CHAPITRE VI
rxTE étude serait incomplète si nous n'y joignions en finissant un jugement sur Raphaël.
Je n'ai pas à m'excuser de venir à mon tour, après tant d'autres, parler ici librement. Ce n'est pas en une fois, au lendemain de la mort, comme on le voulait jadis pour les rois d'Egypte, que se rend sur les grands hommes le verdict de la postérité. De leur vivant, ils étaient à toute heure justiciables de l'opinion ; tant que leurs œuvres survivent, ils ne cessent point de l'occuper et d'être soumis à ses décisions. Leur gloire même acquise et consacrée par le temps ne suffit pas à les protéger. L'humanité, poussée par le plus noble de ses instincts, son éternel amour de la vérité, est toujours prête à casser les arrêts mêmes que l'on avait pu croire définitifs. Chaque génération se demande à son tour si les générations qui l'avaient précédée, si nombreuses qu'elles puissent être, n'avaient point été les dupes de quelque illusion. Lorsque les sympathies ou les préventions dont les personnes avaient pu être l'objet se sont apaisées avec le temps, un invincible besoin d'indépendance, un sentiment secret de réaction, déterminent encore chaque âge à reviser les opinions toutes faites qui lui arrivent comme des manières de préjugés et prétendent s'imposer
à lui. Jamais peut-être ces sentiments n'ont été plus vifs que de notre temps. Aujourd'hui plus que jamais la possession de la gloire même incontestée ne suffit pas : nulle prescription ne vaut contre les droits de la critique : la renommée demeure à ceux-là seulement qui continuent à forcer l'admiration.
Épreuve redoutable et dont les plus robustes seuls sortent vainqueurs! Pour nous borner, en effet, au sujet qui nous occupe, que de choses ont changé depuis les vingt premières années du xvi" siècle! Que nous sommes loin, nous autres Français de 1883, des Italiens de la Renaissance! Que nous sommes loin seulement des Français de cette époque, des Français du siècle suivant, des Français du xviir siècle, des Français même de la première moitié de ce siècle! Quelle différence dans les croyances, dans les opinions, dans la façon de comprendre la nature et l'art ! Et quel laborieux effort ne nous faut-il pas avant d'arriver à bien comprendre un artiste du passé et à lui rendre une impartiale justice! Nous avons beau y appliquer toute notre bonne volonté, il est douteux que nous y réussissions entièrement. Nos jugements sont relatifs, eux aussi, et le plus grand mérite auquel ils puissent prétendre, c'est la sincérité.
D'autres s'arrêteront à leur tour devant les ouvrages fameux devant lesquels nous nous arrêtons; ils les regarderont avec d'autres yeux, portant en eux un autre idéal, d'autres pensées, comme nos pensées et notre idéal ne sont plus exactement l'idéal et les pensées des temps qui ont précédé le nôtre. Mais voici à quoi l'humanité reconnaît les maîtres; c'est qu'ils restent toujours jeunes, vivants, et comme contemporains.
Peut-être n'admirons-nous plus dans Homère, dans Sophocle, dans Phidias, dans Virgile, dans Léonard de Vinci, dans Raphaël, dans Racine, dans Molière, ce qu'admirèrent surtout en eux leur àa;e ou les âges suivants ; mais, fût-ce pour d'autres raisons, nous les admirons toujours et également. Certaines de leurs beautés nous échappent, mais par d'autres ils ont pris leur revanche. Ils continuent h émouvoir et à charmer ; nous n'approchons pas d'eux sans qu'ils élèvent nos cœurs et nous apprennent quelque chose ; ils restent pour nous les initiateurs. Tant qu'il en sera de
même, ils conserveront leur rang. Le jour seulement où l'humanité passerait indiiïérenle devant l'œuvre d'un artiste célèbre, ne recevant plus rien d'elle, ce jour-là sa gloire aurait vécu : il ne resterait plus de lui qu'un nom, soleil éteint qui ne verserait plus sur le monde ni lumière ni chaleur.
Ce que longtemps, parmi les artistes, on a le plus célébré entre tous les dons de Raphaël, c'a été son génie de la composition,- je veux dire cet art d'ordonner une scène, de mettre d'abord bien au centre d'une œuvre le sujet principal et d'attirer sur lui l'attention du spectateur, de grouper ensuite autour de lui les motifs secondaires, les personnages accessoires, de façon qu'eux aussi contribuent à l'effet général, et ajoutent à l'intérêt, sans réclamer toutefois plus d'attention qu'ils n'en méritent. 11 est certain qu'en ce genre Raphaël a été un maître incompar.ible. Au premier regard on n'aperçoit chez lui que le sujet. L'œil va droit au personnage important, comme s'il remplissait seul le cadre. Puis, à mesure que l'on regarde, le tableau tout entier s'anime; on voit surgir nombre de figures que d'abord on n'avait pas aperçues; les unes se montrent d'abord, puis d'autres après elles. Nulle confusion, quelle que soit la multiplicité des personnages. Chacun demeure à son rang et cependant aucun n'est sacrifié. Une haute raison a conduit la main de l'artiste, et plus on regarde ses ouvrages, plus cet ordre merveilleux impose l'admiration.
