‹ Raphaël et la FarnésineChapitre 5 sur 14 · VENUS MONTE AU CIEL · texte numérisé non relu

VENUS MONTE AU CIEL

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Gazette d-r

par ses seules forces de créer la richesse, et jusqu'ici elle était restée pauvre en effet. Mais, à côté de la vieille Rome, il y avait la Rome des papes. Celle-ci ne produisait pas, ne créait pas la richesse, mais elle l'attirait. De tous les royaumes catholiques de l'univers lui arrivaient chaque année, sous forme d'annates, de tributs, de quêtes, d'énormes trésors. Le Vatican était comme le réservoir où venaient aboutir les mille canaux par lesquels se drainait la richesse des divers États. Depuis un siècle, la Papauté n'avait cessé de grandir. Si elle avait renoncé au rêve de monarchie théocratique universelle des Grégoire VU et des Boniface, elle avait pris ailleurs sa revancne. Elle entendait élever Rome au-dessus de toutes les autres cités italiennes, en faire la capitale artistique et intellectuelle de l'itahe, la ville magnifique qui s'imposât à l'admiration do tous. Les pontifes étaient entrés résolument dans le grand mouvement de la Renaissance, et l'élection avait eu dans ses choix, le plus souvent, la main heureuse. Ç'avaient été des papes éminents que Nicolas V, Sixte IV, et d'Alexandre VI on pouvait tout dire, hormis qu'il fût un homme médiocre.

Pour exécuter les grands travaux administratifs ou artistiques que les papes méditaient, il fallait un grand concours 'argent : l'argent en effet affluait, et partout où se fait un grand mouvement d'argent le banquier apparaît comme l'inévitable intermédiaire. L'heure profitable et magnifique de la Banque romaine avait sonné. Ce fut ce qu'un homme comprit bien, Augustin Chigi.

Il était né à Sienne. C'est une race singulièrement forte et énergique que la race siennoise. Sienne laisse à tous ceux qui la visitent, encore aujourd'hui, une étrange impression de puissance. Florence même n'en approche pas, malgré ses vieux palais qui ont gardé des aspects de forteresses. Ici tout est sauvage : la nature, les hautes collines qui s'amon-

ccllcnl tout alentour, le sol pauvre et maigre, les arbres chétifs; les murailles de la ville, épaisses et robustes, prêtes encore, ce semble, à soutenir un siège, avec leur enceinte qui embrasse trois collines; les rues tortueuses, pleines de montées et de descentes rapides, le palais municipal, crénelé, pareil à un château fort, surmonté de la haute tour où veillait le guetteur interrogeant sans cesse l'horizon d'un œil inquiet, n'attendant qu'une apparence suspecte pour donner le signal et appeler aux armes conlre l'ennemi tous les enfants de la cité.

Rude était la nature, rudes les habitants, rudes les mœurs. La race était particulièrement violente, même en la violente Italie. Nulle part l'histoire italienne n'est faite d'autant de tragédies qu'à Sienne; nulle part on n'a plus joué du couteau ; nulle part plus de sang n'a coulé. Là, l'ardente ambition, la passion sombre et volontiers sinistre, se conciliaient avec le culte de l'art. Jusque dans le sentiment religieux. Sienne portait sa violence. Sainte Catherine de Sienne est une mystique à part entre les mystiques, extatique et résolue à la fois, visionnaire et agissante, ne perdant jamais la réalité de vue même en ses enthousiasmes célestes.

Ce qui distingua entre tous les Italiens les Siennois, ce fut la résolution, la ténacité : cette ténacité qui vient un peu de l'étroitesse de l'intelligence et beaucoup de l'énergie de la volonté. C'est leur trait propre au milieu de ce peuple mobile, attiré et séduit par mille choses à la fois, toujours prêt à abandonner un premier dessein pour un autre, manquant souvent le but pour avoir poursuivi trop d'objets différents. Le Siennois fut le montagnard patient et ambitieux à la fois, élevé à une dure école, souvent peu scrupuleux sur les moyens, mais ne s' épargnant point, arrivant enfin parce qu'il est le plus vigoureux, le plus méritant, parce qu'il a su concentrer toutes ses forces dans un même effort. Sienne, c'est l'Auvergne de l'Italie.

