‹ Raphaël et la FarnésineChapitre 3 sur 14 · ROME AU TEMPS DE RAPHAËL · texte numérisé non relu

ROME AU TEMPS DE RAPHAËL

VA NT d'aborder à son tour le personnage d'Augustin Ghigi , il nous faut présenter au lecteur quelques considérations générales et montrer le spectacle qu'offrait la \ille éternelle au temps qui nous occupe.

11 y a toujours eu comme deux villes distinctes dans la Rome moderne : l'une, la Rome pontificale , capitale du monde catholique ; l'autre, que l'on pourrait appeler la Rome des Romains. Aujourd'hui que la papauté temporelle a disparu, la division apparaît nettement: la Rome pontificale est limitée à la petite enclave du Vatican; la Rome des Romains, devenue la Rome des Italiens, possède tout le reste. Il n'en était pas ainsi il y a trois siècles : la Rome pontificale, outre le Borgo, embrassait tout le Transtevère. Le Tibre marquait en quelque sorte la limite des deux cités.

Ce n'est pas que le pontife souverain ne possédât partout également sur la Ville éternelle des droits incontestés: ce n'est pas même qu'une puissance absolue ne lui appartînt sur l'ensemble des États de l'Église, (( patrimoine de saint Pierre » singulièrement agrandi depuis le temps de Pépin le Bref. Le pape avait dans chaque province ses préfets, fonctionnaires à la fois politiques et religieux; lui seul commandait, lui seul administrait.

/,() RAPHAËL Eï LA KARNÉSINE.

Mais l'apparence n'est pas tout. A côté de la puissance ofTiciclle, il y a souvent en ce monde la puissance réelle, et la vérité, il faut la dire. Il n'était pcut-êlre pas de lieu au monde où le pape fût moins obéi que dans ses propres États : la cause en était dans l'institution même de la papauté. Tant que l'évêque de Rome, prince des apôtres et successeur de Pierre, fut désigné par l'acclamation populaire, Rome et la papauté ne firent qu'un : mais bientôt un antre mode d'élection prévalut et qui sortait de l'organisation de l'Église elle-même. Le pape ne fut plus nommé par les Romains ; il fut nommé par le seul collège des porporati^ et choisi parmi les cardinaux représentants de TTgUse universelle ; les Romains n'y formèrent plus qu'une minorité. L'orbis remplaça Viirbs. On vit des papes venus, non seulement des provinces du nord ou du midi de l'Italie, mais souvent de plus loin encore, — de France, d'Allemagne ou d'Espagne, — s'asseoir sur le trône de Pierre.

Alors s'accomplit, sous une forme plus ou moins violente selon les temps ou l'énergie des hommes, le divorce entre la Rome pontificale et l'autre Rome. On sait combien est vif, dans la race italienne, le sentiment de la cité, ce que nous appellerions le patriotisme de clocher. Tout chef de la catholicité qu'il fût, qu'il vînt d'Espagne ou de France, qu'il vînt seulement de ISaples, de Sicile, de Sienne ou de Milan, le pape n'était considéré par les vieux Romains que comme un étranger, comme un intrus. On subissait son autorité plus qu'on ne l'acceptait; on lui résistait de son mieux. Les révoltes furent nombreuses : la plus violente sortit du peuple. On sait quelle tentative fut faite pour ressusciter, au temps d'Arnaud de Rrescia, une république romaine ; on sait comment elle échoua, et était condamnée d'avance à échouer. Obligée de se réfugier à Avignon, la papauté rentra triomphante dans Rome après un exil de soixante-dix ans.

Triomphe, en réalité, plus brillant que solide. Si la passion populaire avait été incapable de rien fonder l'anarchie qui avait suivi avait vu s'élever au centre de l'Italie une véritable féodalité. Un certain nombre de familles puissantes et riches avaient pris peu à peu l'autorité que personne n'exerçait plus; elles avaient leurs clients, leurs hommes

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Fresque du Palais de laFarnésine.àRome )

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d'armes. Dans la ville, leurs palais ressemblaient à des châteaux forts; elles possédaient 'dans le territoire romain de véritables châteaux forts; des villes, des espaces de terrain immenses leur appartenaient. Leurs rivalités seules, leurs guerres incessantes, maintenaient entre elles une sorte d'équilibre. 11 suffit de rappeler les noms des Colonna et des Orsini.

