‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 202 sur 214 · Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable · texte numérisé non relu

Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable

Qu’un oracle étonnant pour vous a préparé,

Et qui n’est pas peut-être à tel point effroyable

Que vous vous l’êtes figuré.

(La Fontaine, ibid., liv. I.)

tête, belle sans affectation, se porte avec une grâce inexprimable vers les voix qui la ravissent. Elle écoute comme on écoute quelqu’un qu’on ne voit pas, et qu’on croit entendre encore quand il a cessé de parler. Sur la première marche de l’estrade qui conduit au lit, se dresse la table que sert une nymphe empressée. Une autre nymphe se tient attentive à côté de la première. Du côté opposé quatre chanteurs sont debout : l’un joue du luth, un autre a un cahier ouvert sur lequel tous fixent leurs regards. Ce groupe est charmant, plein de grandeur et de calme, il rappelle à la fois certains fragments des bas-reliefs antiques et quelques-unes des conceptions les plus populaires de la Renaissance florentine1. C’est comme la réalisation d’un rêve de bonheur. Il est à remarquer que, dans ce dessin, Raphaël s’est forcément écarté de la Fable. Dans le conte d’Apulée, Psyché, une fois arrivée dans la demeure enchantée, est entourée de voix et de génies invisibles : elle se trouve seule au milieu des merveilles qui l’éblouissent ; en elle et autour d’elle tout chante l’Amour, mais aucun lien matériel ne la rattache à la terre, et plus son cœur est plein, plus la solitude lui est chère 2. Or, les arts du dessin ne pouvant traduire que des formes sensibles, le Sanzio a été forcé de donner un corps aux voix, aux génies et jusqu’aux tendres appréhensions de Psyché. C’est ainsi qu’on voit autour d’elle les musiciens qui la ravissent, les nymphes qui la servent, et jusqu’à l’Amour qui déjà la possède et qu’elle porte en son cœur. Et tels sont les rapports, telle est l’intimité des nobles sensations, que, de même qu’une symphonie évoque en nous les formes les plus idéales, de même les belles li-

1. Entre autres le groupe des chanteurs de Luca delta Robbia.

2. « Une table en hémicycle se dresse auprès d’elle. Les vins les plus dé- « beats, les plats les plus variés et les plus succulents se succèdent en « abondance. Nul serviteur ne paraît. Tout se meut comme par un souffle. « Psyché ne voit personne; elle entend seulement des voix : ce sont des « voix qui la servent. »

APPENDICE

gnes de ce dessin nous font entendre les harmonies les plus délicieuses.

IX. — La nuit étant venue, Psyché fut introduite dans la chambre nuptiale. Bientôt l’époux arriva, demeura plusieurs heures et disparut avant l’aurore.

Ce dessin, qui montre Psyché dans les bras de l’Amour, estil bien de Raphaël? Est-ce bien le peintre d’Urbin qui a pu lever ainsi tous les voiles? Je ne le crois pas, ou, du moins, je pense que si l’on a trouvé dans les cartons de l’Urbinate quelques indications pour un semblable sujet, on en a abusé, en divulguant d’une manière indiscrète et choquante ce qui n’était qu’une simple étude, une indication à reléguer sur un plan secondaire1. 11 est certain qu’en suivant le texte d’Apulée, Raphaël pouvait se laisser aller à de grandes licences. Mais comment un talent si discret aurait-il apporté si peu de ménagements dans la représentation de l’union idéale de l’Amour et de Psyché? Comment cette inépuisable invention n’eût-elle pas rencontré quelque touchante figure pour peindre la naïveté d’un cœur, vierge encore, qui apprend à aimer dans les yeux de l’Amour? Comment enfin cette situation , qui devait, un siècle et demi plus tard, faire jaillir des traits de feu de l’âme du vieux Corneille, eût-elle laissé froid et insensible l’artiste le plus passionné qui fut jamais? Recueillons les paroles que Psyché adresse à son mystérieux époux :

A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l’image du trépas;

Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.

Et je dirais que je vous aime,

Seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer.

1 . 11 est inutile d’insister sur ce qu’il y a de bon et de défectueux dans le dessin reproduit par la gravure du Maître au Dé, car, sous cette forme définitive et arrêtée, ce dessin ne saurait être attribué à Raphaël.

Écoutons aussi avec quels transports jaloux l’Amour parle à Psyché :

Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;

Vos chéveux souffrent trop les caresses du vent ;

L’air même que vous respirez,

Avec trop de plaisir passe par votre bouche;

Votre habit de trop près vous touche;

Et, sitôt que vous soupirez,

Je ne sais quoi qui m’effarouche,

Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.

Corneille avait soixante-cinq ans lorsqu’il écrivait ces vers1, et je me refuse à penser que Raphaël, dans toute l’ardeur de sa jeunesse et de son génie, n’ait trouvé qu’une image inconvenante pour traduire de tels sentiments.

X.— Déjà le soleil était haut sur l’horizon, lorsque les nymphes entrèrent dans la chambre de Psyché et procédèrent aux soins de sa toilette 2.

Ce dessin est certainement un des plus admirables de cette collection. Psyché est assise entre deux jeunes filles qui l’entourent de leurs soins, tandis qu’une troisième, à gauche, se penche sur un vase rempli de parfums. Ces quatre figures sont groupées avec un art qu’on ne saurait imaginer plus grand: chacune d’elles est nécessaire aux trois autres, et il est impossible de rien retrancher, ni un mouvement, ni une draperie, ni un geste, sans qu’à l’instant disparaissent l’accord général et l’équilibre de l’ensemble. C’est vers Psyché que se porte instinctivement le regard. Elle est presque nue, et se re-

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