Aucun pays italien n'a produit plus d'hommes robustes et qui aient fait mieux leur trouée, parmi les condottieri au temps des condottieri, ou autrement, une fois le temps des condottieri passé. Le cicérone qui montre aujourd'hui au visiteur la Libreria du Dôme de Sienne lui énumère complaisamment les huit papes que Sienne a produits, à commencer par

^neas Sylvius Piccolomini, et parmi ces huit papes il n'a garde d'oublier le huitième, le dernier, Léon XIII, le pape actuel.

Ces qualités de sa race, Augustin Chigi les tourna du côté de la finance, comme plus d'un de ses compatriotes. Son ambition à lui, c'était de faire fortune. Il y employa tout ce qu'il avait reçu d'intelligence, d'application au travail, de volonté, d'obstination, d'âpreté native. Les races de montagne sont à la fois lortes et fines, tout ensemble audacieuses et rusées. On ne sait peut-être pas assez, en général, tout ce qu'il faut de finesse pour réussir dans le plus délicat de tous les commerces, le commerce de l'argent. Un grand banquier a besoin de porter en lui un savant politique. Sienne, qui a produit le banquier Chigi, a été aussi, d'Jîneas Piccolomini à Léon XIII, une pépinière de diplomates. Avec un admirable instinct, Augustin Chigi sentit oîi allait être désormais, en Italie, le grand marché de l'argent : il n'alla ni à Florence, ni à Gênes, ni à Venise ; il vint droit à Rome.

Encore un peu de temps et la géographie financière de l'Europe va se transformer. L'Italie, une fois les vingt premières années du xvi^ siècle écoulées, devait cesser d'être le grand marché de l'argent. Le centre de la banque allait se trouver déplacé, reporté au Nord, dans cette Allemagne barbare la veille. Les Fugger d'Augsbourg, appuyés sur Gênes d'une part, sur Anvers et la Flandre de l'autre, devaient être bientôt les maîtres souverains du crédit en Europe. Ils devinèrent quel profit ils pouvaient tirer de Charles-Quint en se faisant ses instruments nécessaires, au moment de l'élection à l'empire, disputée au poids de l'or, comme dans une enchère, entre lui et François !■■ ; ils se firent les agents de Léon X dans cette vente des indulgences nécessitée par les sommes énormes qu'engloutissait la reconstruction de Saint-Pierre et qui devait coûter si cher à la Papauté elle-même. Mais ce déplacement de la puissance financière Chigi ne le vit pas. Il devait mourir en 1520, au moment même où ce déplacement commençait. Jusque-là, le centre de la banque était bien où il l'avait deviné, à Rome, à l'ombre du palais du Vatican.

Alexandre VI occupait alors la chaire de saint Pierre. En fêtes, en chasses, en plaisirs de toute sorte, en débauches, Borgia dépensait beau-

coup ; il avait besoin de plus d'argent encore pour ses desseins politiques et les ambitions de son fils César. Pour un banquier habile et entendu, il y avait beaucoup à gagner auprès d'un tel pontife. On peut compter qu'Augustin Chigi s'y appliqua de son mieux. Bonne partie de l'argent employé par César Borgia à soudoyer çà et là les agents qui lui préparaient la voie, et aidaient, par la corruption et la ruse, l'œuvre que devait achever la violence, fut à n'en pas douter fournie par lui. Lorsque mourut presque subitement Alexandre VI, la fortuue du banquier était certainement plus qu'à moitié faite.

