‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 192 sur 214 · Rumohr · texte numérisé non relu

Rumohr

la plus belle partie de son œuvre ? En matière d’art, l’orthodoxie c’est l’idéal. Or, en se plaçant à ce point de vue , Raphaël est resté jusqu’à la dernière heure de sa vie le plus orthodoxe des peintres. Il a maintenu constamment, même dans ses manifestations païennes, l’élément spiritualiste et chrétien qui autorise à les regarder sans défiance. N’oublions pas que l’art doit remonter sans cesse aux formes humaines comme à la source même de la vie, et que le sentiment de la beauté, quand il est simple, est toujours pur. Je ne connais pas de figures nues dessinées par Raphaël qui aient une contagion mauvaise. Elles ne sont pas corruptrices, parce qu’elles expriment toujours de grandes pensées; parce que, sans s’attacher à des vérités de circonstances, elles représentent des vérités absolues; parce qu’enfin, sans avoir rien de pédantesque, elles n’ont rien de familier. Elles puisent dans leur franchise, dans leur force, dans leur hardiesse, le principe de leur chasteté. « Dante, » dit Ozanam dans son commentaire du Purgatoire, « travaille sur les idées de son temps , « les idées, les questions de l’école, mais il leur prête « l’essor poétique; il fait comme h Enfant-Jésus, dans les « légendes de la Sainte-Enfance, avec ses compagnons « de jeu, il pétrit de petits oiseaux d’argile, il souffle « dessus et les oiseaux s’envolent. Ainsi le poëte pétrit « la même argile que ses contemporains, il remue les « mêmes idées ; mais il souffle dessus, et voyez comme « elles planent. » Ainsi fait Raphaël. L’antiquité, la mythologie le sollicitent sans cesse, et il cède aux séduc-

CONCLUSION

tions de la Fable. Mais dans ce courant païen, ce que les plus grands parmi ses contemporains voient avec les yeux de la chair, son génie le lui montre sous un jour divin , et en célébrant la matière il sauve du matérialisme.

On a souvent assimilé Raphaël à Apelle. On a relevé en eux la même nature sympathique, le même don de la beauté, le même amour de la grâce, la même délicatesse d’esprit, la même élégance, la même pureté de goût; on a rapproché le portrait d’Alexandre du portrait de Léon X, et celui de Pancaste de celui de la Fornarine. Cependant s’il y a des analogies entre ces deux maîtres, il me paraît y avoir aussi, et à l’avantage de Raphaël, de notables différences. L’origine d’abord, l’éducation ensuite, et enfin certaines conditions essentielles de tempérament et de génie. Apelle est un Asiatique1, et il emprunte à la molle et sceptique Ionie un mélange de qualités enivrantes et de défauts séduisants, fait pour charmer une société efféminée, déjà corrompue et portée vers la volupté , mais difficilement conciliable avec les fortes aspirations du grand art. Raphaël naît dans l’Ombrie, au milieu des montagnes saines, mystiques, où il ne respire aucune émanation corruptrice. Apelle, il est vrai, vient se soumettre à la discipline sévère de l’école de Sicyone , où il se retrempe au milieu de la fermeté des traditions doriennes; mais Pamphile et Mé-

\. Cos, Éphèse et Colophon se disputaient l’honneur de sa naissance. Son premier maître est un Ionien d’Éphèse, un certain Éplior.

lanthe auront beau châtier la nature, ils ne la referont pas. Raphaël, loin d’avoir à brûler les dieux de son berceau, n’a qu’à les chérir chaque jour davantage; il retrouve chez Pérugin les pures traditions de sa première enfance; il s’y attache davantage encore à Florence, près d’artistes tels que Ridolfo Ghirlandajo, Baccio d’Agnolo, Filippino Lippi, Benedetto daMajano, et Baccio délia Porta; et quand il arrive à Rome, ces impressions sont ineffaçables, car depuis longtemps elles font partie de son cœur. Apelle peint peu les dieux. Raphaël consacre à la Vierge la plus grande partie de sa vie. La mythologie grecque aboutit dans Apelle à quelque chose de compliqué, où le réalisme de l’école de Sicyone se confond avec la volupté ionienne. Le christianisme trouve en Raphaël un interprète véritablement inspiré, chez qui la science exalte l’émotion. Apelle fuit les grands sujets, redoute le sentiment, se complaît dans les conceptions froides, montre une fécondité restreinte, et reste pendant les soixante-quinze années de sa vie au milieu d’un cercle étroit d’abstraites allégories. Raphaël aborde avec ferveur toutes les manifestations importantes de la religion, de la poésie, de l’histoire, de la philosophie; sans reculer devant l’allégorie, il ne la cherche pas; sa verve semble inépuisable, ses horizons sont sans bornes, et il meurt à trente-sept ans, après avoir agrandi la sphère de l’art et répandu sur tous les points de cette sphère la flamme douce, continue, fortifiante d’un génie bienfaisant.

