K A P H AE L E T L’A N T 1 Q U I T É
une attention sérieuse. C’est la jambe droite qui porte cette petite figure ; la jambe gauche, ramenée en arrière, marque que cet Amour vient de marcher ou de courir, et qu’il s’apprête à courir ou à marcher encore. Le second enfant, placé dos à dos avec le premier, et s’appuyant de la main gauche sur une autre amphore, retourne la tête vers Bacchus et élève la main droite en présentant une coupe vide. Tout le poids du corps pèse sur le bras gauche et sur la jambe droite; la jambe gauche est croisée sur l’autre, et le bout du pied gauche seul touche un nuage. De là des oppositions pittoresques, très-heureuses et très-soudaines, qui font que cet enfant, quoiqu’au repos, se trouve animé d’un mouvement plein d’abandon, de souplesse et de spontanéité. Rien de plus délicieux que ce groupe secondaire, où les moindres détails paraissent avec une mesure parfaite. La tête frisée du premier petit Amour fait valoir la beauté déjà plus mûre du second enfant, coiffé de longs cheveux attachés à la fois derrière la tête et sur le sommet du front. Ces deux termes de la naïveté se touchent sans se confondre ; ils forment comme un petit tableau complet qui se greffe sur le grand, qui pourrait même s’en détacher, mais qui cependant lui est nécessaire pour augmenter sa grâce et compléter son harmonie. Ces jolis enfants sont comme des boutons odorants et à peine entrouverts, qui ajoutent le charme de l’avenir à la beauté de la fieur épanouie.
« Ganymède, dit Homère, le plus beau de tous les
« mortels, fut enlevé par les dieux et transporté dans « le ciel, afin qu’il servît d’échanson à Jupiter et qu’il « demeurât toujours parmi les immortels1. » C’est Ganymède en effet qui, à genoux devant la table, offre au maître des dieux la coupe remplie par Bacclius et portée par les Amours. Ses cheveux, fixés sur son front par un large nœud, se déroulent ensuite en ondes épaisses, qui, bien que retenues par des nattes circulant tout autour de la tête, s’échappent en boucles et se répandent jusque sur le dos. Cette chevelure est d’une richesse luxuriante et tout orientale, et c’est le seul trait qui puisse rappeler peut-être l’origine phrygienne du divin échanson : elle projette sur la face une ombre à travers laquelle le profil se dessine avec netteté, accusant tous les caractères d’une rare beauté. La chlamyde jetée sur l’épaule gauche découvre l’épaule et le bras droits, une partie du dos, les genoux et les jambes. La main gauche, cachée par cette draperie, s’appuie sur la hanche, tandis que la main droite se tend vers Jupiter et lui présente la
1. Ganymède était fils de Tros, frère d’IIus et d’Assaracus. Apollodore le fait naître de Tros et de Calliroé. Pindare lui donne pour père Laomédon. On lui donne également pour pères Ilus et Erichthon. Tantôt il est porté au ciel par l’aigle de Jupiter. Tantôt c’est Jupiter lui-même qui, pour enlever Ganymède, emprunte la forme de l’aigle (Lucien). Ailleurs, c’est Minos ou Tantale qui, surprenant . à la chasse le bel adolescent, le tue et l’ensevelit sur l’Olympe Mysien. Enfin, le scoliaste d’Apollonius nomme l’Aurore comme ayant enlevé Ganymède d’entre les hommes... Quoi qu’il en soit, admis dans l’Olympe comme favori de Jupiter, il remplaça Hébé dans ses fonctions d’échanson.
coupe pleine de nectar. Le genou gauche seul posant sur les nuages, la jambe gauche est tendue en arrière , tandis que la jambe droite se porte en avant1. Il résulte de ce double mouvement des bras et des jambes des écarts considérables en sens inverse qui se balancent sans se contrarier : le bras droit et la jambe gauche décrivent une courbe légère et à peu près identique; le bras gauche, au contraire, forme à la hauteur du coude, avec son avantbras, un angle que répètent à la hauteur des genoux la cuisse et la jambe droites. Cette figure, pleine de hardiesse, acquiert ainsi le plus magnifique développement. Il est vraisemblable que Raphaël ne connutjamais aucun des rares monuments antiques qui représentent Ganymède, et je confesse que je n’en vois pas qui me donnent de ce sujet une aussi haute idée. Soit que je regarde le marbre du musée Pio-Clementino, qu’on dit être une copie du groupe dans lequel Léocharès montrait Ganymède enlevé par l’aigle de Jupiter2; soit que je considère, encore au Vatican, Ganymède présentant à l’aigle une coupe remplie de nectar3; soit enfin que j’observe, au Musée florentin, Ganymède comblé des caresses de Vénus4, je ne vois rien qui rappelle aussi directement les fonctions que Ganymède remplissait
1 . De cette manière, le pied droit pose d’aplomb sur les nuées, et le pied gauche est vu par la plante.