Landon, n
naissons est d’une telle insignifiance, que nous nous rangeons volontiers à l’opinion de ceux qui l’attribuent à un des plus faibles élèves de Raphaël.
Enfin dans le soubassement qui circule au-dessous des tableaux, de petits Amours se détachent sur un fond noir, et complètent l’ensemble de la décoration. Malheureusement de sept qu’ils étaient, ils ne restent plus que six L Un d’eux a complètement disparu. Les autres ont survécu à tous les mauvais traitements, et se promènent encore en vainqueurs au milieu de la nature soumise à leur joug. Ici 1 Amour rivalise de légèreté avec les deux papillons qui l’entraînent. Là il menace de son trident les dauphins qui le conduisent à travers les eaux. Ailleurs il frappe d’un bâton les beaux cygnes attelés à son char. Plus loin il s’est placé entre les deux valves d une coquille, et menace d’un javelot les tortues qui le mènent. Puis, monté dans une petite cuve armée de roues, il est emporté par des serpents qu’il a soumis à son joug. Enfin, deux escargots dociles tirent lentement le petit char dans lequel il s’est triomphalement assis. Tout cela est d’une naïveté ravissante, d’une fraîcheur d’imagination qui surpasse tout modèle et qui défie toute imitation. C’est dans la conception de l’enfance surtout que Raphaël est d’une variété prodigieuse; c’est là qu’il se multiplie à l’in-
1. Tl y en avait au-dessous de chaque tableau. Landon, nos 179, 180, 181.
fini, sans se répéter jamais. On a faussement prétendu que le dessin de ces Amours avait été emprunté aux Bains de Livie. Rien, parmi les peintures ou les stucs exhumés des ruines du Palatin* ne peut justifier cette assertion ; et l’on peut affirmer que les compositions qui décorent la chambre de bain du cardinal Bibbiena appartiennent entièrement au Sanzio.
Puisque ces beaux enfants existent encore, puisqu’on trouve dans l’ensemble de cette décoration une preuve de plus du goût de Raphaël et de l’esprit de la Renaissance, il faut rendre bien vite à la science et aux arts ce précieux document. L’intention qui porte à cacher ces peintures est respectable, mais la mesure est mauvaise, et va directement contre le but qu’elle se propose. Si nos réclamations n’étaient point entendues, qu’on sauve au moins de la ruine les tableaux qu’elle n’a point encore irrévocablement atteints. Sans doute ces tableaux, détachés de leur véritable cadre et détournés de leur destination première, n’auront plus la même signification historique, ni la même valeur pittoresque ; mais au moins tout ne sera pas perdu. Ce sera une mutilation, ce ne sera pas une destruction... Mais non, il ne faut ni mutiler, ni détruire. De pareils actes se retourneraient aussitôt contre ceux qui les auraient commis. Le plus grand dommage serait pour Rome; car ces fresques, devenues portatives, iraient bientôt enrichir quelque lointain pays. Or Rome doit rester ce qu’elle est, ou plutôt doit redevenir ce qu’elle a été, le foyer d’où la lumière s’est répandue partout,
le centre où les rayons émergeant de toutes les époques et de tous les peuples sont venus se réunir. Si les nécessités du temps forcent à modifier un jour son existence politique, elle ne devra jamais abdiquer son droit sur les témoignages sans nombre que la Providence lui a confiés. Partout ailleurs les monuments ont une signification restreinte, là seulement ils sont universels; ils n’appartiennent à personne, et tout le monde a des droits sur eux; ils reflètent non pas telle ou telle civilisation, mais la civilisation même, et voilà pourquoi la ville qui les contient demeurera la Ville éternelle.
Les tristes effets du déplacement des fresques se sont produits déjà et doivent servir de leçon. Des peintures portant le nom de Raphaël ont été détachées des palais pour lesquels on les avait exécutées. Quelquesunes sont encore à Rome, d’autres ont commencé déjà leur tour du monde.
Au commencement du xvie siècle, une élégante villa s’élevait au sommet du Palatin, dans la situation la plus magnifique et la plus intéressante de Rome. De quelque côté que le regard se portât, il embrassait des horizons dont la grandeur égalait la beauté. De toutes parts la majesté des souvenirs le disputait à l’harmonie des lignes. A ses pieds on avait le Forum et le Colisée. On voyait, d’un côté, la Rome des papes élevant la multitude de ses dômes et de ses campaniles audessus des ruines de la Rome des Césars; tandis qu’on apercevait, de l’autre côté, les horizons lointains de la campagne. La partie septentrionale de la villa avait pris la place du portique et du jardin d’ Adonis; la
partie occidentale 1 occupait un des côtés du portique d’Apollon Palatin; la partie orientale touchait à l’Hippodrome; la partie méridionale enfin s’élevait tout entière sur les ruines du palais d’Auguste, à l’ombre des débris gigantesques du palais des Césars. En 1515, cette villa appartenait au duc Mattéi , ainsi que le prouvent les armoiries peintes à la voûte de la Loggia 2. La décoration de cette Loggia fut la preuve immédiate de l’admiration qu’excitèrent les fresques exécutées pour le cardinal Bibbiena. Il fallut en effet, dans ce vestibule, reproduire en grandeur naturelle les tableaux composés par Raphaël pour le secrétaire de Léon X 3. Ces sujets délicats gagnèrentils en se montrant de nouveau et sur un champ plus vaste? J’en doute. Conçus pour l’intimité d’une chambre de bain, ils durent s’amoindrir en prenant les dimensions de l’épopée. Quoi qu’il en soit, ce n’est plus sous le beau ciel de Rome qu’on pourra voir désormais ces peintures. Nées pour le grand air et pour le soleil, elles subissent maintenant l’étreinte d’un climat terne et glacé.
La villa Palatina, après avoir passé successivement des Mattéi aux Spada, des Spada aux Magnani, des Magnani aux Brunati et des Brunati aux Colocci, appartenait à la fin du dernier siècle à un Français,