CONCLUSION

Si l’on veut bien comprendre ce que Raphaël a de commun avec l’antiquité, et en quoi aussi il en diffère, il faut abandonner les rapprochements appuyés sur de vaines hypothèses. Nous ne connaissons rien d’Apelle, et des narrations incomplètes ne peuvent redonner la vie à des peintures qui ne sont plus. Adressons-nous de préférence à des œuvres que nous puissions admirer par nous-mêmes, et à défaut de tableaux regardons des statues. Mettons par exemple l’archange saint Michel du Louvre en présence de l’Apollon du Belvédère. Aussitôt nous retrouverons la tradition antique transfigurée par le génie chrétien. Pour terrasser le monstre, Apollon et l’archange n’ont l’un et l’autre qu’à vouloir. Aucun effort ne nuit à leur beauté. U y a même tranquillité dans leur regard, même dédain sur leurs lèvres. Le dieu Pythien touche à peine à la terre. Le guerrier céleste ne fait qu’effleurer le sol où il a précipité son vil adversaire. Raphaël s’est souvenu du marbre antique, et il a transformé le fils de Jupiter en un archange invincible au milieu du rayonnement de la Grâce1.

\ . Les plus cruelles atteintes ont été portées à ce chef-d’œuvre par les dernières restaurations qu’il a subies. Devant cet outrage fait au plus grand des maîtres, il est bon de rappeler une parole de Vasari prononcée dans une circonstance assurément moins grave. Luca Si gnorell i avait peint une Circoncision dans l’église de San Francesco à Volterre. L’enfant Jésus ayant beaucoup souffert de l’humidité, le Sodome le repeignit. Vasari, qui était bon juge, déplora cette restauration, et écrivit cette parole qu’on devrait graver au frontispice de toutes les galeries du monde : « Il vaut mieux « laisser les œuvres des maîtres à moitié gâtées, que de les faire re- « toucher par des peintres moins habiles. »

Parmi les rapprochements qui pourraient être tentés entre Raphaël et l’antiquité, un surtout me séduit et serait facilement réalisable. De tous les trésors que possède l’Angleterre, les deux plus précieux sont certainement les marbres du Parthénon et les cartons des tapisseries du Vatican. Ce que l’art grec nous a légué de plus grand et ce que la Renaissance nous a donné de plus beau est venu échouer au même port. Il y a là un hasard providentiel dont on devrait tirer un magnifique enseignement. Au lieu de laisser les statues conquises par lord Elgin dans les froides galeries du Musée britannique, et les peintures en détrempe acquises par Charles 1er dans les sombres salles du château de Hampton-Court, il faudrait bâtir un palais où Phidias et Raphaël pussent habiter seuls. En réunissant ainsi deux des plus nobles manifestations de l’art grec et de l’art italien, on ferait toucher du doigt les affinités qui rattachent le génie de la Renaissance au génie antique. Les cartons, par la clarté de leur ordonnance, par la grandeur de leurs sujets, par l’opportunité du moment unique qu’ils représentent, par la justesse de tous les personnages qu’ils contiennent, par la sobriété de la couleur toujours subordonnée au dessin, feraient naître une sensation que viendrait compléter aussitôt l’émotion produite par les statues et les frises du temple de Minerve. On passerait avec tant de bonheur et par des transitions si douces du 7 hesee à la Prédication de saint Paul , de Yllissus à la Mort d'Ananie, des Parques à la Pêche miraculeuse, de la

CONCLUSION

Procession des Panathénées à saint Paul et saint Barnabé à Lystra ! Sous le regard des disciples de Jésus, les marbres mutilés du paganisme resplendiraient d’un éclat extraordinaire. Au feu du sentiment moderne, ces majestueux débris reprendraient leur éclat primitif. On confondrait dans un même amour les hommes sublimes auxquels la nature, à deux mille ans de distance, se révéla avec une si étonnante simplicité. On verrait la même incorruptible beauté couronner la tête des apôtres et le front des dieux. L’esprit ravi comprendrait à la fois des génies qui se touchent. Le travail poursuivi du xme au xvie siècle se trouverait résumé avec une incomparable clarté. On verrait enfin que Raphaël, en adoptant l’antiquité, est revenu sans le savoir aux catacombes.

APPENDICE

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