Lucien, t. VIII, p. 35, éd. Biponti
pour ainsi dire et le circonvient. C’est une jeune femme pâle et morne, dont les cheveux disparaissent sous d’épais bandeaux, qui couvrent en même temps tout le front; de ses deux mains, jetées en arrière, elle semble écarter un danger; sa tête se penche et s’allonge par-dessus l’épaule du maître, elle s’y repose avec complaisance, et de ses lèvres entr’ouvertes sortent les paroles trompeuses qui ébranlent les cœurs sans courage et sans foi. Ces trois figures, la Crédulité, l’Ignorance et le Soupçon sont les personnifications d’un même fléau; réunies, elles sont invincibles, vienne alors la Calomnie, son triomphe est assuré.
Or, la Calomnie n’est que l’effet d’une cause, qui est l’Envie. De toutes les passions mauvaises, l’Envie doit être placée la première, parce qu’elle est le mobile des autres; aussi a-t-elle le pas sur toutes dans le palais des rois. On la voit ici se dresser au pied même du trône, sous la figure décrépite d’un vieillard, au regard louche, au visage pâle et décharné, dont le corps grelotte de froid et de fièvre sous les plus misérables haillons. Ce triste personnage appelle de son regard oblique la Calomnie qui s’avance, traînant d’une main sa victime, et présentant au monarque imbécile son autre main armée d’une torche. Ce n’est pas la lumière que répand la flamme de cette torche : autour d’elle, tout demeure dans l’obscurité. Cependant la Crédulité s’empresse vers cette lueur sinistre. La Calomnie, il est vrai, se montre sous les formes séduisantes d’une jeune femme. La haine qui l’anime
LA CALOMNIE
n’a point altéré la pureté de ses traits, et l’on peut prendre pour de la passion ce qui n’est en elle que de la violence. Son mouvement est plein d’énergie et son geste extrêmement dramatique. Sa tunique, en glissant sur son bras droit, a. découvert l’épaule et la gorge. Son épaisse chevelure est arrangée et soutenue par une jeune fille très-belle aussi, dont le visage exprime la Perfidie. Une autre femme lui prodigue également ses soins : c’est la Fraude, dont la tête, presque entièrement enveloppée d’un voile, semble vouloir se dérober par un sentiment de fausse pudeur. Parée, soutenue par de tels auxiliaires, la Calomnie peut se croire irrésistible. Aussi traîne-t-elle avec assurance le malheureux qu’elle veut perdre. Elle le tient et le tire par les cheveux, renversé à terre, désarmé, tout nu, n’ayant plus de recours qu’au ciel. 11 élève ses bras, tend ses mains avec ferveur, proteste de son innocence et implore la protection des dieux. Arrive alors le Repentir, tardif, éploré, cachant ses larmes sous de longs habits de deuil. C’est une vieille femme au visage flétri, sur lequel cependant le vice n’a point encore effacé tout noble caractère. Elle retourne la tête avec effroi, voit la Vérité et s’arrache les cheveux de désespoir. La Vérité s’avance en effet, ouvrant ses bras à l’Innocence; elle apparaît dans toute son évidence, dans tout son éclat, dans toute sa pureté, sans voile, belle d’une jeunesse éternelle, environnée de clartés et comme un foyer rayonnant de lumière. Les autres personnages restent plongés dans les ténèbres, toutes les
hontes qu’ils représentent s’agitent dans la nuit, elle seule se montre au grand jour. On la reconnaît aussitôt comme la fille de Jupiter1, comme la mère idéale de la Justice et de la Vertu.
Un pareil sujet, il faut en convenir, était loin d’être simple; l’allégorie pouvait aisément s’y égarer au milieu de subtilités métaphysiques, incompatibles avec la véritable inspiration. Et cependant rien n’est moins froid, moins déclamatoire, moins compliqué, moins pédant que le dessin de Raphaël ; rien n’est plus clair et plus facile à saisir. Toutes les figures sont vivantes, et vivantes de leur propre vie, ou plutôt animés par le propre génie du peintre ; et en même temps chacune d’elles exprime, dans un langage aussi simple que beau, une idée générale qui est de tous les temps. Les différents termes de cette satire morale et philosophique se groupent et s’enchaînent avec une logique qui défie toute contradiction. Nulle part l’esprit de méthode ne se montre avec plus de justesse et d’harmonie.
Le même sujet avait inspiré déjà la Renaissance à la fin du xve siècle. La Calomnie de Sandro Botticelli est un des tableaux les plus parfaits de cette époque. Mais il faut prendre le mot de Vasari : bella quanto possa essere, d’une manière relative et non pas dans un sens absolu'2. Si j’étudie les personnages qui entrent dans
\. Selon Pindare, la Vérité était fille de Jupiter. Les Latins la firent naître de Saturne.
