‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 200 sur 214 · DESSINS GRAVÉS PAR LE MAITRE AU DÉ · texte numérisé non relu

DESSINS GRAVÉS PAR LE MAITRE AU DÉ

I. — Une jeune fille et une vieille femme sont assises à l’entrée d’une caverne. La vieille femme, une quenouille à la main, raconte les aventures de Psyché. La jeune fille, trèssilencieuse, écoute avec recueillement. Un âne est là, qui écoute aussi et regarde avec intelligence. Cet âne n’est ni plus ni moins que Lucius Apuleus, philosophe platonicien, métamorphosé par les artifices de la magicienne Pamphile.

Ce dessin, plein de naturel et de précision, sert d’introduction à la Fable et de frontispice aux dessins qui vont suivre.

II. — Il y avait une fois un roi et une reine qui avaient trois filles. Les deux aînées eussent été les plus belles du monde, si elles n’avaient eu pour sœur Psyché, dont la beauté commandait non -seulement l’admiration, mais l’adoration de

1. On verra dans cet Appendice, en suivant les trente-deux planches qui s’y trouvent décrites, un résumé complet du roman d’Apulée.

2. Huit vers italiens sont écrits au bas de chacune des gravures du Maître au Dé.

tons les hommes. Vénus, voyant ses temples abandonnés, devint jalouse de Psyché, et la montrant à son fds elle lui commanda de la rendre la plus malheureuse des femmes 1.

Tel est le sujet du second dessin de Raphaël. — Psyché,

t • Mon fils, dit-elle en lui baisant les yeux,

La fille d’un mortel en veut à ma puissance;

Elle a juré de me chasser des lieux Où l’on me doit obéissance :

Et qui sait si son insolence N’ira pas jusqu’au point de me vouloir ôter Le rang que dans les deux je pense mériter?

Rendez-la malheureuse .

(La Fontaine, les Amours de Psyché et de Cupidon, p. 39,

éd. Lefèvre, 1826.)

C’est en 1669 que La Fontaine (Polyphile) lit, à Versailles, dans la grotte de Thétis (bains d’Apollon), son poëme de Psyché à Racine (Acanthe), à Molière (Ariste) et à Boileau (Gélaste). — Ce fut l’année suivante, 1770, que fut représentée devant le roi la tragédie-ballet de Psyché. Molière ne fit que le prologue, le premier acte, la première scène du second acte et la première scène du troisième. Le reste est l’œuvre de Corneille. Les paroles chantées sont de Quinault, et Lulli fit la musique. — Dans le prologue de Molière, Vénus désigne également Psyché aux Iraits de l’Amour. Non que le poète nous ouvre des horizons élevés sur le ciel antique, les nuages au milieu desquels il nous transporte ne sont guère que des nuages de carton. Sa \énus n’est pas la grande déesse qui nous apparaît superbe et menaçante dans les pendentifs de la Farnésine; ce n’est qu’une femme à laquelle le poète a prêté sa verve comique, une mortelle insatiable du désir de plaire, haineuse, vindicative et jalouse à l’excès.

Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre ,

• Mère du dieu qui fait aimer ;

Moi, les plus doux souhaits du ciel et la terre, Et qui ne suis venue au jour que pour charmer,

Je me vois ma victoire et mes droits disputés Par une chétive mortelle!

La Poésie du xvii« siècle n’a guère vu, dans le mythe de Psyché, au delà du roman d’Apulée. On sait quel élan cette fable avait donné au génie de Raphaël.

APPENDICE

accompagnée de ses deux sœurs, est debout sur le seuil d’un temple, où elle reçoit les hommages et les dons des mortels. Au fond on voit les riches fabriques de la ville «que les archi- « tectes avaient faite belle à force de monuments. » Au milieu d’un nuage, Vénus désigne Psyché aux vengeances de Cupidon; mais celui-ci se sent pris d’une tendre compassion, très-naïvement exprimée dans ce dessin1... Le burin du Maître au Dé n’a ni la science, ni la délicatesse nécessaires pour traduire avec une dignité soutenue les pensées de Raphaël. C’est ainsi que la figure de Psyché est grossie et matérialisée. D’autres parties, au contraire, ont conservé la trace de leur beauté primitive, et l’on remarque surtout de belles figures dans le groupe des personnages venus pour adorer Psyché. Malgré l’insuffisance de l’interprétation, on comprend l’influence d’une grande école, et si l’on est choqué par certains détails maladroitement rendus, on se sent malgré tout entraîné par le mouvement général.

III. — Tandis que personne n’ose prétendre à la main de Psyché, ses deux sœurs trouvent des rois pour époux.

Six personnages font les frais de cette composition. Au milieu, le roi et la reine siègent sur leur trône. De chaque côté, une de leurs filles est debout près de son amant. La demande et le consentement sont clairement indiqués par le geste des figures. Les draperies sont bien étudiées. Quant à Psyché,

I Le dieu qu’ou nomme Amour n’est pas exempt d’aimer :

A son flambeau quelquefois il se brûle;

Et si ses traits ont eu la force d’entamer Les cœurs de Pluton et d’Hercule,

Il n’est pas inconvénient Qu’étant aveugle, étourdi, téméraire,

Il se blesse en les maniant.

(La Fontaine, ibid., p. 37.)

elle ne paraît pas dans cette scène, car sa beauté la condamne à la solitude.

IV. — Le roi, désolé de l’avenir de Psyché, consulte l’oracle d’Apollon, et le dieu ordonne que la jeune fille, revêtue des voiles de l’hyménée, soit conduite au sommet d’une roche escarpée, où elle trouvera le monstre que le destin lui réserve pour époux1.

La statue du dieu est debout sur son piédestal. La main gauche, ramenée le long du corps, tient une lyre; la droite, dans un mouvement plein de noblesse, se porte en avant avec autorité. C’est une belle réminiscence de l’antique. Devant Apollon se dresse l’autel : des sphinx ailés se tiennent fièrement à la base, tandis que des têtes de béliers ornent les angles supérieurs, et qu’une charmante figure nue décore une des faces latérales. Derrière cet autel, où brûle le feu du sacrifice, le roi est debout, écoutant avec terreur les paroles de l’oracle; puis le prêtre, dont le geste indique la soumission ; et enfin la troupe des sacrificateurs et des victimes. Cette composition est d’une grande beauté; elle fait songer de suite à certaines fresques des Loges et à certains fragments des tapisseries du Vatican2. 11 me semble difficile d’y méconnaître l’esprit de Raphaël. Pour juger de la

1. L’époux que les destins gardent à votre fille Est un monstre cruel qui déchire les cœurs,

Qui trouble maint état, détruit mainte famille,

Se nourrit de soupirs, se baigne dans les pleurs.

C’est un empoisonneur, c’est un incendiaire,

Un tyran qui de fers charge jeunes et vieux.

Qu’on lui livre Psyché, qu’elle tâche à lui plaire.

Tel est l’arrêt du sort, de l’Amour et des dieux.

(La Fontaine, ibid., p. 44.)

C’est ce même oracle qui occupe la fin du premier acte de la pièce de Molière.

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