Une chance merveilleuse et que Chigi n'avait pas prévue vint à ce moment le favoriser encore. Borgia eut pour successeur Jules II. Le nouveau pape, l'ancien cardinal de la Rovero, n'était point un homme de plaisir, mais il était plein d'ambitions vastes et hautes. Patriote ardent, homme d'action résolu, il voulait délivrer l'Italie de l'étranger, qui depuis plus de quinze ans n'en avait que trop appris le chemin, l'affranchir, la rendre à elle-même, relever la papauté temporelle en la mettant à la tête du mouvement national : chef de la catholicité, il voulait que le palais du Vatican fût, par la magnificence de l'art, superbe entre tous les palais de l'univers; que la basilique vaticane reconstruite, élargie, agrandie, dominât par ses proportions grandioses jusqu'aux souvenirs de l'antiquité, méritât l'admiration de toute la terre, portât en quelque sorte jusqu'au ciel la gloire et la majesté du Vicaire du Christ. Pour satisfaire cette double ambition rien ne devait lui coûter. Son imagination ne rêvait rien que de grand. Ln homme occupé de tels projets, toujours pressé d'argent pour ses entreprises politiques ou pour ses immenses travaux, avait encore plus besoin qu'un Alexandre VI du concours d'un riche banquier.

Ce n'était point un maître facile à servir qu'un homme violent et emporté comme celui-ci, n'admettant pas d'obstacles sitôt qu'il avait voulu, et joignant à la volonté le caprice; aussi impétueux dans le caprice que dans la volonté. Bien souvent, les comptes de la papauté devaient se trouver à découvert vis-à-vis du banquier; il fallait souvent faire de grosses avances. Un jour, en un pressant besoin, Jules II envoya sa crosse ponti-

ficale toute chargée de joyaux et de pierreries en gage chez Chigi ; mais, dès le lendemain, il faisait d'autorité ressaisir le gage sans acquitter la dette. Mais on n'est pas un véritable homme d'affaires si l'on ne sait supporter bien des choses, s'accommoder au temps, au lieu et aux hommes ; d'ailleurs si le créancier était parfois difficile, au total il était solide. Une complaisance en vaut une autre, et les hommes violents sont souvent aussi les plus faibles à qui sait choisir, pour les prendre, l'heure opportune. Le banquier tira du pontife au moins autant que le pontife du banquier: aux bénéfices du change ou de l'escompte il en ajouta d'autres : il se fit concéder l'exploitation des salines pontificales ; il y gagna gros. Vers l'an 1512, on peut dire qu'il y avait à Rome deux souverains : l'un le souverain politique et religieux, l'autre le roi de la finance ; ayant besoin également l'un de l'autre, intéressés également à s'entendre ; l'héritier de saint Pierre pour qui la tradition avait tant fait, le banquier, seul artisan de sa fortune colossale : Jules II et Augustin Ghigi.

On voudrait pouvoir bien montrer, mettre dans la pleine lumière, la physionomie de ce puissant de la terre, de ce Torlonia du xvv siècle. Ce que l'on voudrait connaître d'abord, c'est sa figure. Il est à regretter qu'aucun portrait ne nous ait conservé ses traits ; et c'est à coup sûr un siijet d'étonnement qu'un homme qui tint une si grande place parmi ses contemporains en ce siècle de l'art, qui fit travailler tant d'artistes, ne nous ait laissé sa figure reproduite par aucun d'eux. L'imagination, réduite à ses seules ressources, aime à se le représenter, au risque de se tromper, comme un homme robuste, aux puissantes épaules, un peu trapu, sans rien d'élégant en sa personne, avec un large visage aux traits vigoureux, où se manifestaient tout à la fois l'épanouissement de la fortune, la satisfaction de soi-même : une expression de finesse rusée et de bonhomie un peu sournoise dominant tout le reste.

Heureusement le personnage moral nous est bien connu. Dire qu'il fut intelligent, laborieux, habile, entendu aux chilTres, aux affaires, et aussi adroit à se débrouiller parmi les intrigues que parmi les affaires, ce serait perdre son temps; le résultat le démontre assez. 11 fut avec cela magnifique.

