‹ Raphaël et la FarnésineChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

K n'c'lait pas en Italie une puissance nouvelle que colle de la Banque. L'éveil d'un peuple jeune sur le sol déjà fécondé par la civilisation antique s'était manifesté dès l'aurore du xi" siècle, la date redoutable de l'an 1000 une fois franchie. Depuis lors l'élan ne s'était plus arrêté. La race italienne avait admirablement compris quels avantages lui avait donnés la nature et elle avait su en profiter. p]lle occupait le centre du monde connu, alors aussi bien qu'aux jours de l'antiquité. La Méditerranée était toujours comme la mer intérieure de l'univers civilisé dont elle rapprochait les diverses contrées; et cette mer n'appartenait à personne de droit naturel autant qu'à l'Italie, qu'elle enveloppait, dont elle baignait tous les rivages. D'un côté, l'Italie touchait pour ainsi dire à l'Orient, à l'Egypte, à l'Afrique: de l'autre, elle donnait la main au vaste continent européen, où déjà fermentait un monde nouveau. Pour la faire déchoir de son rang et lui ravir ses privilèges naturels, il fallait qu'un audacieux navigateur doublât le cap des Tempêtes, ouvrît la route des Indes; il fallait qu'un autre, plus audacieux encore, allât par delà l'Océan découvrir un continent nouveau presque aussi vaste que l'ancien, transformât la géographie connue, fît de l'Océan la large route de la civilisa-

AUGUSTIN CHIGl. ^7

tion, et ramenât la Méditerranée aux proportions d'un lac. Mais ce temps était bien éloigné encore. L'Italie, en attendant, était comme le trait d'union naturel entre le Nord et le Midi, entre l'Orient et l'Occident. La décadence chaque jour plus complète de l'Empire grec lui facilitait la tâche ; aucun rival ne lui faisait concurrence.

Ce qu'est l'Angleterre dans l'univers de notre temps, le grand intermédiaire de tous les intérêts, l'agent actif des échanges entre les peuples divers, tirant profit de tous ces échanges, l'Italie fut cela du xi"" au xvi^ siècle. Les croisades contribuèrent puissamment à développer sa prospérité : oii les autres donnèrent le sang dans le grand mouvement chrétien du moyen âge, ce fut elle surtout qui recueillit le profit matériel. N'eussent été les corsaires barbaresques, elle eût été parfaitement heureuse. Ce qui l'enrichit, plus que la fécondité du sol, plus que l'industrie, ce fut le négoce. Riches tissus, tapisseries, armes, bijoux, pierres précieuses de l'Orient, soies de la Chine, épices de l'Arabie ou de l'Inde, toiles et draps que fabriquaient la France, la Flandre, l'Angleterre, tout passait par ses mains pour faire le grand voyage d'une extrémité du monde à l'autre, et tout laissait quelque chose entre ses mains. Gènes la superbe, Venise la belle grandissaient sans cesse; mais aucune cité plus que Florence. Floi^ence était, entre toutes les villes, la ville commerçante : le génie du négoce semblait l'avoir prise sous sa protection. Son grand trafic, c'était celui de la laine ; elle achetait les draps un peu lourdement apprêtés de la Flandre, elle les retravaillait, les teignait, les renvoyait ensuite par tout l'Orient. C'est de là qu'est sortie son histoire : la bourgeoisie et le peuple , les <( arti » maggiori et minori y firent la loi à l'aristocratie, et quand Florence accepta un maître avec Cosme de Médicis, ce fut de la classe des commerçants que ce maître sortit.

Le commerce ne va pas sans la Banque. L'argent, signe accepté de la valeur des choses, est l'intermédiaire obligé de tous les échanges. Les changeurs, habitant d'abord de modestes échoppes aux environs du marché des laines, eurent bientôt à Florence leurs maisons et bientôt après encore leurs palais. Ils prêtaient aux commerçants les sommes dont ceux-ci avaient besoin pour leurs opérations lointaines ; ils ne tardèrent pas à avoir

kS RAPHAËL ET LA FARNESINE.

sur les divers marchés du Midi, du Nord, do la France, de la Flandre, de l'Angleterre, leurs correspondants : ils en avaient d'autres dans les pays de l'Orient. Alors fut découvert ce merveilleux outil du crédit, la lettre de change, qui multipliait la richesse, épargnait à la fois et les embarras du transport de l'argent et ses périls aussi, en un temps où les voyages étaient entourés de tant de dangers.

.L'histoire de la Banque llorentine est aujourd'hui bien connue. Les noms dos Bardi, des Alberti, sont dans toutes les mémoires. Entre tous ces noriis il en est un illustre, celui des Peruzzi, alors l'équivalent de ce que peut être aujourd'hui le nom de Rothschild, dont la signature était acceptée partout, à Beaucaire, à Lyon, à Paris, à G and et à Bruges, à Londres, — ruinés, après un siècle d'honnête probité et de splendeur, pour s'être trop confiés à la parole d'un roi d'Angleterre plus brave que scrupuleux.

Dés la seconde moitié du xv*" siècle, la prospérité commerciale de Florence décUnait rapidement. La perte de sa liberté politique, même sous le protectorat doux et élégant des Médicis, avait eu pour conséquence une diminution de l'énergie générale; et peut-être ce protectorat n'avait-il été lui-même qu'un premier effet de l'affaiblissement de cette énergie. Florence gardait la splendeur et rayonnait par l'éclat des lettres, par celui des arts plus encore : mais l'industrie et le commerce languissaient. On vivait sur la richesse acquise, mais on cessait de s'enrichir. On travaillait moins ; les sources de la fortune publique et privée tarissaient. L'activité commerciale avait passé maintenant presque tout entière à Gênes et à Venise, mieux placées pour les affaires maritimes. Le port de Livourne perdait chaque année un peu de son activité. La gloire et le prestige de l'heure présente dissimulaient mal les symptômes menaçants de la ruine. L'irrémédiable déchéance approchait. L'argent quittait Florence; et l'argent ne se déplace point sans que le théâtre de la civilisation change aussitôt, car à sa suite il entraîne tout le reste. C'est là ce que n'ont pas assez remarqué les moralistes ou les historiens qui affectent de le dédaigner.

Rome, en revanche, grandissait ; la Rome pontificale. La vieille Rome n'était ni active, ni industrieuse,, ni commerçante. Elle était incapable

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