‹ Raphaël et la FarnésineChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L faut descendre 1res bas dans la lillérature ancienne pour y rencontrer le nonn et les aventures de Psyché. C'est un écrivain de l'époque \ntonine, Apulée, qui, dans son livre des Métamorplioscs , si curieux et à plus d'un titre si t'trange, nous a, le premier, et à peu près seul, i-aconté cette histoire merveilleuse. Encore nous la racontc-t-il bien moins comme une légende religieuse que comme un véritable conte de fées , une « fable milésicnne » , selon l'expression d'alors. C'est une vieille femme, « demi-folle et prise de vin», qui fait, dans une caverne de brigands, ce récit à une jeune fille que les brigands ont enlevée le jour même de ses noces, au moment oîi elle allait être unie à son fiancé, et qui pleure toutes les larmes de ses yeux. En lui racontant les épreuves de Psyché, elle essaye tout à la fois de la distraire et de la consoler. L'écrivain lui-même, changé momentanément en âne par un maléfice, écoute cette narration et regrette, nous dit-il, de n'avoir ni stylet ni tablettes pour noter exactement une fable aussi jolie.

Voici le résumé du récit de la vieille. Il s'agit bien d'un conte de fées, et le récit débute ainsi qu'ont de tout temps débuté les contes de fées.

« Il y avait une fois un roi et une reine »... Ce roi et cette reine avaient trois filles, belles toutes trois; mais Psyché, la plus jeune, surpassait prodigieusement en beauté ses deux aînées. Jamais encore la terre n'avait vu merveille aussi accomplie. On vient de toutes parts pour l'admirer ; pour elle on déserte les temples mêmes de Vénus. Mais sa beauté est si parfaite que c'est l'adoration qu'elle inspire et non pas l'amour : ses deux sœurs se sont mariées et ont épousé des rois ; elle, personne n'ose demander sa main. Psyché la première maudit le don fatal qu'elle a reçu.

Cependant Vénus s'est courroucée contre cette mortelle pour laquelle on abandonne ses temples; elle veut voir cette rivale, et après qu'elle l'a vue sa colère s'accroît encore. Pour se venger elle appelle son fils, elle veut que, pour châtier cette insolente, il la frappe de ses traits, qu'il la rende amoureuse du plus laid, du plus hideux, du plus disgracié des hommes.

L'Amour a vu Psyché, mais ce n'a pas été pour la haïr. Loin de se prêter aux vengeances de sa mère, il veut faire de Psyché sa femme. Un oracle est consulté; il rend une réponse terrible. L'époux auquel Psyché est destinée n'est point un mortel, c'est un monstre terrible, un dieu dont Jupiter, dont les enfers même redoutent la puissance. Que l'on conduise donc Psyché au sommet d'un âpre rocher, au milieu d'une pompe funèbre; qu'on l'y abandonne : là, celui auquel elle appartient la viendra prendre.

On y conduit, on y abandonne la pauvre enfant, résignée à son sort, et qui s'attend pour le mieux à être dévorée vive par quelque épouvantable dragon. Au moment même où elle attend la mort, elle se sent tout d'un coup soulevée dans les airs : c'est le Zéphyr qui l'enlève et bientôt la transporte au seuil d'un palais enchanté dont les portes s'ouvrent devant elle. Là sont réunies toutes les merveilles de l'art et toutes les splendeurs de la richesse ; elle marche comme dans un rêve parmi ces magnificences qui lui appartiennent. D'invisibles servantes s'empressent autour d'elle pour prévenir et satisfaire tous ses désirs; une table surgit toute chargée des mets les plus exquis ,- d'invisibles musiciens, des chanteurs invisibles

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lui font entendre un délicieux concert. A peine s'est-elle mise au lit, à peine les lampes se sont-elles éteintes, que le mystérieux époux vient prendre place à côté d'elle; mais quand le lendemain elle s'éveille et cherche celui qu'elle craignait si fort et qu'elle aime déjà, clic le cherche en vain; avant le jour l'époux a disparu.

Chaque nuit il revient, chaque nuit il disparaît avant l'aube. Psyché l'adore, et déjà porte dans son sein le fruit de leurs amours ; elle voudrait voir son visage, mais son époux lui prédit les maux les plus eiïroyables si jamais elle cédait à cette curiosité.

Cependant ses sœurs, jalouses d'elle depuis longtemps, sont venues sur le rocher où elle a été exposée pour s'assurer qu'elle a bien réellement péri. Psyché entend leurs appels : elle demande à son époux la permission de les revoir; malgré ses avertissements elle persiste dans son désir. Le Zéphyr reçoit l'ordre de les transporter à leur tour dans le palais enchanté. Elles voient sa fortune, reçoivent d'elle de superbes présents : leur jalousie ne fait que s'accroître. Elles se jurent de détruire le bonheur de leur sœur trop favorisée. Elles ne revoient Psyché que pour la questionner sur son mystérieux épouv, et les peintures qu'elle leur fait ne s'accordent pas toujours entre elles. Pressée de questions, la vérité lui échappe enfin : cet époux elle ne l'a jamais vu; il lui a même sévèrement interdit de chercher à le voir jamais. Eh bien ! s'il se cache ainsi, c'est qu'il est un monstre horrible : une hydre au cou gonflé de poison, qui n'attend pour la dévorer que le dernier jour de sa grossesse. Qu'elle prenne les devants, qu'elle saisisse un poignard et le tue.

