‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 86 sur 214 · Cette lettre est datée du 1er juillet · texte numérisé non relu

Cette lettre est datée du 1er juillet

3. Maria mourut avant Raphaël. Elle était très-faible de santé, et il fallut retarder le mariage : la mort seule de cette jeune fille vint en détruire l’espérance.

4. Cette lettre de Léon X au bibbiena se trouve parmi les lettres latines de P. Bembo. Lib. XIII.

5. C’est dans cet appartement que le Bibbiena mourut en 1520, la même année que Raphaël : Hic die Veneris novembri IX [1520) cum in palatio Papæ mortuus sit, nec habeat propriam domum ad quam possit deferri, mendicavimus domum in Burgo veleri Sitino, ubi olim cardinalis de Ara-Cœli habilavit... (Paris de G rassi.)

avait désiré que le Sanzio lui décorât une chambre de bain, et il avait voulu que tous les motifs de cette décoration célébrassent les triomphes de l’Amour.

Raphaël s’était mis à l’œuvre aussitôt et il avait fait déjà quelques dessins, lorsque le cardinal fut obligé de s’absenter. Or voici ce que Pierre Bembo écrivait alors au Bibbiena : « — Raphaël, qui se « recommande toujours à vous, a fait le portrait de « notre Tebaldeo avec un naturel si étonnamment a vrai, que Tebaldeo ne ressemble pas autant à lui— « même qu’à son portrait. Quant à moi, je n’ai jamais « vu pareille ressemblance. J’en suis jaloux et je songe « aussi à avoir un jour mon portrait de la main de « Raphaël... J’en étais là de ma lettre, quand voici (( Raphaël qui entre. Il semble avoir deviné que je « vous parlais de lui. Il me prie d’ajouter ceci : Faites- « lui connaître les autres sujets que vous désirez dans u votre petite chambre de bain ; envoyez-lui-en la « description ; car les sujets déjà arrêtés doivent être « mis en œuvre cette semaine... » Cette lettre est datée de Rome, le 19 avril 1516. Quelques jours après, le 25 avril, Bembo écrit de nouveau au Bibbiena, pour lui dire que Raphaël n’a pu placer dans la chambre de bain une Venus antique en marbre cjue possédait le cardinal , la niche qui devait la recevoir s’étant trouvée trop petite. Bembo prie son ami de lui céder cette Vénus, et termine ainsi : « Si « ma demande vous semble trop téméraire, Raphaël, « que vous aimez tant , m’excusera auprès de vous;

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« car c’est lui-même qui m’a encouragé à vous pré- « senter cette demande. Je pense donc que vous ne « désavouerez pas votre Raphaël1... »

On ne saurait trop multiplier de semblables documents : d’abord, parce qu’ils montrent avec quelle intensité d’affection Raphaël était aimé des plus illustres personnages de son temps ; ensuite, parce qu’ils complètent et expliquent les œuvres du maître, mieux que tous les commentaires possibles. Qui donc oserait reprocher au Sanzio la nudité de ses figures ? qui donc au contraire n’admirerait pas la retenue de son goût et la chasteté de ses compositions les plus païennes, quand des cardinaux lui commandaient de célébrer l’Amour et de placer une statue de Vénus dans leur chambre de bain? Quelles licences il aurait pu se permettre! N’est-il pas évident que, loin d’entraîner son époque, loin même de la suivre dans ses égarements, il la dominait et la retenait au sommet d’une pente fatale?

1. Passavant, t. I, p. 236. — Bembo était à Rome depuis 1512. Né à Venise en 1470, il avait vécu à Ferrare dans l’intimité de Tebaldeo, de Sadolet, d’Ercole Strozzi, du duc Alphonse d’Este et de Lucrèce Rorgia; puisa Urbin (1506-1512), où il avait connu Raphaël, qu’il ne cessa d’aimer tendrement. Léon X, à son avènement au trône pontifical, le prit pour son secrétaire. Émule do Pétrarque, il rendit à la poésie italienne quelque chose de la première élégance de son accent toscan. 11 chanta, non pas un amour idéal, mais la belle Morosina, avec laquelle il vécut vingt ans et qui lui donna quatre enfants. Il ne fut nommé cardinal que sous Paul III. Il avait alors soixante-dix ans, et Morosina était morte depuis quatre ans. Plus âgé de dix ans que Raphaël, Bembo lui survécut vingt-sept, ans. Il mourut en 1547.

