‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 178 sur 214 · Voir p. 191 du présent volume · texte numérisé non relu

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ou telle figure des pendentifs. 11 n’y a jamais eu qu’une voix pour affirmer le Pippi dans le Conseil des dieux et le Fattore dans les Noces de Psyché; tandis qu on a nommé tour à tour, et souvent contradictoii ement, chacun de ces artistes en présence des autres tableaux. On a même, ainsi que nous l’avons vu dans le cours de cette étude, cité avec vraisemblance Raffaellino del Colle et Gauclenzio Ferrari, comme ayant également travaillé à ces fresques. Cela ne démontre-t-il pas qu’il y a dans les peintures des pendentifs une certaine unité de faire sous laquelle il faut voir constamment la main puissante qui a dirigé toute cette vaste entreprise? On peut observer, en effet, dans la Loge de la Farnésine aussi bien que dans la Loge Yaticane, de grands traits, largement tracés, venant par-dessus des touches indécises et timides projeter de vives clartés , qui donnent à tel muscle la foi ce et la vie, a telle articulation 1 elegance et la précision, à telle figure son accent véritable, à telle draperie le mouvement et la légéreté, à tout l’ensemble enfin le souffle de l’inspiration. Oui, Raphaël est là comme au Vatican. 11 y est, à la vérité, au milieu de son école. Mais si l’on y sent cette vie collective et forte qui animait toute une génération d’artistes, on comprend en même temps que le foyer d’où la lumière émane est unique.

La preuve la plus évidente qu’on puisse fournir à cet égard se trouve clans les fresques de Jules Romain à

Mantoue. C’est là seulement qu’on apprend à connaître le plus grand des élèves de'Raphaël, et c’est là qu’on voit quelle distance sépare du maître par excellence cet homme qui fut lui-même un maître. De quelle hauteur on descend quand on passe de la Farnésine au palais du T ou au palais ducal ! En dehors de l’influence du Sanzio, Jules Romain tout à coup redevient lui-même, un grand artiste, plein de fougue et de tempérament, au goût quelquefois équivoque, oubliant avec trop de facilité les exquises délicatesses de la tradition de l’Urbihate, et se servant trop volontiers de l’antiquité pour satisfaire au penchant licencieux de son siècle.

Nous avons vu l’unité, la grandeur, la pureté d’impression qui saisit en présence des pendentifs et du plafond de la Farnésine. Pour se convaincre que le dessin de toutes ces fresques n’a pu appartenir à nul autre qu’à Raphaël, on n’a qu’à entrer dans la chambre de Psyché au palais du T. Dans la Loge de la villa d’Agostino Chigi toutes les figures sont nues et ne sauraient être autrement. Non-seulement on n’en éprouve aucun embarras, mais on se sent plus fort, plus dégagé du limon de la vie, plus près de l’idéal. Ce sont bien des déesses et des dieux qui nous entourent, ou plutôt ce sont de grandes images à travers lesquelles brillent de grandes idées. L’air qu’on respire au milieu de ces belles émanations est parfaitement pur. On croit vraiment être voisin du ciel, et l’on voudrait demeurer longtemps sous le charme de ce beau rêve. Il n’en est plus ainsi

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dans la villa de Frédéric IT Gonzague, à Mantoue1. Au lieu de la conception simple, grandiose de Raphaël, on a devant soi mille objets divers, sans concordance, sans enchaînement, sans système. 11 faut un effort, une fatigue pour suivre la pensée du peintre, parce que cette pensée manque d’ordre. Il y a moins de nu qu’à la Farnésine, et cependant tout y est infiniment moins chaste; ce qui prouve une fois de plus qu’une figure vêtue peut être plus immodeste qu’une figure nue. Jules Romain n’a compris de la Fable que la superficie. Il a reproduit avec une verve inouïe cette enveloppe toujours gracieuse, trop souvent immorale. Il était de son temps. Raphaël, et c’est là sa grande gloire, fut supérieur à son temps. Ce que la société et la vie purent lui communiquer n’égala jamais ce qu’il tenait de la nature. Sa force était intérieure et toute spontanée. Sans doute les circonstances extérieures avaient ajouté à son talent; mais la beauté qu’il rêvait, inaccessible aux agitations du monde, était commune à tous les temps et à tous les hommes. La Providence marque à l’humanité les heures auxquelles chaque branche du développement de l’esprit atteint à la perfection : ce moment passé, la décadence arrive, et le monde entier s’épuise en vain pour refaire ce qui tout

