‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 73 sur 214 · Vasari, Vita di Marc Antonio, t. IV, p · texte numérisé non relu

Vasari, Vita di Marc Antonio, t. IV, p

réunis, la Discorde, seule exclue, apparaît tout à coup et jette sur la table du festin une pomme d’or, avec ces mots : A la plus belle . Toutes les voix nomment Junon, Minerve et Yénus, mais nul n’ose prononcer entre les trois déesses, et Jupiter ordonne à Mercure de les conduire sur le mont Ida, en Phrvgie, où elles se soumettront à l’arbitrage d’un jeune berger nommé Paris1. Chacune de ces divinités s’efforce de séduire son juge. Junon lui promet la vertu, Minerve l’héroïsme, Yénus la volupté. Paris se décide en faveur de Yénus, et par ce choix fatal attire sur sa patrie la ruine immortalisée par Homère 2.

\ . Pàris était le second fils de Priam et d’Hécube. Peu de jours avant sa naissance, sa mère rêva qu’elle mettait au monde un flambeau qui incendiait Troie. Les devins ordonnèrent de faire périr l’enfant. On se contenta de l’exposer sur une roche de 1 Ida, où une ourse vint l’allaiter pendant cinq jours. Le berger Agélaüs, frappé de ce prodige, prit l’enfant et l’éleva. Pâris devint le plus beau des hommes, et on le surnomma Alexandre , parce qu’il repoussait les voleurs et défendait les troupeaux.

2. A la fin de Y Iliade , la colère de Junon et de Minerve n’est point encore apaisée. « Ces divinités gardaient leur haine première « contre Ilion, Priam et son peuple, pour venger l’injure de Pàris,

« qui jugea les déesses, quand elles vinrent dans sa cabane, et donna « le prix à celle qui l’enivra d’une volupté funeste. »

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Cette même colère anime encore Junon au début de 1 Enéide. « Elle « garde au fond de son cœur le souvenirs du jugement de Pâris et « de l’injure faite à sa beauté méprisée... »

. Manet alta mente repostum

Judicium Paridis, spretæque injuria formæ.

LE JUGEMENT DE PARIS

Raphaël a saisi le moment où Pâris remet la pomme d’or à la plus belle1. Les trois déesses, complètement nues, sont encore debout devant lui. Vénus triomphante s’avance entre ses deux rivales, et reçoit des mains du pasteur idéen le prix de la victoire2. Junon vaincue étend vers Pâris un bras menaçant3. Quant à Minerve, elle tourne déjà le dos à son juge et s’apprête à remettre le vêtement dont elle s’est un instant dépouillée devant lui4. A côté de ce groupe principal, Mercure court au-devant de la Renommée, qui apporte à

1. Paris est assis, très-simple d’attitude et de geste. Ses cheveux dépassent la mitre phrygienne dont il est coifl'é, et dessinent sur son front une élégante couronne. Sa tète est vue de profil à droite, et sa bouche semble parler, tandis que son œil enveloppe Vénus d’un regard plein d’ardeur. Sa main droite, qui tient la pomme, s’avance vers Aphrodite. De la main gauche il tient le pedum pastoral. Une draperie couvre seulement la cuisse et une partie de la jambe gauches.

2. Vénus s’incline légèrement vers Pâris et le regarde avec reconnaissance. Sa tête est vue de profil : le galbe du visage est d’une pureté remarquable; les traits sont parfaitement calmes et beaux; les cheveux, en partie dénoués, se répandent sur les épaules et jusque sur le dos. La poitrine se présente presque de face. La main droite s’avance et prend la pomme, tandis que la main gauche se tend vers un petit Amour qui accourt vers la déesse. Une écharpe qui passe sur le bras droit est ramenée vers le milieu du corps.

3. Junon est à la droite de Vénus. Sa tête, vue de face, regarde Paris. Ses traits sont irrités, sans cesser d’être beaux.

4. Minerve est entièrement vue do dos. Rien ne saurait surpasser la grâce de cette figure. Quelle souplesse et quelle élégance! Quelle flexibilité dans toutes les parties de cet admirable corps! Comme le mouvement est vrai, spontané, et combien il est élégant dans sa familiarité! Quelle vivacité charmante dans cette tête qui se retourne encore vers Pâris! Quoi de plus simple, et en même temps quoi de plus harmonieux que la manière dont elle est coiffée? Il est difficile de rêver quelque chose de plus séduisant que cette figure.