Telle fut la situation en face de laquelle se trouva la papauté à son retour d'Avignon. Pour imposer sa loi aux uns et aux autres et les forcer à reconnaître son autorité, elle eût eu beaucoup à faire ; elle eût eu besoin d'une puissance militaire qui souvent lui manquait; les intérêts de la chrétienté répandus dans toute l'Europe lui imposaient d'ailleurs^ le plus souvent, des préoccupations plus pressantes. Quand on n'en venait pas à la lutte ouverte, quand on respectait, en apparence du moins, sa souveraineté nominale, elle fermait sans trop de peine les yeux sur le reste ; son prestige par toute l'Europe la consolait de ce qui, à Rome même et aux environs, pouvait lui manquer. De temps en temps seulement un pape plus résolu essayait d'êti*e vraiment le maître effectif dans ses États et d'abaisser les résistances. Telle fut, en réalité, l'œuvre reprise avec les moyens dénués de tous scrupules que l'on sait , par l'Espagnol Alexandre YI Borgia, aidé de son fils César : telle fut l'œuvre reprise plus tard par Sixte-Quint et qui cette fois réussit. Justicier impitoyable, il força tout le monde, grands et petits, à s'incliner également devant lui : l'aristocratie turbulente fut abattue, l'hostilité sourde des vieux Romains contre la papauté put continuer, et continua en effet, mais les révoltes ouvertes prirent fin.

Il était bien difficile qu'un pape réussît à conquérir entièrement le patriotisme romain, qu'il employât à cette tentative ou la force ou la persuasion. De tels desseins veulent le temps pour être accomplis, et le pape est presque toujours un vieillard disposant de quelques années de vie seulement, parfois de quelques mois. A quoi bon d'ailleurs fonder une puissance que l'on ne peut transmettre à personne? Un pape n'a point d'héritier par le sang, et jamais pape n'a pu seulement désigner son successeur. Au moment où un pape venait à disparaître, un autre pape arrivait, né ailleurs que le précédent, étranger comme lui, animé de sen-

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timents nouveaux, tenant le plus souvent à se distinguer de son prédécesseur par le choix de nouveaux conseillers, par une autre politique. Et ainsi, sous une apparente unité, la di\ision se perpétuait à travers la série des pontifes souverains, entre la vieille Rome et la papauté, sans s'effacer jamais. Le seul résultat de cette situation, le voici : chaque pontificat nouveau ajoutera une famille à l'aristocratie romaine. Si les papes n'ont pas de fils, ils ont en général des frères et des neveux, et l'on aime d'autant plus ses frères et ses neveux que soi-même on n'a pas d'cnTants. C'était, le plus souvent, une race âpre à la curée que ces parents, d'autant plus âpre que l'occasion de faire fortune devait moins durer et qu'il importait davantage de se presser. La chasse était ardente aux bénéfices, aux dignités : justifiée en quelque sorte par la tradition , clic se faisait sans scrupules. On poursuivait également et les honneurs et l'argent. Quand la mort arrivait trop tôt ou quand on était incapable de garder ce que l'on avait su acquérir, la déchéance suivait de près la fortune rapide ; quand on était plus heureux ou plus sage, la splendeur se continuait ; on retrouvait avec de l'adresse des faveurs nouvelles. La famille de parvenus, jalousée d'abord et vue de mauvais œil par l'ancienne aristocratie, après deux ou trois générations prenait place à son tour parmi cette aristocratie. Suivant les circonstances, tantôt elle s'insinuait auprès d'un pape nouveau, tantôt lui tenait tête, l'obligeait à compter avec son influence ou boudait fièrement. Elle était arrivée au Borgo humble et pauvre : un siècle plus tard, elle avait pris place, opulente et hautaine, dans quelque superbe palais élevé sur l'autre rive.