La pauvre Psyché, malgré les conseils répétés de son époux, est vaincue par ces fatales suggestions. La nuit suivante, tandis que cet époux sommeille, elle se lève doucement, allume la lampe, saisit un poignard : elle regarde le monstre et son poignard lui échappe des mains. Son époux c'est Cupidon lui-même, le plus jeune et le plus beau des dieux, le plus digne d'être aimé! Ce monstre, le voilà donc! Elle reste absorbée dans une contemplation qui la ravit. Mais une goutte d'huile bouillante est tombée de la lampe sur la cuisse du dieu ; Cupidon se réveille.

C'en est fait du bonheur de Psyché; une seconde d'imprudente curio-

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VENUS ET PSTCHÉ

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site a suffi pour le détruire à jamais. Cupidon s'enfuit en la maudissant, et par une jambe elle essaye en vain de le retenir. La fatalité s'est accomplie. Cet époux qu'elle a voulu voir, elle ne le verra plus. Psyché, abandonnée, n'a plus qu'à mourir. Elle veut mourir, en effet, et se précipite dans le fleuve voisin; mais le fleuve ne veut pas d'elle et la dépose sur la rive. Quant à ses infâmes sœurs, leur châtiment ne se fait pas attendre : Zéphyr les enlève une dernière fois au moment où elles venaient s'assurer du succès de leur machination ; mais c'est pour les laisser retomber au fond d'un précipice où elles trouvent la mort.

Cependant Vénus a appris l'odieuse trahison de son fds et sa fureur redouble. Elle enferme à double tour Cupidon, elle va trouver les grandes déesses Junon et Cérès, elle va trouver Jupiter lui-même et lui demande vengeance. Mercure descend sur la terre pour annoncer que Vénus réclame Psyché, son esclave fugitive, et défendre à qui que ce soit de lui accorder asile. Pendant ce temps l'infortunée Psyché erre çà et là. Elle implore tour à tour et Cérès et Junon dans leurs sanctuaires, mais ni Cérès ni Junon ne peuvent ou ne veulent rien faire pour elle. Il ne lui reste plus qu'une ressource, c'est d'aller elle-même se livrer à la déesse qui la poursuit. Peut-être ainsi fléchira-t-elle son courroux. Psyché se livre en effet, mais Vénus n'est point désarmée par cette soumission, et c'est l'insulte aux lèvres qu'elle accueille son ennemie.

Alors commence pour la pauvre Psyché la série des épreuves que lui impose Vénus irritée, espérant bien que dans l'une d'elles elle périra sûrement ; et à chaque épreuve, en effet, Psyché s'abandonne au désespoir. Mais chaque fois un génie ami vient à son secours et la sauve. C'est d'abord un tas de graines mêlées qu'avant la fin du jour il faut qu'elle ait triées; la fourmi accourt et appelle ses sœurs : avant la fin du jour le triage est accompli et toutes les sortes de graines mises à part. C'est ensuite un troupeau de brebis furieuses dont il faut qu'elle rapporte des flocons de laine : un roseau parle à Psyché et l'instruit ; elle n'a qu'à attendre et à cueillir sur les buissons les flocons de laine que les brebis y ont laissés au passage; l'épreuve est surmontée une fois encore. Voici une épreuve nouvelle : il faut aller remplir un vase de l'eau qui se préci-

pite dans le Styx du sommet d'un rocher glissant que gardent d'épouvantables dragons. L'aigle, l'oiseau de Jupiter, l'oiseau protecceur des amours qui enleva Ganymède, vient à son aide. C'est lui qui ira remplir le vase au sommet du rocher et le rapportera à Psyché. Une dernière et plus redoutable épreuve succède. Psyché reçoit l'ordre d'aller aux enfers demander à Proserpine la boîle pleine du secret de l'éternelle beauté et de la rapporter à Vénus. La leur d'où elle songeait à se précipiter i)our finir ses maux prend la parole et lui apprend ce qu'elle doit faire, ce qu'elle doit éviter, pour traverser deux fois le Styx et échapper à la fois aux monstres du Tartare et aux pièges qui lui seront tendus pour la retenir. Psyché descend aux enfers; elle en revient rapportant la buîle divine. Mais la curiosité, qui déjà l'a perdue, va la perdre encore. Elle ne résiste pas à la tentation d'ouvrir la boite précieuse et de dérober quelque chose pour elle-même du secret de l'éternelle jeunesse qui y est contenu. La boîte se vide aussitôt et un iiu incible sommeil s'empare de Psyché. C'en est fait d'elle. Heureusement Gupidon cnlin délivré, et (pii l'aime toujours, a[)cr(;oil le péril où elle est : il accourt ; il fait rentrer dans la boîte les dons qui s'y trouvaient renfermés; Psyché, réveillée, apporte à Vénus, désappointée, le présent de Proserpine.