11 aimait le plaisir comme il aimait le travail. 11 n'eût guère été un Italien de la Renaissance, s'il ne l'eût beaucoup aimé. 11 voulut avoir la plus belle maîtresse et il choisit la courtisane Impéria. Mais ce qu'il aima par-dessus tout, ce fut le faste. 11 ne lui fallait pas seulement posséder des trésors, il lui fallait les étaler. 11 se plut à jeter l'argent avec la même facilité qu'il le gagnait. A peine fut-il riche qu'il tint à se faire construire une villa qui effaçât par sa splendeur toutes les villas connues. 11 confia le soin de l'élever à Halthazar Peruzzi, le premier architecte d'alors après le vieux Bramante. 11 lui ordonna de n'y rien épargner. Il voulut offrir un repas au pape Léon X et il l'offrit dans les écuries mêmes de la villa, dont les murailles disparaissaient sous de magnifiques tapisseries. 11 y fit servir les poissons les plus monstrueux, les plats les plus rares et les plus recherchés; lors d'un second repas, après chaque service, les valets jetèrent dans le Tibre la vaisselle d'or et d'argent qui venait de servir. Il mettait dans le luxe même l'insolence du parvenu. C'a de tout temps été le besoin de la puissance de l'argent d'étonner et d'éblouir.

Ce prodigue comptait pourtant; l'homme d'argent reste toujours homme d'argent. Chigi savait, on en peut être certain, ce que lui coûtait Impéria; on peut être sûr aussi que sa maison était fort exactement tenue, avec tous les comptes bien en règle. A ce festin qu'il donna au pape et qui étonna la Renaissance elle-même, on jetait dans le Tibre la vaisselle d'or et d'argent, mais des filets avaient été disposés par avance pour les recueillir ; un majordome dut s'assurer le soir même, quand elle eut été repêchée, qu'aucune pièce ne manquait à l'appel. Lorsque Chigi eut chargé Raphaël de peindre pour lui les Sibylles de l'église délia Pace, le peintre reçut, à titre d'acompte, une somme de cinq cents ducats; le reste, s'il y avait lieu, serait fixé, selon une coutume fréquente alors, à

dire d'experts, après l'achèvement de l'ouvrage. L'ouvrage achevé, Raphaël demanda quatre cents ducats encore. Malgré le nom de l'artiste et son amitié, Ghigi, faisant la grimace, trouva que c'était heaucoup. L'expert choisi fut Michel-Ange ; il déclara qu'une seule des figures valait l'argent. <.< Hâtons-nous de payer, s'écria Ghigi, sans quoi bientôt toute ma fortune y passerait. » Ce financier était en môme temps un homme d'esprit.

Ce qui pourtant dominait bien réellement, chez Augustin Ghigi, même l'amour de l'argent, c'était le goût du faste, le besoin de l'ostentation. 11 y a le financier avare autant qu'avide qui s'enrichit pour s'enrichir, pour qui le bonheur suprême est de thésauriser, d'entasser les millions sur les millions, de compter et recompter une fortune qui chaque jour s'amplifie. Ce qu'il aime avant tout, c'est l'argent. La contemplation de sa richesse est pour lui la suprême volupté, et parfois peu lui importe l'opinion, pourvu qu'il possède beaucoup d'or et que l'on sache qu'il en possède beaucoup. C'est la passion âpre dont l'Israélite ou l'homme de l'Europe du Nord est capable. Elle est rare chez l'homme du Midi, rare surtout chez l'Italien. L'Italien de la Renaissance ne l'a guère connue, pas plus que ne la connaît, par exemple, l'Américain de notre temps. Celui-là tenait d'abord à jouir, à briller. 11 ne connaissait pas l'avarice. Une sorte d'impérieux besoin le poussait vers le luxe, la dépense emportée, l'ostentation. Ce à quoi pensait le moins cette race toute ardente et jeune, c'était le lendemain, c'était l'épargne. Lorsque Chigi mourut, en 1520, peu de semaines après Raphaël, peu de mois avant Léon X, ce banquier, qui avait remué les trésors comme à la pelle, laissa des affaires embarrassées. La liquidation du bilan se fit dans des conditions désastreuses. Ecuries, villas, tout dut être vendu ; la ruine succéda bientôt à l'opulence. On vit une de ces révolutions de fortune comme l'Italie en a tant vu. Heureusement le tempérament siennois de la famille était robuste. Avec le petit-fils elle se releva. Le banquier Ghigi fit souche de papes.