Raphaël a été, dans la composition, le plus extraordinaire des peintres. 11 a possédé en un degré sans égal la souplesse et l'ingéniosité ; les difficultés que lui présentait un em])lacement, comme dans les Stances du côté où les murailles sont percées par des fenêtres, comme l'arceau de l'église délia Pace, là où il a peint les Sibylles, comme les pendentifs de la voûte au portique de la Farnésine, il les a si bien surmontées, qu'il semble que l'artiste eût choisi lui-même, s'il avait eu à choisir, l'espace
mis à sa disposition par le hasard avec ses formes irrégulières et malaisées.
Il a été avec cela doué d'une abondance, d'une fécondité inouïes. Delà place dont il dispose il ne consent presque jamais à rien laisser perdre. Il utilise jusqu'au moindre recoin, il remplit ses tableaux jusqu'à faire, pour ainsi dire, éclater le cadre. Dans tout endroit que le sujet principal a laissé libre, il trouve moyen d'introduire une figure gracieuse qui, sans déranger l'ensemble, lui donne du prix, le rend plus complet. Et c'est toujours un harmonieux accord des lignes, un admirable équilibre de toutes les parties. Jusqu'à lui, la Renaissance italienne avait peint des scènes superbes, dramatiques et émouvantes; mais l'œil çà et là y découvre des trous et des disproportions. Chez Raphaël rien de semblable, et l'impression qu'il laisse est une impression de joie sans mélange- On s'explique sans peine l'enthousiasme qu'ont soulevé de tels dons. Nous y sommes moins sensibles que ne furent les contemporains ou les premières générations qui suivirent. Une fois trouvées, ces règles de la composition que Raphaël n'avait empruntées à aucun de ses devanciers, on a pu assez aisément les réduire en formules : l'École se chargea de les réduire en préceptes ; on fit sans génie ce que le maître avait fait par l'instinct de son génie; les recettes dispensèrent de l'inspiration et de l'effort personnel. On apprit à composer, cette chose détestable entre toutes, comme on apprenait à mêler les couleurs sur la palette; l'art fut ravalé à un métier. Comment on dispose une scène sur la toile, comment on y met à la bonne place le sujet principal, comment on distribue alentour les groupes secondaires , en des attitudes qui se répondent, comment on garnit de son mieux, avec des figures accessoires pittoresques, les « trous » d'une composition, la place inoccupée d'une surface, tout cela devint chose qui s'enseigna dans les ateliers. Il suffit d'avoir été un bon élève mettant à profit les leçons de ses professeurs, d'emporter de l'École des portefeuilles bien garnis de souvenirs, de poses diverses et de croquis, pour faire à son tour des œuvres irréprochables. Tableaux habiles, tableaux corrects, tableaux vides, le plus souvent sans vices comme sans vertus, où l'on voit qu'un « monsieur très sage s'est
a))i)liqué », selon l'expression du poète, et dont il semble, même quand on les voit pour la première fois, qu'on les a vus cent fuis déjà. Leur nombre se ne compte plus ; nos musées en regorgent, nos expositions en étalent des douzaines chaque année. Ce qu'ils inspirent le plus, c'est une invincible nausée.
L'œuvre la plus mal ordonnée, la plus incohérente, mais où se révèle ici ou là le moindre accent personnel, le moindre mouvement libre et sincère, nous paraît plus digne d'èire regardée, plus voisine de l'art que ces vaines compositions de rhétorique. Les disciples ont réussi à nous gâter jusqu'à Raphaël lui-même. Nous lui en voulons d'avoir produit cette postérité qu'il n'avait pas i)révue ; lorsque nous regardons ses œuvres mêmes, nous finissons par y découvrir, mêlés au génie, on ne sait quels artifices qui ne sont plus de l'inspiration, qui touchent au procédé, et il nous semble qu'un peu moins habile et plus naïf nous l'admirerions davantage encore.