Aphrodite une couronne et une palme1. A gauche, trois nymphes se tiennent au pied de l’Ida2. A droite, des divinités fluviales sont assises au bord du Scamandre 3. Dans le ciel enfin, le Soleil4, précédé des Dioscures 5 s’avance vers Jupiter. L’aigle, Ganymède, Diane et une autre déesse accompagnent le maître des dieux, sous les pieds duquel un génie subalterne étend et soutient les nuées 6.

1 . Mercure est armé du caducée et coiffé du pétase ailé. — La Renommée, qui descend du ciel, est vêtue d’amples draperies et porte de grandes ailes. Ses bras et ses pieds sont nus. Elle tient de la main droite la couronne quelle va déposer sur la tète de Vénus. On trouve une Renommée à peu près semblable sur une médaille frappée à Alexandrie, sous Antonin. Sur cette médaille, les trois déesses sont sur le mont Ida, et Vénus tient également la pomme d’or que Paris lui a remise. (Morelli, Spec. IL — Creuzer, 750, pl. ccxxui.)

2. Ce sont les génies du lieu. L’une est assise, porte une urne, et se retourne vers les deux autres, qui se tiennent derrière. C’est un groupe charmant.

3. C’est d’abord une figure presque couchée sur le premier plan et qui rappelle assez le Tibre antique du Louvre. A côté est une néréide, qui regarde le spectateur. Entre ces deux figures, une troisième fait songer de suite à la statue colossale du Nil au Vatican.

4. La figure du Soleil apparaît dans toute sa magnificence, entraînée sur un quadrige aux formes élégantes. C’est une poétique image, trèsheureusement entourée du Zodiaque. Elle rappelle, sous les formes d’un art plus achevé, YHëlios qui conduit son char attelé de quatre chevaux, au revers d’un vase consacré à Dionysos adolescent. On voit aussi sur ce vase le jeune Racchus couché sur les genoux des nymphes. (Millin, Peint, de vases , II, 49.)

5. Castor et Pollux, montés sur de magnifiques coursiers, sont nus avec de belles draperies flottantes au-dessus de leurs têtes. On dirait des cavaliers détachés de la frise du Parthénon.

6. Ce génie, qui étend les nuées sous les pieds de Jupiter, comme on étendrait un voile, fait songer aux figures du bas-relief de la Tour-des-Vents, monument d’Andronicus-Cyrrheste, à Athènes.

LE JUGEMENT DE PARIS

Il est difficile de voir un sujet plus vaste, traité d’une manière plus complète et revêtu de formes plus séduisantes l. On comprend tout de suite une grande scène mythologique, dans laquelle le ciel se confond avec la terre, en répandant sur elle des trésors d’harmonie. Seulement le sens moral de la fable a complètement disparu, et l’on ne distingue guère entre Junon, Minerve et Vénus. Toutes trois sont belles, et belles de la même beauté. On ne conçoit pas pourquoi Paris a choisi l’une plutôt que l’autre, car le même attrait doit l’incliner presque indifféremment vers chacune d’elles; et si l’on met un nom sur ces figures, c’est uniquement parce que le paon de Junon se tient à côté de la première, parce que le fils de Vénus prend la main de la seconde, parce qu’enfin on aperçoit aux pieds de la troisième le casque et le bouclier de Minerve. Donc, en présence de ce dessin, l’esprit, quoique charmé, demeure indécis, et, pour retrouver la pensée vraie du poëme homérique, on éprouve le besoin de remonter aux sources mêmes de l’art et de la poésie.

Le Jugement de Paris appartient à l’âge héroïque, et doit être un des premiers sujets qui aient inspiré les arts d’imitation. On le voit, en effet, à l’origine de l’art grec, sur le coffre de Cypsélus 2 et sur le

1. Ce dessin étant conçu dans le système du bas-relief antique, il serait puéril de lui reprocher le manque de perspective aérienne. De combien il est supérieur à la froide peinture exécutée par Jules Romain dans le palais ducal à Mantoue !

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