Je me garderai d’ailleurs de faire un crime au Bibbiena de son penchant pour le paganisme. N’oublions pas que la Renaissance fut un retour vers l’antiquité, et que le cardinal Bibbiena fut un homme de la Renaissance. C’est à ce titre, et à ce titre seulement que l’histoire a enregistré son nom. Quand on a le bonheur de naître dans un siècle de luttes et de combats, il faut être de son temps, partager ses passions, lutter et combattre avec lui. Les arts de la Grèce et de Rome, alors qu’on croyait les avoir retrouvés, méritaient bien qu’on se prît pour eux d’enthousiasme, et comment s’étonner que, dans cette ferveur de réparation, on n’ait pas quelquefois outre-passé les bornes? En présence de la splendide beauté des marbres antiques, comment ne pas revenir avec prédilection vers le paganisme qui avait inspiré de tels chefsd œuvre? Comment ne pas chercher au moins à dégager des erreurs de la fable les lueurs de la vérité ? N’y avait-il pas là de quoi tenter des âmes généreuses, et ces âmes, pour céder à ces tentations, se détachaientelles du christianisme? N’oublions pas combien la Renaissance avait placé haut le but qu elle se proposait d’atteindre, et disons-nous que si, après l’avoir touché, elle ne s’y est pas arrêtée, c’est qu’il est dans la nature humaine d’être excessive quand elle n’est pas inerte. Les siècles d’indifférence sont mal venus dans leur sévérité contre les siècles de passion. Pour moi, je ne saurais trop le redire, je suis reconnaissant à l’Église romaine d’avoir été la première dans ce généreux élan

vers l’antiquité ; et quand je considère la grandeur des services que les Jules II, les Léon X et les hommes éminents qui les entouraient rendirent à la civilisation, mon admiration désarme ma sévérité. Proscrire la Renaissance et les monuments qui en font foi, c’est répudier une des gloires de l’Église et de la papauté. C’est une faute qu’un zèle imprudent commet souvent de nos jours.

Pendant les différents séjours que j’ai faits à Rome, jamais je n’ai pu voir la chambre de bain du cardinal Ribbiena. Vainement j’ai sollicité, vainement j’ai usé de toutes les recommandations, toujours j’ai éprouvé même refus poli, mais inflexible. J’ai eu l’honneur enfin d’être présenté au ministre tout-puissant du Saint-Père par la plus haute autorité militaire que la France eût à Rome. Je me croyais sûr alors de réussir. J ai trouve en ehet une rare affabilité dans l’accueil qui m’a été fait : les manuscrits les plus précieux de la bibliothèque Vaticane ont été mis à ma disposition avec une libéralité qu’on trouverait difficilement ailleurs et dont je garderai toujours un souvenir reconnaissant; toutes les portes m’ont été ouvertes, toutes, excepté une seule, celle par où je voulais entrer. Quand j'ai parlé de la fameuse chambre de bain et des fresques qu’elle contient, il m’a été répondu que tout cela n’existait plus. Il semblait même qu’on eût perdu jusqu’au souvenir de l’appartement du cardinal Bibbiena. L’histoire avait pour ainsi dire disparu; il ne restait plus

qu’une légende vague, obscure, déjà presque fabuleuse. Il m’était impossible d’insister désormais. Je m’inclinai devant cette fin de non-recevoir, et je me tus; mais je pris la résolution de protester, et je proteste.

