I . voir la belle introduction du poëme de M. de Laprade
CONCLUSION
Le monde chrétien portait en lui, dès la fin du xme siècle, l’indépendance qui fit le fond de l’art antique au temps de sa splendeur. Dès que la cité eut trouvé moyen d’assurer sa liberté, la beauté commença à prendre conscience d’elle-même. Cependant de nombreuses entraves mirent obstacle encore à son développement. Pour le peuple grec, qui s’était révélé dans ses dieux, l’art et la religion avaient vécu en parfait accord, ou plutôt la mythologie des Hellènes, en n’exprimant que des vérités relatives, accessibles aux moyens de l’humanité, avait été la religion même de l’art. Le christianisme, au contraire, vu la sublimité de ses dogmes, vu l’absolu des croyances qu’il impose, n’avait plus les mêmes racines dans la réalité; l’art, en voulant le saisir, courait risque sans cesse de s’égarer au sein de l’infini. C’est en prévoyant ce danger, que le moyen âge s’opposa à toute manifestation spontanée. La Renaissance, au contraire, travailla
sans relâche pendant deux siècles à briser les chaînes qui retenaient la science, et ce fut seulement au commencement du xyi6 siècle que l’art conquit dans sa forme une entière franchise. On vit alors quelques génies prodigieux prendre une notion plus exacte et plus claire d’eux- mêmes, et s’élever d’un essor puissant jusqu’aux sphères les plus hautes. Mais cette condition nouvelle portait en elle les germes d’une prochaine décadence, et l’absence de règles devait aboutir promptement à la corruption. Nous avons vu comment Raphaël , alors même qu’il s’était pénétré de l’esprit de la Fable, n’avait jamais abdiqué son âme de chrétien; comment il s’était tenu au-dessous et au-dessus de ses modèles ; comment, sans atteindre peut-être jamais à la perfection des lignes classiques, il s’était relevé sans cesse par le sens moral de son interprétation. Jetons autour de lui un coup d’œil rapide, et cherchons si quelque autre a autant approché de la beauté antique, en lui imprimant l’empreinte noble et touchante du sentiment moderne.
Léonard de Vinci, qui appartient au xve siècle par les quarante-huit premières années de sa vie, est un des esprits qui jettent la plus vive lumière sur la Renaissance arrivée à l’apogée de sa force au commencement du xvie siècle. Doué de facultés universelles, il excella dans tout, mais sans prendre le temps de fixer ses conquêtes. Sculpteur, peintre, architecte, ingénieur, mathématicien, poëte et musicien, il fut le premier à couvrir de la perfection de la forme la profon-
CONCLUSION
deur de l’idée. Les plus étroites affinités le liaient à Yerocchio son maître : le même goût, les mêmes admirations, un désir immodéré d’être irréprochable en toutes choses. L’un et l’autre, ils revenaient sans cesse sur la même pensée, ne trouvant jamais un ouvrage assez fini et le laissant souvent inachevé ; ils s’occupaient avec la même passion de chevaux, de musique; surtout ils aimaient l’antiquité d’un amour sans borne L Deux ou trois voyages à Rome avaient exalté l’enthousiasme de Léonard. Constamment préoccupé de la grande harmonie de l’art antique, toujours en quête de ce qu’auraient pu lui révéler les écrits d’Asclépiodore, de Parrhasius et de Polyclète, il avait poursuivi, dans son Traité de la divine proportion, la solution de ce problème2. Il ne la trouva pas sans doute, puisqu’il voulut s’humilier jusque dans la mort devant la supériorité des anciens, et qu’il fit dire à Platino Piatto, dans une épitaphe latine composée pour lui de son vivant :
Mirator veterum discipulusque memor,
Defuit una mihi symmetria prisca; peregi Quod potui : veniam da mihi, posteritas.
Une chose avait donc manqué à cet admirateur des anciens, leur science des proportions. Esprit chercheur et perpétuellement troublé, il lui manqua aussi, pour