On ne saurait bien comprendre l'histoire de Raphaël, si l'on n'a ces faits présents à l'esprit. Jamais peut-être la distinction des deux Romes, que nous venons de signaler, n'a été plus manifeste qu'à l'époque de la Renaissance où nous reporte cette étude. D'une rive à l'autre du fleuve, les deux cités se regardaient, se touchant pour ainsi dire, en constantes relations, mais se mêlant peu l'une à l'autre, se comprenant peu, s'observant avec une défiance hostile.

C'étaient comme deux mondes différents, deux sociétés opposées. Ici, autour du Vatican, la Rome pontificale avec tout son cortège de gens

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d'Église, membres du Sacré Collège, prélats, secrétaires, officiers de la Curie, avec toute l'allée et venue des diplomates, des lettrés, des étrangers qu'appelait auprès du saint-siège ou la curiosité, ou la nécessité de graves intérêts à débattre; là, sur la rive gauche du fleuve, la ville romaine où vivait la tradition locale, oii un certain nombre d'anciennes familles défendaient de leur mieux leur autorité menacée, la féodalité de plus en plus chancelante. Pour réunir un moment les deux villes, il ne fallait rien moins qu'une cérémonie solennelle, une grande fête, le couronnement d'un pape, prenant, au travers des arcs de triomphe, possession de la Ville Éternelle.

La Rome active, intelligente, mêlée ardemment au grand mouvement de la Renaissance, ce n'était pas la vieille Rome, c'était la Rome pontificale, la Rome du Transtevère. On eût dit que le tempérament de la vieille république romaine, ennemie des arts, ennemie de la science, médiocrement amie des letlres, n'avait pas cessé de durer dans l'antique Latium. Au magnifique essor de l'Italie du xnr, du xiv siècle, du xv siècle même, Rome n'avait pour ainsi dire pris aucune part. Elle n'avait produit ni un écrivain de renom, ni un architecte, ni un peintre, ni un sculpteur illustre. Seule, en quelque sorte, entre les cités italiennes, elle ne compte pas dans le mouvement italien. Elle a subi la contagion de l'art, elle aussi, mais plus tard seulement, et comme contrainte et vaincue. Le palais Farnèse excepté, elle ne possède pas un seul monument de l'époque inspirée et vraiment vivante de la Renaissance. C'est de la seconde moitié du xvr siècle, c'est du xvir siècle plus encore, que datent la plupart de ses palais et les peintures qui les décorent. La décadence alors avait commencé déjà et marchait à grands pas. Le goût de la pompe, du théâtral, des ornements exagérés, de la vaine richesse, de la fausse magnificence, avait remplacé le sentiment de la grandeur véritable. La vieille Rome, en sa majorité, résistait de son mieux à la poussée de la Renaissance : le peuple, par ignorance, manque de culture, défaut de naturel instinct artistique; la noblesse, par antipathie pour la papauté. Rude et violent, occupé de guerre, de chasse et d'armes, n'estimant que la force, irrité de voir son influence diminuer chaque jour, méprisant les lettres,

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les arts, la vie élégante et polie, sentant viagucment que là était l'ennemi qui ne devait pas tarder à le vaincre, tour à tour enfermé dans son palais ou courant la campagne, suivi, selon la circonstance, d'une nombreuse meute de chiens prêts à chasser le cerf ou le sanglier, ou d'une suite d'hommes d'armes et de sbires; tel on se figure volontiers le seigneur romain de cet âge.