On se figure que de tous les habitants du Borgo il n'en était pas un seul que la vieille Rome dut regarder avec autant de dédains et de colères

que celui-ci. Ainsi de nos jours le faubourg Saint-Germain regarde le quartier du parc Monceau. Qu'avait-il pour lui, ce parvenu qui oflensail l'aristocratie de son train de maison, de ses laquais, de ses carrosses, de son faste et de ses fêtes, qui éclaboussait tout le monde, qui forçait tout le monde à s'occuper de lui? Rien; ni la gloire militaire ni les dignités ecclésiastiques, pas même le prestige de la science ou de l'art. 11 n'avait pour lui que cette chose à la fois vile et insolente : l'argent. 11 est permis de croire aussi que les colères de la vieille Rome gênaient peu le banquier. En dépit de tout, il avait pour lui cette force souveraine : l'argent. H marchait triomphant dans les rayons de son soleil d'or; il rendait dédains pour dédains; il regardait en pitié ces hommes d'un autre âge qui n'avaient pas su comprendre le temps présent.

Quant à la Rome pontificale, ce n'était point là qu'on eût songé à lui reprocher d'être un parvenu ; artistes, savants, légistes, secrétaires de la Curie, monseigneurs, cardinaux, jusqu'au pape lui-même, de quelque nom qu'il s'appelât, qui d'entre eux avait trouvé dans son berceau la fortune où il était monté, qui n'était l'homme nouveau, le fils de ses œuvres? Génie naturel ou habileté, qui ne devait à lui-même surtout le rang qu'il avait conquis? Tous ces parvenus se serraient les uns contre les autres, se soutenaient entre eux, se comprenaient et se rendaient justice. L'Église a été longtemps, avec le commerce et l'art, la seule démocratie.

11 faut ajouter un dernier trait : ce banquier était un ami de l'art. Ce n'est point là un trait distinctif. Les hommes d'argent ont toujours aimé à jouer aux Mécènes. Us ont compris, non pas seulement ce que l'art pouvait ajouter à leurs plaisirs, mais aussi ce qu'il pouvait faire pour l'honneur de leur nom. Il semble qu'aux yeux du public l'argent rapidement acquis ait toujours quelque chose à se faire pardonner ; on diiait qu'il se réhabilite en protégeant ce qui ressemble le moins à lui-même, ce qui est au monde de plus désintéressé, la science et l'art. On dirait aussi qu'il comprenne combien il est éphémère, combien il passe rapidement de main en main, et que celui qui le possède aujourd'hui sente combien il a besoin, s'il veut durer, d'associer son nom aux seules gloires

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qui ne passent pas. Et qui en effet, hormis quelques érudits, saurait aujourd'hui le nom du banquier Chigi, s'il n'eût eu que sa fortune pour protéger sa mémoire? Mais il a aimé les arts, et l'art lui a donné l'immortalité.

Ce qui a distingué Chigi entre les hommes de finance, c'est que non seulement il a aimé les arts, mais qu'il se connaissait en art. Il n'était pas pour rien Italien de la Renaissance et enfant de Sienne. Il eût pu n'y rien entendre et avoir simplement, comme d'autres, la main heureuse en se laissant conduire par la renommée. Mais il eut la main heureuse toujours, et c'est là ce qui prouve qu'il sut choisir par lui-même et bien choisir. Quand il prit un architecte, l'architecte fit pour lui un chefd'œuvre; quand il choisit des peintres, il ne rencontra pas moins bien. Il ne fut pas de ceux qui, dans leur incertitude sur la valeur des talents contemporains, vont frapper à toutes les portes un peu célèbres, espérant une fois ou l'autre bien rencontrer : il ne fit appel qu'à deux artistes : Raphaël et le Sodoma. Il confia à l'un la grande salle du premier étage de la villa, à l'autre le rez-de-chaussée.