Je proteste au nom de la vérité d’abord, et puis aussi contre la parole imprudente qui charge gratuitement la papauté contemporaine d’un acte de barbarie qu’elle n’a pas commis. S’il était vrai que cette chambre n’existât plus, s’il était vrai qu’on eût porté la main sur les peintures du Sanzio, quelle arme on fournirait aussitôt aux ennemis de la cour de Rome! Mais non ; le souvenir du secrétaire de Léon X vit encore au milieu des fresques de Raphaël. Cette chambre existe, et personne au monde n’oserait prendre la responsabilité de la détruire. Seulement on en a voilé les parois. Croit-on que l’histoire puisse ainsi disparaître? Oublie-t-on que le Bibbiena était le ministre intime, dévoué, presque Yalter ego d’un Pape, et que l’amour ou plutôt la passion de l’antiquité, qu’on lui reproche, avait pour complice et pour instigateur le Souverain Pontife lui-même? Ne comprend-on pas que si l’on détruisait aujourd’hui ce qui rappelle le serviteur, on serait condamné à anéantir demain ce qui reste du maître? Au Vatican, chaque pierre prend une voix, parle et enseigne sans cesse. Si donc on avait fait disparaître les fresques de la chambre de bain du cardinal, il faudrait, pour être conséquent avec soi-même, effacer ce qu’on voit encore dans les Loges ; car

dans cette galerie magnifique, où le nom de Léon X est à jamais associé au nom de Raphaël, combien de sujets doivent scandaliser davantage! Puis on ne pourrait se dispenser de passer des Loges jusque dans les Chambres, et d’y poursuivre encore cette œuvre de destruction. Les plus belles fresques du Sanzio n’y sontelles pas consacrées à l’antiquité? Pourrait-on voir avec indifférence les poètes et les philosophes du paganisme se mêler aux Pères et aux docteurs de l’Église, pour proclamer d’une même voix que toutes les conquêtes de l’intelligence sont sœurs et doivent se prêter un mutuel concours? Eh bien, quand tout sera détruit, on n’aura rien fait encore : les preuves du paganisme de la Renaissance et de l’illustre patronage que lui prêta la papauté demeureront flagrantes et irrécusables. Le jour où nous ne pourrons plus apprendre, en regardant les fresques de Raphaël, ce qu’aimait le Bibbiena, nous le chercherons dans les œuvres mêmes du secrétaire de Léon X. Or il est infiniment plus honnête de regarder la Vénus Anadyomène, dessinée par Raphaël, que de lire la Calandra1. Ou fera donc sagement de rendre aux arts un monu-

1. La Calandra fut imprimée en 1521, sous ce titre : Commedia eleqantissima inprosa nuovamente composta per messer Bernardo da Bibbiena, intitolata Calandra (in-8u). Cette première édition est très-rare. Six autres éditions suivirent consécutivement. — Le mot Commedia avait été prononcé pour la première fois en Italie par Dante, à propos de son poëme. Boccace avait aussi donné le nom de Commedia à son Admète, espèce de roman en prose et en vers. Au xve siècle, le mot ne reparut plus; mais on étudia Plaute et Térence, et l’on commença à représenter leurs pièces. Ber-

ment qui leur appartient et sur lequel la science seule a des droits. La vérité est imprescriptible ; quiconque veut lutter contre elle se brise. Toutes les époques ont laissé au Vatican des traces qui doivent être respectées. Il faut se persuader aussi, et cette considération seule devrait faire aussitôt lever tous les voiles, que, sous le mystère dont on enveloppe ces peintures, 1 ignorance voit des licences qui n’y sont pas ; qu'à la place des gracieuses images dessinées par Raphaël, la malveillance invente des compositions obscènes et honteuses; qu’enfm l’on donne ainsi gain de cause à la sottise et à la méchanceté, qui confondent les temps, pour condamner plus facilement les hommes, et atteindre ensuite, à l’aide de ces condamnations téméraires, les