Tandis que les artistes célébraient surtout chez Raphaël la science du mouvement, la perfection et l'harmonie des lignes, la variété et la souplesse des compositions, ce qui en lui saisissait surtout la foule, c'était la douceur, la sérénité de ses figures, l'angélique expression de ses Vierges et de ses enfants. Il semblait qu'il eût ouvert les portes du Paradis pour en rapporter à la terre l'ineffable vision. 11 n'avait aperçu de ce monde ni les laideurs ni les misères : ses pieds seuls louchaient à la terre : sa pensée habitait aux régions sereines, où tout est" perfection et lumière, où toutes les formes sont accomplies, où n'entrent point les passions, où les corps, affranchis des accidents et des difformités, ne sont plus que le vêtement des âmes purifiées, au travers duquel l'àme même apparaît dans sa splendeur.
Sur ce point encore, nous n'avons plus tout à fait, nous autres fils
du xix" siècle, les mêmes yeux qu'avaient ceux qui nous ont précédés. Chez beaucoup d'entre nous la foi s'est afl'aiblic. La vision du Paradis chrétien nous touche moins. Nous dépouillons plus malaisément les sentiments humains même lorsqu'il s'agit de regarder une œuvre d'art. Nous comprenons mieux l'adoration naturelle avec laquelle toute mère contemple l'enfant qui est né d'elle, et qui est la chair de sa chair, que l'extase mystique dans laquelle la Vierge-mère contemple l'enfant-Dieu et s'agenouille devant lui. Une humanité purifiée de toutes ses passions, de toutes ses infirmités physiques ou morales, à genoux ou assise pendant une éternité pour entendre chanter sans fin les louanges de Dieu, ne nous semble presque plus l'humanité. Lorsque nous rêvons d'une autre vie, nous nous la représentons plutôt à la façon des Champs Élysées de Virgile, comme une existence où chacun conserve son caractère, ses goûts, ses préférences, ses faiblesses même, et continue d'être plus noblement ce qu'il a été sur cette terre.
Il n'est pas jusqu'à cette douceur et cette admirable suavité du maître d'Urbin qui ne nous semblent à la longue un peu monotones. Que l'on fasse un pas de plus dans cette voie, et cette douceur va devenir mollesse. La grâce va devenir afféterie et mignardise : à force de repousser la laideur, d'effacer l'accident qui dérange les lignes idéales, de redouter ce qui est rude et brutal, la représentation de la figure humaine va perdre toute vigueur. Le Paradis que l'on veut nous faire adorer sera bientôt tout en cire et en sucre. Ses joies nous paraîtront écœurantes comme un sirop d'orgeat. C'est là ([ue l'Italie arrivera un siècle plus tard avec Sassoferrato et Carlo Maratla. Certes, nous sommes loin de là avec les madones de Raphaël. La décadence italienne, l'influence des dévotions jésuitiques ont eu leur grande part dans cet affadissement de l'art. Mais Raphaël avait certainement ouvert la voie où tant d'autres se sont précipités.
lu RAPHAËL ET LA FARNÉSINE.
Ce qu'aujourd'hui nuus admirons d'abord eu Raphaël, c'est la prodigieuse variété de son génie, c'est sa facilité à s'assimiler ii' importe quelle qualité aussitôt qu'elle lui a été une fois montrée.
L'artiste est le plus souvent un homme qui a reçu de la nature certains dons rares et brillants, certaines qualités à la fois exceptionnelles et exclusives. Ses mérites et ses défauts forment un tout inséparable : et s'il perdait les derniers, il perdrait les premiers du même coup. C'est pour cela que les grands artistes sont d'ordinaire des critiques si violents et si injustes. Ils obéissent à une fatalité de leur tempérament, comme emprisonnés dans leur génie même; ils ne sont grands que parce que l'équilibre de la nature est rompu en eux et qu'ils ont comme versé tout d'un côté. Les hommes de talent, les artistes médiocres sont, presque toujours, ceux qui étaient bien doués, mais diversement. Ils ont cent qualités, mais aucune portée à ce degré qui impose l'admiration. Ils en ont fait un ensemble honorable et rien de plus ; ils sont restés à mi-chemin de tous les sommets.
Raphaël a été dans la peinture l'exception unique. 11 a possédé tous les dons, et cependant il n'a pas été médiocre ; avec cet équihbre qui fait d'ordinaire les hommes de talent, il a trouvé le moyen d'avoir par-dessus le marché du génie. 11 a bu à toutes les sources. L'élève du Pérugin a su comprendre Masaccio et Mantegna; il a profité de Léonard, il a profité des Vénitiens. Venu à Rome, il a appris des anciens, il a appris des modernes. 11 est demeuré élève, continuant à acquérir alors môme qu'il était le maître admiré et incontesté. 11 ne s'est jamais arrêté, ne se trouvant jamais satisfait, tourmenté sans relâche de la passion de l'art autant que de celle de la gloire. Plus haut, plus haut encore ! telle n'a cessé d'être sa devise. Le jour où il voit les fresques de la Sixiine, à trente ans passés, il découvre là une forme nouvelle de l'art, une puissance extraordinaire,