‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 194 sur 214 · Mantegna vécut soixante-seize ans · texte numérisé non relu

Mantegna vécut soixante-seize ans

pour acquérir à cet égard une conviction : au lieu de la nature calme et sans aspérités que nous observons ici, nous aurions un rocher taillé minutieusement et à angles vifs, tel qu’on en voit dans les compositions qui appartiennent véritablement à Mantegna. La couleur enfin n’a rien qui rappelle l’élève du Squarcione et le gendre de Jacopo Bellini.

Le nom de Mantegna devant être écarté, on a attribué à Francia le tableau d 'Apollon et Marsyas... Il en est des arts comme des lettres, et la renommée a ses hauts et ses bas, pour les peintres comme pour les poètes. Mais la renommée n’est autre chose que le bruit des vivants autour de la mémoire des morts, bruit qui augmente ou faiblit suivant les lieux et suivant les siècles. Au temps de Vasari, les Bolonais regardaient Francia comme un dieu, et Malvasia a été jusqu’à le considérer comme le premier peintre de l’Italie. Le reste de la péninsule, tout en adoptant Raibolini comme un de ses glorieux enfants, n’a pas ratifié cette opinion, et l’abbé Lanzi, en appréciant avec impartialité la valeur de Francia, a rendu à cet artiste la place véritable qu’il doit occuper. — Orfèvre admirable et digne émule de Caradosso, Francia conserva toujours de fortes racines dans les écoles primitives. En même temps que la Renaissance le poussait en avant, l’ancienne école de Bologne, les traditions de Vitale et de Lippo Dalmasio le sollicitaient en arrière. D’où la piété, la grâce et la beauté mystiques de la plupart de ses figures, mais en même temps leur expression froide, immobile, monotone et presque éteinte. On a souvent comparé Francia au Pérugin, mais à tort ; car s’il le rappelle par certaines qualités matérielles d’exécution et quelquefois par la couleur, il s’en éloigne toujours par le sentiment. Son style, au contraire, a de singulières affinités avec les Vénitiens de cette époque, surtout avec Gian Bellini : c’est la même rondeur de visage, la même plénitude de santé, presque le même idéal, si éloigné de l’ascétisme de Pérouse... Quoi qu’il en soit.

APPENDICE

le nom de Francia paraît être en ce moment fort en faveur, et tout en nous inclinant devant la gloire incontestable de ce maître, nous osons dire qu’on la surfait un peu. Que les Bolonais aient mis le Saint Sébastien au-dessus de la Sainte Cécile, cela se conçoit à la rigueur, car l’amour du clocher excuse bien des choses. Mais que de ce côté-ci des Alpes on aille jusqu’à hésiter entre Raphaël et Francia, c’est ce qu’on ne saurait comprendre. Nul tableau n’est plus complet et ne met mieux en relief toutes les qualités de l’artiste qui l’a peint, que le tableau d ’ Apollon et Marsyas. Si ce tableau est de Francia, le Cavazzoni a eu raison lorsqu’il a dit que les œuvres de Francia servirent de modèle à Raphaël et l’affranchirent de la sécheresse qu’il avait contractée à l’école de Pérouse. Dans ce cas, Francia doit figurer en première ligne parmi les initiateurs de Raphaël, et même jamais peut-être Raphaël n’a égalé son modèle. Mais alors, voilà bouleversées toutes les idées admises dans l’histoire de Part et dans la hiérarchie des peintres. Qu’on regarde avec attention les figures d’Apollon et de Marsyas, et l’on reconnaîtra que rien dans le dessin, dans le modelé, dans l’expression, ne justifie le nom de Francia. Le paysage seul semblerait devoir suffire pour mettre ce nom hors de cause. Si quelque chose pouvait à la rigueur l’autoriser, ce serait le ton général de cette peinture, dont la couleur chaude et un peu rousse n’est pas, dit-on, la couleur ordinaire de Raphaël. Mais on oublie que Raphaël, toujours inimitable par l’harmonie de son dessin, a eu, lui aussi, ses heures de grand coloriste ; et il nous paraît très-vraisemblable d’admettre que l’homme qui a peint le Saint Jean de la Tribune et la Vierge de Foligno, a pu seul, dans sa jeunesse, peindre le tableau d 'Apollon et Marsyas.

11 est facile d’ailleurs d’avoir raison des analogies secondaires qui, devant ce tableau, font songer à l’école de Bologne. Ce fut en 1505, au commencement de son second séjour à Florence, que Raphaël se rendit à Bologne, sans

doute sur l’invitation de Giovanni Bentivoglio 1. Il peignit en effet pour ce seigneur une Naissance du Christ. Pendant ce voyage, Raphaël se lia étroitement avec Francia, et plus tard cette amitié survécut à l’absence. Il fit également la connaissance intime de Lorenzo Costa, un des élèves les plus éminents de Francesco Raibolini. Raphaël, si accessible à tous les genres de beauté, dut s’assimiler aussitôt les qualités de ces maîtres, et absorber peut-être à un moment donné leurs talents dans son propre génie. Nous le voyons travailler tour à tour, avec Francia, à un tableau du mariage de sainte Catherine 2, et peindre un saint Antoine de Padoue, entre une sainte Ursule et une sainte Catherine de Lorenzo Costa 3. Cette fusion des qualités les plus exquises de différents maîtres n’était pas rare à cette époque. Or, en tenant compte de cette observation, certains points de ressemblance se trouvent expliqués. Il est probable que le tableau d 'Apollon et Marsyas fut peint vers 1505, alors que Raphaël était encore sous le coup de l'impression de son voyage à Bologne. De là peut-être un air de famille avec les œuvres de Francia et même aussi avec quelques-unes de celles de Lorenzo Costa. Mais ces ressemblances ne sont que superficielles, et bientôt le souvenir de ces artistes éminents s’efface derrière le sentiment plus vif et plus vrai du maître par excellence.

Enfin une autre idée s’est produite encore, et le nom de Timoteo délia Vite a été prononcé4. C’est, il est vrai, un pas de

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