1. Les peintures de la voûte de la chambre de Psyché au palais du T sont exécutées à l’huile, et celles des parois verticales sont peintes à fresque. Or, tandis que la fresque a conservé sa fraîcheur, les couleurs à l’huile ont foncé considérablement, se sont partout piquées, et, en maints endroits, sont déjà près de la ruine.

à l’heure surgissait sans effort. Après Raphaël, la peinture ne produisit plus que des beautés de second ordre, modifiables suivant les circonstances et suivant les lieux, n’avant plus rien de commun avec cette uniformité sublime qui s’impose à l’admiration de tous les âges.

Jules Romain n’a pas eu le calme et l’élévation nécessaires pour planer dans la sphère où son maître avait trouvé la belle, la vraie, la saine antiquité, la seule qui mérite qu’on la regarde avec sympathie, la seule qu’il faille respecter et aimer comme une des formes inaltérables du beau et du vrai. Avec lui, on descend des hauteurs de l’Olympe pour s’égarer à travers les complications du roman. Et encore, combien l’ordonnance de chacun de ses tableaux est loin déjà de la sévérité qui préside aux dessins de l’Urbinate ! La science est grande assurément, la verve est merveilleuse, la facilité est inouïe, mais l’émotion n’est nulle part. Si le Pippi rencontre la grâce, elle est aussitôt obscurcie par une licence qui ne saurait s’unir à elle. Que viennent faire, dans les Noces de Psyché , ces allégories inutiles et inexplicables? Pourquoi tout ce bruit autour de Psyché et de Cupidon, couchés sur le lit de l’hymen ? Pourquoi ces bacchanales pour célébrer de pareilles fêtes? Est-ce Bacchus, sont-ce les satyres, les ménades et tout le cycle orgiastique qu’il faut convier aux noces idéales de l’Ame et de l’Amour? Pourquoi transformer ainsi cette belle allégorie? Comment, malgré toutes les qualités d’imagination et de style, ne

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pas s’attrister devant un tel tableau? Et avec quel empressement on se reporte aussitôt vers le plafond de la Farnésine, où Raphaël a rappelé avec tant de majesté l’éternelle union de la terre et des deux1 !

\. Les mêmes fautes de goût doivent être imputées à Jules Romain dans ses nombreux travaux de Mantoue. Dans cette même chambre de Psyché, est un Polyphême dont l’énormité est monstrueuse pour l’étendue de la pièce. Dans une salle voisine, à propos du Zodiaque, le Pippi glorifie le plaisir et les sens. Pius loin, Phaéton apparaît d’une manière peu rassurante pour le spectateur : il se montre tout à coup après avoir fait un trou au plafond, semblable à un aérolilhe dont la menacedemeure incessamment suspendue. Dans la salle des stucs, le Triomphe de Tempereur Sigismond est bien dans la donnée de l’antiquité; mais si l’on compare cette frise aux compositions de Raphaël, il semble qu’on regarde les bas-reliefs de la colonne Trajane à côté des bas-reliefs du Parthénon. Que dire de la chambre des Géants, sinon qu’on en sort avec une impression pénible et presque douloureuse. Au contraire, dans le pavillon des bains, on éprouve un bien-être délicieux. C’est que là Jules Romain s’est tout à coup souvenu de Raphaël et de l'antiquité, qu’il s’est reporté vers les Loges du Vatican et vers les thermes de Titus, vers les bains du cardinal Bibbiena et vers les bains de Livie, et que, fortifié par ces souvenirs, il est arrivé sans effort à une décoration charmante. De même dans le palais ducal, où la Scalcheria seule rappelle les leçons du Sanzio.

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