nardo Dovizio, né le 4 août 1470 (la même année que le Bembo), à Bibbiena, dans le Casentino, s’attacha de bonne heure au cardinal Jean, et lui resta constamment fidèle. Il entretint chez son maître, devenu Léon X, le goût des lettres et des joyeux spectacles, remplaça, dans les brefs, le latin de la Daterie par celui de Cicéron, fit venir au Vatican les comédiens de l’Académie des Bozzi de Sienne, et égaya la cour pontificale de leurs atellanes licencieuses. La Calant!) a ou Calandvia avait été écrite dès le commencement du xvi' siècle et représentée pour la première fois à la cour d’Urbin au mois d’août 1508. Elle fut jouée plus tard devant Léon X et devant Isabelle d Este, marquise de Mantoue. C’est une imitation très-libre des Ménechmes de Plaute, avec des jumeaux de sexe différent, ce qui donne lieu à des scènes infiniment vives et graveleuses. Certains passages sont à ce point intraduisibles en français, que M. Théodore Muret a dû les supprimer dans sa traduction. Cette comédie, qui faisait les délices des délicats du temps de Léon X, a suffi pour assurer la renommée littéraire d’un cardinal. Qu’on juge par là de l’état des mœurs. Ce n’est pas d’ailleurs un fait isolé. Douze ans au moins avant l’apparition de la Calandra, en 1494 ou 1495,

principes eux-mêmes. Aimer la Renaissance, ce n’est pas en approuver les excès. Chercher à la nier au Vatican, c’est outrager à la fois l’histoire et la papauté.

N’ayant donc pu voir par moi-même les fresques de Raphaël dans la chambre de bain du cardinal Bibbiena, je suis condamné à en parler sur la foi d’autrui, ou d’après les reproductions très-insuffisantes que j’en ai sous les yeux.

Dans cette chambre, décorée dans le goût de l’antique, Raphaël semble avoir voulu restituer une des salles des Thermes de Titus ou des bains de Livie. — Le plafond est divisé en vingt et un petits caissons richement encadrés, qui contiennent, sur des fonds de différentes couleurs, des Amours, des figures condui-

Arioste, encore écolier sous son maître Grégoire de Spolète, avait écrit en prose ses deux premières comédies, la Cassaria et i Supposai, en s’inspirant de l’esprit de Plaute et en rappelant les Captifs et l’Eunuque de Térence. Ces pièces, ainsi que la Lena, il Negromante et la Scolastica, sont vicieuses par le fond autant que licencieuses par la forme; de môme la Mandragore, de Machiavel, que le cardinal Jean avait applaudie à Florence et que le pape Léon voulut voir représenter au Vatican. (J. B. Rousseau l’a traduite en français, et La Fontaine en a tiré un de ses contes.) La deuxième comédie de Machiavel, la Clizia, est encore une amplification de la Casina, la plus libre des comédies de Plaute... Léon X poussait parfois jusqu’à l’excès le goût des bouffonneries. Guerno, Moro, Brandini et le moine Mariano égayaient ses repas en excitant à leurs dépens sa verve railleuse. — Cette simple note suffit pour montrer de combien l’esprit de Raphaël fut supérieur aux mœurs de son temps. (Voir les remarquables documents tirés des archives palatines de Modène par le marquis Giuseppe Campori, Gazelle des Beaux-Arts, -1er avril. 1er mai, 1er septembre 1863.)

sant des chars, des animaux et des paysages. Ce plafond a, dit-on, beaucoup souffert de la fumée et de l’humidité, et parmi les quatre tableaux où se trouvaient des Amours, on n’en reconnaît plus qu’un seul , celui où Cupidon lutte avec Pan1. Autant qu’on en peut juger par les gravures de Landon et de Piroli, ce doit être une composition pleine de verve, empreinte d’une gaieté franche et naïve. — Les parois verticales sont couvertes d’un rouge sombre, et divisées, par de légères arabesques, en huit compartiments principaux2. La porte occupant un de ces compartiments, il en reste sept dans lesquels sont représentés les sujets suivants : la Naissance de Vénus, Vénus traversant les ondes en compagnie de l’Amour, Vénus blessée se plaignant a l’Amour, Vénus retirant de son pied une épine, la Nymphe Syrinx surprise par le dieu Pan, Vénus et Adonis, la Naissance d’Érechthée. Parmi ces compositions, les quatre premières sont de Raphaël et doivent seules nous occuper, ou plutôt nous préoccuper. Deux des trois autres sont de Jules Romain. La dernière est très-faible.

Nous ne parlerons pas ici de la Vénus Anadyomène. Nous l’avons rencontrée déjà parmi les dessins les plus remarquables dont Raphaël emprunta l’idée à l’antiquité, et nous trouvant directement alors en présence de la pensée du maître, nous avons pu en appré-

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