‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 206 sur 214 · Et cum termina sermonis, primis in altum se proripuit · texte numérisé non relu

Et cum termina sermonis, primis in altum se proripuit

espoir succède à la curiosité. Dans son geste de suprême douleur, elle porte la main gauche à son front, et, de la droite tendue en avant, elle implore et veut retenir le bonheur qui l’abandonne. Il y a en elle quelque chose de ce sentiment de peur et de confusion qu’Adam a transmis à sa race, lorsqu’il s’est caché de la face de Dieu. Malgré les entraves imposées à cette figure par un burin sec et lourd, on reconnaît la noblesse du dessin primitif. — Quant à Cupidon, il s’envole et bientôt va se perdre au milieu du feuillage. C’est une petite figure d’un beau mouvement, et qui se rattache par des liens pathétiques à la figure précédente.

Le fond du tableau offre les lignes pittoresques d’un paysage au milieu duquel coule une fraîche rivière. C’est dans ces eaux paisibles que Psyché court se précipiter. Coupable, elle ne croit plus à la miséricorde. La voix des dieux la poursuit comme un tonnerre ; elle fuit épouvantée, et ne voit de refuge que dans la mort.

« Mais le fleuve eut compassion de l’infortunée, et par res- « pect pour le dieu qui enflamme même les ondes, par crainte a peut-être, il la soulève sur ses Ilots, et la dépose pleine de « vie sur le gazon fleuri de ses rivages1. » C’est là que Psyché rencontre Pan qui ranime son courage et l’exhorte à prier le grand dieu Cupidon2... Le dieu rustique se repose sous de mystérieux ombrages, il tient dans ses mains les roseaux qui furent jadis la nymphe Canna3, et près de lui paissent ses troupeaux. Psyché est assise à ses pieds, attentive et docile à ses commandements. Ces épisodes secondaires complètent

1. Secl mitis fluvius, in honorera dei scilicet, qui. et ipsas aquas urere consuevit, metuens sibi, confestim eam innoxio volumine super ripam florenlern herbis exposait.

2. . . . Precibusque potius Cupidinem deorum maximum percole. ..

3. Canna, ou la nymphe Syrinx, avait été aimée de Pan. Elle se précipita dans le fleuve Ladan pour échapper aux poursuites du dieu, et fut métamorphosée en roseau. Pan la coupa en plusieurs morceaux inégaux et en fabriqua le premier chalumeau.

APPENDICE

avec bonheur le sujet principal. Les petites figures qui les composent sont élégantes et finement dessinées.

XV. — Poussée par un dieu vengeur, Psyché va retrouver chacune de ses sœurs. Elle leur raconte son malheur et fait briller à leurs yeux le criminel honneur de la supplanter dans les bras de Cupidon. Aussitôt elles courent au sommet du rocher, et, croyant se confier à Zéphyre, elles se précipitent à une mort certaine.

Tel est le motif du dessin qui a fourni au Maître au De sa quinzième gravure. — Sur le premier plan, Psyché, debout devant ses sœurs, excite en elles de coupables désirs. Cette figure principale est d’un jet magnifique. Ce n’est plus la douce, naïve et crédule jeune fille. Pour la première fois son cœur est forcé de haïr, et sa douleur transforme sa beauté. Psyché prend ici un caractère de majesté sombre, réfléchie, presque implacable, qui ramène l’esprit vers les grands souvenirs de l’antiquité. Pline raconte qu’Agoracrite n’eut qu’à changer les attributs de sa statue de Vénus pour en faire une Némésis. De même Raphaël a réalisé dans l’épouse abandonnée d’Éros une image idéale de la Vengeance. — Quant aux sœurs de Psyché, la bassesse de leur caractère est suffisamment exposée par l’infériorité de leur beauté. Prêtes à courir à leur perte, on les voit agitées de passions viles et honteuses.

Au fond est le rocher du haut duquel les malheureuses sont précipitées. « Mais elles ne purent même arriver mortes « où elles voulaient aller-, car les saillies des rocs so ren- « voyèrent les débris de leurs membres, et par un sort trop « mérité, les lambeaux dispersés de leurs corps devinrent à « moitié chemin la pâture des bêtes féroces et des oiseaux de « proie »

1. Dans Apulée, les sœurs de Psyché ne meurent pas ensemble; chacune

XVI. — « L’oiseau blanc qui rase de l’aile la surface des « mers, plongeant dans les profondeurs de l’Océan, va trou- « ver Vénus qui se baignait en se jouant au milieu des Ilots,

« et lui annonce la blessure de son fils... Les dauphins, de « leur dos arrondi, forment alors le char de la déesse, et les « Néréides son cortège. Un Triton réunit, au bruit de sa conu que, les autres habitants de la mer, et Neptune lui-même or- « donne aux Ilots un calme complaisant. A tant de soins, Zé- « phyre, unissant les siens, soutient au-dessus de Vénus, pour « la garantir des ardeurs du soleil, un voile aussi léger que a lui. »

La gravure qui rappelle cette partie de la Fable présente un groupe habilement composé sans doute, mais tellement dépourvu d’émotion qu’on ne saurait y reconnaître Raphaël. Vénus, assise sur un dauphin, porte déjà presque l’empreinte de la vulgarité. De même on chercherait en vain quelque chose de noble dans les deux nymphes et dans les deux Tritons qui l’accompagnent. Tel qu’il nous apparaît ici , ce dessin semble appartenir à la décadence de la seconde partie du xvie siècle.