Appelé à Rome par le pape Jules II, Raphaël fut naturellement un habitant de la Rome pontificale. C'est dans le Transtevère que se sont écoulées les douze dernières années de sa vie. C'est là qu'il habitait, c'est là qu'il travaillait, avant même que Léon X eût fait de lui le directeur des beaux-arts et le successeur de Rramante dans la surintendance des travaux de Saint-Pierre. Il n'est point douteux qu'il allât souvent se promener dans la vieille Rome, visiter ses monuments, étudier les magnifiques vestiges du passé en ruine çà et là, ou exhumés par des fouilles récentes, comme les décorations des thermes de Titus ; mais lorsqu'il s'y promenait c'était seulement comme un visiteur attentif. Toutes ses amitiés, toutes ses relations, toutes ses habitudes, étaient sur la rive droite du Tibre. Do ses nombreux élèves, un seul, le plus célèbre il est vrai, fut un Romain, comme son nom l'indique; encore ignorons-nous dans quelle partie de la ville était né Jules Romain. Raphaël n'est guère sorti de cette colonie étrangère, cosmopolite comme nous dirions aujourd'hui, qu'attirait autour d'elle la pîipauté. A vrai dire, elle sufTisait à son instruction comme à sa gloire. Qui eût-il pu trouver, parmi les seigneurs romains, dont la conversation, l'intelligence ou le goût valussent pour lui la fréquentation d'un Bembo, d'un Inghirami, d'un Sadolet, d'un Bibiena, d'un Arioste ou d'un Balthazar Castiglione quand l'un ou l'autre visitait la Rome papale?

Il semble que le génie de Raphaël ait été comm3 volontairement méconnu par les vieux Romains d'alors. Ils eurent près d'eux un tel artiste et il semble que pas un d'eux ne s'en soit soucié. De tous ses portraits, il n'en est pas un seul qui nous ait légué l'image d'un seignsur romain de ce temps. Des couvents de la Toscane ou de l'Ombrie, de la Sicile, lui adressèrent des commandes alors qu'il avait conquis la renommée ; des rois lui demandèrent de travailler pour eux ; nous ne voyons pas qu'un

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seul véritable Romain ait fait appel à son pinceau. 11 y a Là un signe du temps bien caractéristique.

Sa gloire était tout entière dans le Borgo, et, hors du Borgo, dans l'Italie, dans l'univers. La compensation suffisait largement. Qu'importait d'ailleurs à Raphaël, étranger à Rome, l'opinion des Romains? 11 possédait la faveur du pape, il avait les suffrages de tous les juges élégants et délicats, supérieurs par la culture de l'esprit, l'instruction, la science, le goût et l'amour des arts, qui avaient fait de la cour pontificale comme une Athènes nouvelle. Il marchait heureux, confiant et tranquille, dans l'épanouissement de son génie. A chaque œuvre nouvelle de lui, c'était comme un murmure flatteur où l'étonnement se mêlait à l'admiration. Il suivait pas à pas la route triomphale, entendant à peine, au milieu des acclamations, les cris discordants de quelques envieux. Tout entier aux radieuses visions de la beauté que lui apportait sans cesse son imagination, il poursuivait la décoration des Stances, il exécutait ici et là quelque tableau de chevalet acheté d'avance et chèrement payé, quelque portrait d'un pape, d'un cardinal, d'un secrétaire de la Curie, d'un prince étranger, d'un ami. Jamais vie ne fut à la fois plus remplie et plus sereine.

Ce qui manquait en cette cour pontificale, le pape excepté, c'était quelqu'un qui pût commander à Raphaël de grands travaux vraiment dignes de lui. La peinture par excellence, l'art magnifique, pour un artiste de la renaissance italienne, il ne faut pas se lasser de le redire, c'était la fresque. D'aller peindre ici ou là quelque vaste composition sur les murs d'un couvent ou d'un palais, il n'y avait pas à y songer, retenu qu'il était à Rome par ses travaux au Vatican. Cardinaux, secrétaires de la Curie étaient bien assez riches pour rassembler quelques collections d'œuvres d'art, d'antiquité, plus ou moins abondantes selon leurs moyens, pour payer à son prix, s'il le fallait, un portrait signé de de la main de Raphaël ; ils ne l'étaient pas assez pour lui commander de superbes décorations. Le seul homme capable de proposer à Raphaël une telle entreprise et d'y mettre le prix, dans l'entourage pontifical, se trouva en la personne du banquier Augustin Chigi.

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