De nombreux dessins témoignent de cet amour
2. Le franciscain Fra Luca Paciolo avait traduit et commenté Vitruve. Ce fut pour servir de complément à ce travail que Léonard composa son Traité de la divine proportion.
se rapprocher de V antique „ le calme et la sérénité. Il scrutait sans relâche la nature, s’évertuait à lui donner l’empreinte d’une abstraction qui n’existe qu’en dehors de toute réalité, et s’éloignait ainsi de la tradition classique. L’esprit, dans l’art grec, loin de compliquer la nature, l’épure et la simplifie; il est toujours présent et manifeste au sein de la matière, il la pénètre et se l’approprie, au point qu’elle apparaît comme l’existence visible de l’esprit lui-même L Pour Léonard, au contraire, l’idée se dérobe sans cesse; il a beau approfondir et fouiller plus avant, il ne la peut fixer, et quand il l’a circonvenue dans des liens tellement serrés et étroits qu’il est impossible de rêver rien de plus rigoureux , il semble qu’elle se transforme subitement pour lui échapper encore. De là le mystère et le charme propres à ce maître, mais tout à fait en dehors de l’antiquité. L’idée de la perfection l’arrêtait à chaque pas, et on pourrait lui appliquer le mot de Pline sur Callimaque , semper calumniator sui. Nul n’a mis avec autant de puissance un corps en relief sur une surface plane. Mais combien il s’éloigne de la simplicité des formes antiques! Les ombres et les lumières sont combinées avec une science si merveilleuse, qu’elles se noient ensemble, font oublier la ligne et perdre la trace clu contour. C’est le contraire de tout ce qu’on voit dans la peinture des anciens. Que de précautions il
1 . Hegel a développé ces idées dans ses Considérations sur l’art classique.
CONCLUSION
met à peindre les figures de femmes ! Avec quelle patience de génie, sur une tête chargée d’ombres, il concentre la lumière sur un point unique ! Avec quel amour, avec quelle précieuse appréhension il y revient sans cesse! Il avait un tel respect de son art qu’il tremblait en touchant ses pinceaux , parea che d’ogni hora tremasse quando si ponea a dipingere 1 . Semblable en cela aux peintres fervents contemporains de Dante :
Similemente operando ail’ artista
Ch’ ha l’abito dell’ arte e raan che tréma 2.
Le Vinci préféra toujours la grâce à la force. Jamais il n’avait fini: il fouillait, scrutait, modelait à l’infini son ouvrage. Plus il avançait, plus il perfectionnait, plus il croyait avoir encore à faire et s’éloigner du but. De là l’attrait invincible de ses peintures, de là ses expressions impénétrables. On regarde , on admire , et l’on ne comprend pas; on cherche, on s’obstine, et l’on s’égare davantage; on ne peut cependant s’en détacher , et l’on se sent pris de vertige en présence de l’abîme sans fond. Voilà ce qu’on éprouve devant la Léda, devant le Bacchus du Louvre, qui fut originairement un saint Jean, aussi bien que devant la sainte Anne et devant les portraits de Mona Lisa, de Cecilia Gallerani, et de cette Catarina di San Gelso qui jouait à Milan, au milieu du xve siècle, le rôle d’une courti-
! . Lomazzo, Trallato délia pittura, c. 31 .