XVII. — Dans le dessin suivant, on retrouve au contraire la trace évidente d’une grande époque. Vénus, sortie précipitamment des ondes, est debout devant le lit où repose son fils. L’attitude de la déesse est parfaitement simple, et son geste est d’une éloquente sobriété. Rien de maniéré, rien de violent, rien d’emphatique, rien qui altère la grande et sereine beauté. Immobile et la tête inclinée vers Cupidon , elle lève une main menaçante, et cela est plus expressif que toutes

d’elles vient tour à tour sur le rocher fatal, pour y trouver une mort identique. Nec tamen ad ilium locum, vel sallem mortua, pervenire potuit. Nam per saxa cautium membris jactatis atque dissipatis, et, perinde ut merebatur , laceratis visceribus suis , alitïbus bestiisque obvium ferens pabulum, interiit.

APPENDICE

les imprécations qui abondent dans le récit d’Apulée. Dans le roman du rhéteur africain, la colère de Vénus ést grotesque1; elle est divine dans le dessin de Raphaël. Quant à Cupidon, douloureusement étendu, il tente de se relever et s’incline avec docilité devant le courroux de sa mère. L’idée de ces figures a été certainement puisée dans un dessin de Raphaël. Malheureusement les accessoires sont pesants et sans goût. — A côté, l’on voit encore Vénus. En quittant son fils, elle a rencontré Junon et Cérès, et elle exhale devant elles sa haine contre Psyché. On reconnaît dans Aphrodite la passion qui l’anime, et dans les deux déesses qui l’écoutent on voit des affections contraires. On comprend que dans Junon et Cérès la pitié l’emporte, et qu’elles se refusent à servir les vengeances de Vénus. Ce groupe des trois grandes déesses appartient à l’art dont le Sanzio est le représentant.

XVIII . — Cependant Vénus, « après avoir épuisé sur la terre « tous les moyens d’investigations, en va demander au ciel. » Elle attelle à son char d’or quatre blanches colombes, et se rendant à la demeure de Jupiter, elle prie le maître des dieux de lui prêter le ministère de Mercure pour retrouver Psyché. Jupiter ayant consenti, Vénus « remet par écrit au u messager de l’Olympe le nom de Psyché et les instructions « qui la concernent. Mercure , empressé de s’acquitter de la « commission , se met à parcourir la terre, proclamant parte tout ce qui suit : « On fait savoir qu’une fille de roi, du « nom de Psyché, esclave de Vénus, a pris la fuite. Quicon- « que pourra la livrer, ou indiquer sa retraite, recevra 2...

1 . « Dans Apulée, la mythologie touche au burlesque : c’est la dernière « phase de l’in différence religieuse. Scarron ne faisait pas parler Vénus au- « trement que le fait Apulée; elle devient une matrone criarde et querel- « leuse. » (Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique.)

2. ... Accepturus indicinœ nomine ab ipsa Venere septem savia suavia,

« S’adresser pour la réponse au crieur Mercure, derrière les « Pyramides Murtiennes. » Pour faire agir et parler ainsi les dieux, il fallait que le respect et la foi fussent depuis longtemps détruits. Certes les conceptions les plus hardies du seizième siècle ont moins d’irrévérence pour le paganisme. — La dix-huitième gravure nous montre avec convenance, sans rien de trivial ni de licencieux, la succession des épisodes qui viennent d’être rappelés. Bien que les figures ne manquent pas de noblesse, rien en elles ne fait penser à aucune des fresques de la Farnésine 1 qui se rapportent à cette partie de la Fable. Tout est épique dans les pendentifs de la Farnésine, tout est anecdotique dans les dessins dont s’est servi le Maîli'e au De.

XIX. — Psyché errait à l’aventure, cherchant jour et nuit l’époux qui l’avait abandonnée. Elle aperçut un temple, et courut se réfugier dans la prière. Des monceaux de gerbes et de froment entouraient le sanctuaire, et Cérès se présenta à l’épouse de Cupidon. Mais vainement Psyché se prosterna aux pieds de la grande nourricière, vainement elle supplia la déesse. Cérès était alliée à Vénus, et tout ce qu’elle put ac-

et unum blandientis adpulsu linguæ longe mellitum... Ce que La Fontaine a traduit d’une façon relativement châtiée :

De par la reine de Cythère,

Soient dans l’un et l’autre hémisphère,

Tous humains dûment avertis Qu’elle a perdu certaine esclave blonde,

Se disant femme de son fils.

Et qui court à présent le monde.

Quiconque enseignera sa retraite à Vénus,

Comme c’est chose qui la touche,

Aura trois baisers de sa bouche;

Qui la lui livrera, quelque chose de plus.

(La Fontaine, ibid., liv. II.)

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