C'était à coup sûr un grand orgueil pour le parvenu Augustin Chigi que d'employer à son service le peintre que l'Italie saluait comme le plus extraordinaire génie qui se fût vu encore ; de mettre aux ordres d'un simple particulier le peintre qui ne travaillait depuis cinq ans que pour le roi des rois, pour le chef de tout l'univers catholique ; de faire décorer une villa par celui qui venait de décorer avec tant d'éclat les chambres du palais du Vatican. Chigi eut cet orgueil et réussit à le satisfaire. N'était-il pas, après tout, un roi, lui aussi? Ne pouvait-il pas payer des chefs-d'œuvre autant qu'un pape, plus qu'un pape, s'il était besoin? Ce fut Raphaël qu'il chargea do peindre les Sibylles de l'église délia Pace; ce fut lui qu'il chargea d'achever' et d'orner cette église de Santa-Maria

tlel Popolo où il avait choisi la place de son tombeau, place qui ne devait pas attendre longtemps le destinataire : ce fut lui enfin qu'il chargea d'orner de fresques sa superbe villa, d'en régler jusqu'aux ornemenls.

Raphaël accepta. Les travaux, si considérables qu'ils fussent, qu'avait réclamés de lui Jules II ne suflisaient pas à employer l'activité de son génie. Il vivait comme dans une incessante possession de belles et sereines visions qui se présentaient en foule à son imagination, qui toutes l'invitaient à les réaliser, toutes le sollicitaient. C'était vraiment trop peu pour lui des murailles des Stances.

Il avait une autre raison encore, et plus pressante, d'accepter les propositions de Chigi. Il habitait maintenant par la pensée autant parmi l'antiquité que parmi les légendes chrétiennes, parmi les divinités de l'Olympe autant que parmi les saints du paradis. 11 n'était pas moins ravi par la souveraine beauté des Dieux, fils de la Grèce, que par les tendresses infinies du mysticisme chrétien, et plus il allait, plus il se sentait conquis par l'enthousiasme de la Beauté. Une fois il avait pu, dans la première des Stances, épancher son double culte, peindre le Parnasse tout à côté de la Dispute du saint Sacrement, la lutte d'Apollon et de Marsyas à côté de la Tentation du Paradis terrestre. Mais ce que le Vatican lui demandait maintenant surtout, c'étaient des tableaux historiques ou religieux, tous également consacrés à célébrer la gloire de la Papauté et le triomphe du dogme chrétien. Ce qu'après Jules II allait réclamer de lui Léon X, c'était pour les Loges une série de peintures racontant, dans un détail où n'avait pu entrer Michel-Ange, la suite de l'histoire sainte, servant d'illustration à la Bible : c'était, pour les tapisseries du Vatican, une série de cartons où se déroulassent les miracles de la primitive tghse, des Actes des Apôtres.

Et pourtant, elles étaient là devant ses yeux et qui l'appelaient, vivantes, animées, radieuses, les sereines apparitions de la Grèce et de l'Italie antique, toute lumière, toute force, toute joie ! Lui faudrait-il donc les garder pour lui seul, les refouler en lui-même? Si elles n'étaient guère à leur place dans la demeure du vicaire de Jésus-Christ, en revanche, où pouvaient-elles être mieux placées que sur les murailles profanes de

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la villa joyeuse d'un heureux du siècle, à qui sur la terre tout souriait? 11 les voyait par avance ces figures superbes, sur les murailles nues, apparaître à son appel, ressusciter dans le mouvement et la joie, réveillées de leur long sommeil, toujours jeunes, toujours triomphantes, vraiment immortelles, vraiment dignes de l'admiration des hommes. Comment Raphaël eût-il pu résister à la tentation? On peut afTlrmer qu'il ne songea même pas à lui résister. L'occasion que lui offrait Chigi, c'était celle même qu'en son cœur il devait le plus ardemment désirer.

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