2. Vasari. — Ce tableau est une des perles de la galerie des Oiïi-
LA CALOMNIE
cette peinture, je ne saurais rien dire, il est vrai, contre le roi crédule, instrument docile des perfidies qui l’entourent; la crainte et l’inquiétude, qui le précipitent dans les bras de la Calomnie, sont parfaitement rendues. L’Envie m’apparaît aussi comme le terrible emblème d’un exécrable vice. C’est bien là l’image de la méchanceté misérable, farouche, arrogante et cruelle, qui a voué une haine implacable à tout ce qui ne partage pas sa misère et sa haine. La vieille femme qui figure le Remords me semble également irréprochable. Mais dès que je considère l’Ignorance et le Soupçon qui assiègent les longues oreilles du monarque, dès que je regarde dans l’une ce lourd chignon et ces traits abrutis, dans l’autre ces'cheveux épars et ce visage enflammé, je cherche en vain sous ces hideux portraits l’idée générale et élevée des deux fléaux qui assiègent éternellement Famé humaine. Dans la Calom-
ces. Sandro Bottieelli l’avait donné à un gentilhomme florentin, messer Antonio Segni, son meilleur ami, qui écrivit au bas les vers suivants :
Indicio quemquam ne falso lædere tentent Terrarum reges, parva tabella monet Haie similem Ægypti régi donavit Apelles :
Res fuit et dignus munere, munus eo.
— Il est inutile do parler ici du tableau du palais Pitti, dans lequel Francia Bigio a également représenté la Calomnie. C’est une œuvre trop inférieure à celles qui nous occupent. — Mocetto, qui a tenté aussi de refaire le tableau d’Apelle, est plus loin encore de l’antiquité. Il a très-naïvement placé ses personnages sur la place de Saint-Jean-et-Paul , à Venise, en présence de la statue équestre de Coleone. Sa composition est charmante, mais elle appartient exclusivement au xve siècle.
nie, je reconnais trop aisément le visage d’une jeune tille très-familière au maître. La Fraude et la Perfidie sont encore deux reproductions charmantes du même type. Ces trois figures sont d’ailleurs trop naïves, trop chastes et trop compatissantes vis-à-vis de leur victime, pour me laisser aucun doute à leur égard. Dans la Vérité elle-même, je vois toujours la même femme. Je retrouve partout ce regard plein de tendresse et de douceur, ces pommettes trop saillantes et cette bouche aux lèvres accentuées et un peu épaisses. C’est le même modèle vivant qui poursuit Botticelli d’un bout à l’autre de son œuvre, et dont il fait indifféremment une Vierge, une Vénus, une Vertu ou un Vice. Enfin, en regardant le malheureux traîné et vilipendé par ses détracteurs, je me représente un de ces pauvres diables que le peintre aura pris de la tête aux pieds dans une des salles des hôpitaux de Florence. Mais la grande idée de l’innocence ne me vient pas à l’esprit. Ainsi, la plupart de ces personnages respirent une vie tout individuelle, qui nuit à la grandeur et à l’universalité des sentiments qu’ils doivent exprimer. Ajoutons bien vite que toutes ces figures sont admirables de dessin, superbes de mouvement, irréprochables peut-être sous le rapport de la vérité naturelle, et que les différents groupes se relient les uns aux autres avec un art voisin déjà de la perfection. Donc, rien de plus intéressant que ce tableau, et par cela même rien de plus propre à faire voir ce qui manquait encore à la Renaissance pour toucher le but qu’elle poursuivait depuis si longtemps. Pourquoi
LA CALOMNIE
la conception de l’Urbinate, bien que privée de l’auxiliaire de la couleur, est-elle plus puissante que celle de Sandro? C’est que Raphaël a dégagé la science de Botticelli des liens individuels qui la confinaient dans le domaine d’une école à part, spéciale, facile à définir, et arrêtée dans sa marche malgré la grandeur de ses aspirations; c’est que le dessin du Louvre est plus savant encore que le tableau des Offices; que, de plus, la science, sans rien perdre de ses droits imprescriptibles, y montre des allures moins sèches, revêt son autorité d’une souplesse qui manquait au xve siècle, et que, tout en témoignant d’un égal respect pour la nature, elle prouve une complète indépendance vis-à-vis du modèle vivant. Il y a un monde entre ces deux œuvres : l’une est en possession de l’antiquité, l’autre la cherche encore. Botticelli, sous les dehors du naturalisme florentin, accuse l’accent spécial d’un pays et d’un temps. Raphaël, véritablement touché de la grâce antique, parle la langue universelle du beau.
Après la défaite de Darius III, Alexandre épousa la fille du satrape Oxyarte, Roxane, dont la beauté était merveilleuse. Le peintre Aétion s’empara de ce sujet, et en fit un tableau qui excita l’admiration universelle. Aétion fut couronné à Olympie, il fut placé parmi les plus grands artistes de la Grèce, et Proxénidès, qui présidait les Jeux Olympiques, lui donna sa fille en mariage. Lucien, qui avait vu ce tableau en Italie, nous en a aussi conservé la description : « C’est une « jeune vierge d’une beauté parfaite, » dit-il en parlant de Roxane. « Elle a les yeux baissés devant « Alexandre qui est debout devant elle. Une troupe u riante de petits Amours jouent avec les armes du hé- « ros. Les uns portent sa lance et ploient sous le faix; « les autres conduisent comme en triomphe un des a leurs, porté sur un bouclier. Un petit Amour paraît « s’être mis en embuscade, caché dans la cuirasse qui « est à terre1. » C’est ce texte qui a inspiré le Sanzio. Nous allons décrire ce dessin, tel qu’on le voit à Vienne dans la collection Albertine 2. Ce n’est qu’une