — La dernière des trois Grâces disparaît en partie derrière la précédente ; mais ce qu’on en voit est très-élevé comme style et presque suffisant comme exécution. Son regard est encore fixé sur Psyché ; l’œil, bien qu’à demi voilé par la paupière, est fort

pour épouse au Sommeil. Ce n’est que dans Hésiode qu’elles se dessinent définitivement au nombre de trois, sous les noms d’Aglaé ( l’éclat du beau), d’Buphrosyne (la joie) et de Thalie (les festins). Ce fut Étéocle qui introduisit le culte des Grâces dans la vallée du Céphise, en Béotie. Dans le culte orphico-mystique, elles paraissent s’être identifiées avec les Heures, qui étaient en même nombre qu’elles à Athènes et à Sparte.

\ . Voir, dans le deuxième pendentif, Cupidon montrant Psyché aux Grâces.

beau, et la ligne du nez, qui continue avec pureté la ligne du front, est très -fermement tracée. Le modelé de la joue, le dessin de l’oreille et l’arrangement des cheveux sont également remarquables. Le corps enfin s’accuse sous des formes qui ne sont pas indignes du sujet.

Au début de ce livre, c’étaient les Grâces antiques qui nous conviaient à une étude que nous avons poursuivie à travers l’œuvre énorme accomplie par Raphaël pendant les dix-sept années militantes de sa vie (1503-1520). Nous portions tour à tour nos regards sur le marbre de Sienne., sur le dessin de Venise et sur le tableau peint à Florence vers l’année 1504, en indiquant les grandes beautés du modèle, en signalant en même temps les aspirations naïves que ces beautés faisaient naître chez le jeune artiste ; nous disions combien cette nature généreuse et puissante sut rester originale et maîtresse de ses convictions, même dans l’élan de sa première passion; comment elle s’assimila tout sans rien perdre d’elle-même; et l’émotion que nous faisait ressentir ce premier effort , loin d’ébranler ou d’attiédir notre admiration pour l’antiquité, la fortifiait au contraire en nous forçant à la raisonner. La même admiration pour les œuvres antiques, et une sympathie plus grande encore pour les œuvres qu’elles ont si noblement inspirées chez le Sanzio, n’ont cessé de nous soutenir et de nous guider dans le cours de ce travail. Les Grâces ont constamment suivi Raphaël dans sa carrière rapide

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et féconde. Les Spartiates, avant de combattre, sacrifiaient aux Grâces; Raphaël, au moment de s’avancer dans la voie de l’antiquité, leur a consacré ses premières pensées. On célébrait en leur mémoire des luttes musicales à Orchomène; Raphaël n’a cessé de leur dévouer les ressources de son esprit et les élans de son cœur. Les Hellènes juraient par les Grâces, et les festins antiques commençaient par un toast en leur honneur; Raphaël a eu en elles la même foi, mais en les entourant du même respect, en leur rendant le même culte pieux et fervent, il les a vues avec le regard d’un chrétien et les a douées constamment d’une âme faite à la ressemblance de son âme. Leurs images enfin couvraient la Grèce, Socrate les avait sculptées en marbre et Bupale en or, Pythagore de Samos les avait peintes à Pergame et Apelle avait tracé leurs traits à Smyrne; de même on les voit éclairer de leur chaste sourire l’œuvre entière de Raphaël, et deux fois encore apparaître au milieu de ces fresques consacrées à la glorification de l’Ame par l’Amour. Aussi ne puis-je m’empêcher, dans ce tableau des Noces de Psyché, de m’arrêter devant cette dernière évocation des trois Grâces. Malgré l’insuffisance du pinceau chargé de traduire la pensée de Raphaël, je les retrouve encore elles-mêmes et dignes de lui. Elles me reportent avec attendrissement aux derniers moments de la vie du maître, et il me semble qu’elles durent charmer sa mort après avoir enchanté sa vie. Je retrouve en elles le même attrait, le même par-

fum délicat, la même douceur et la même bonté dont il les parait à sa vingtième année. Son génie, dans toute sa plénitude, affranchi de toute entrave, avait conquis la souveraine indépendance, sans que cette indépendance dégénérât jamais en licence. Les Grâces qui président au Banquet des dieux ne sont plus des copies ou même des interprétations de l’antique, elles sont exclusivement propres à Raphaël. Ce sont elles cpii ont animé pour lui ce qu’il peut y avoir de froid dans les règles immuables de l’art1, elles qui ont donné aux lignes tracées par sa main la souplesse et le moelleux, elles enfin qui ont inspiré ces contours dont l’œil suit amoureusement les ondulations2.

Devant les Grâces se tient Bacchus, préparant l’immortel breuvage. « Viens, héros Bacchus, accompagné « des Grâces, » s’écriaient les Éléens dans leurs invocations3... Raphaël a introduit le dieu dans son ban-

'I . Les Sages eux-mèmes, dans l’antiquité, se regardaient comme tributaires des Grâces, pour que leur doctrine fût autre chose qu’une morale sèche et rebutante, et Platon conseille à Xénocratc de sacrifier aux Grâces.

2. Homère donne à Vulcain l’une des Grâces pour épouse, voulant marquer par là que l’artiste de l’Olympe avait besoin du concours des Grâces.

3. A Olympie, un autel commun était consacré à Bacchus et aux Grâces. — Quant au culte orgiastique de Bacchus, il eut son origine en Thrace, d’où il gagna le Parnasse et l’Hélicon, Thèbes, Naxos, la Grèce entière, la grande Grèce et la Sicile. Partout ce culte conserva l’empreinte d’une religion naturelle, partout le cycle de ses images forma un Olympe particulier, séparé de l’Olympe de Jupiter et représentant la vie matérielle avec les effets de sa puissance sur l’esprit.

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quel, comme la poésie primitive l’y aurait fait intervenir. Dans Homère, en effet, Bacchus n’est pas représenté comme une divinité supérieure ; il est le dieu-nature opposé à Apollon, il est l’emblème de la puissance génératrice dont le vin est le symbole1. C’est lui qui enseigne aux hommes à préparer la liqueur enivrante de la vigne, lui « qui donne la joie, qui fait naître les a plaisirs, qui chasse les soucis loin des hommes et des « dieux 2 » . Tel il apparaît aussi dans les Noces de Psyché. Il est debout, entièrement nu, comme on le rencontre quelquefois dans les monuments des divers temps de l’art antique. Le corps légèrement incliné, il tient des deux mains une amphore pleine de nectar qu’il verse dans la coupe que lui présente un petit Amour. La jambe gauche se portant en avant tandis que l’autre jambe se tend en arrière, le pied droit exerce sur le nuage une pression qui donne à l’ensemble de la figure son mouvement d’inclinaison. La tête, vue de profil, est resplendissante de jeunesse. A la chevelure qui descend en longs anneaux sur les épaules, se mêle une couronne, composée des feuilles et des fruits de la vigne, qui ombrage le front et contribue à l’expression bachique de la physionomie. C’est

1. La plupart des mythes relatifs à Bacchus sont postérieurs aux temps homériques. Homère ne parle ni du séjour du dieu dans la cuisse de Jupiter, ni de ses orgies mystérieuses. L’Odyssée désigne la Crète comme le lieu où il était adoré. Rien d’ailleurs n’est homogène dans les traditions relatives à Bacchus; chaque pays et chaque âge ont ajouté quelques traits à la biographie du dieu.

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