Cupidon fait plus : il va à son tour trouver Jupiter, lui conte son amour et les infortunes de Psyché. Le roi des dieux n'a rien à lui refuser. Il donnera à Psyché l'immortalité ; il forcera Vénus à lui accorder son pardon, à l'accepter pour sa bru. Tandis que Mercure va chercher Psyché, Jupiter convoque l'assemblée des dieux. Psyché y est introduite, et, devant l'Olympe réuni, les fiançailles sont célébrées. Un magnifique repas succède aussitôt. A la place d'honneur sont couchés les deux époux, Cupidon tenant Psyché dans ses bras; à côté d'eux Jupiter et Junon. Tous les dieux prennent place dans leur ordre. Le nectar circule ; Ganymède remplit auprès de Jupiter son rôle d'échanson. Bacchus sert les autres dieux. Vulcain cuisine aux fourneaux; les Heures sèment partout des fleurs ; les Grâces répandent des parfums ; les Muses se chargent du concert, Apollon chante en s' accompagnant de la cithare ; Vénus ellemême danse aux sons d'une douce musique. C'est ainsi que Psyché est

enfin unie h Giipidon, et de leur union naît une fille immortelle que les hommes ont appelée la Volupté.

Tel est le récit d'Apulée. Mais bien longtemps avant que le rhéteur cartliaginois s'emparât de ce sujet et lui donucàt la forme littéraire par laquelle il a été consacré, et qui de l'antiquité l'a transmis aux âges modernes, le récit circulait déjà dans l'imagination populaire. 11 passait de bouche en bouche et de génération en génération avec toutes sortes de variantes. Il avait pris place parmi les légendes religieuses, parmi celles que la philosophie et l'art avaient le plus développées. Il avait pour lui cet avantage de satisfaire à la fois les esprits naïfs qui demandaient seulement à un conte bleu de les distraire et de les émerveiller, d'offrir aussi à ceux qui aiment cà réfléchir un symbole sous lequel ils pouvaient abriter les plus nobles doctrines, chacun y mettant à peu près à son gré la doctrine morale qu'il voulait.

La religion antique, celle des Grecs et des Romains, a différé en un point capital de la religion telle que l'ont conçue les temps modernes. Elle n'a jamais connu d'orthodoxie. Elle n'a jamais eu de dogmes, jamais possédé de théologiens. Ou plutôt ses théologiens ont été les poètes, les artistes, les philosophes. La religion aryenne était bien l'œuvre de riiomme, créant à son image la divinité ; elle était sortie tout entière de l'imagination populaire, mise en éveil par le spectacle de la nature, par les émotions de la vie.

Les poètes étaient venus les premiers ; ils avaient recueilli les légendes qui erraient sur les lèvres de tous, ils les avaient coordonnées, ils les avaient fixées, ils leur avaient donné une forme harmonieuse et belle. Ils y avaient ajouté ce qu'inventait leur propre imagination, et si ces inventions étaient belles et heureuses, l'imagination populaire les adoptait aussitôt. D'autres poètes, venus après les premiers, gardaient la

liberté dont leurs devanciers avaient joui. Ainsi l'Olympe s'élargissait et se peuplait sans cesse, et si les récits des poètes étaient divers ou même contradictoires, «ul ne songeait h en être scandalisé : chacun à son goût prenait le récit qui lui agréait davantage. Étaient-ils bien vrais, bien authentiques, tous ces exploits des dieux, toutes ces aventures héroïques, amoureuses, traii^iques ou comiques, oii leurs noms étaient mêlés? L'esprit grec ne se posait même pas ces questions. L'enfant à qui l'on fait de beaux contes de fées ne sait trop si ce sont de véritables histoires ou des fables. Tout ensemble il n'y croit pas et il y croit. Ils l'émeuvent, ils l'enchantent, et cela lui suffit.

Et puis les artistes étaient venus après les poètes. Avec la couleur sur les murailles, dans le marbre ou le bronze, ils s'étaient inspirés à leur tour et des légendes populaires et de lœuvrc des poètes, "et selon leur génie ils y avaient ajouté à leur tour. Ils avaient rendu visibles aux yeux les divinités que jusqu'alors l'imagination seule avait rêvées ; et quand ils y avaient mis, comme Phidias en son Jupiter Olympien, quelque chose de plus grand et de plus vraiment divin pour la majesté et l'expression, on disait d'eux qu'ils avaient ajouté à la religion des hommes. Selon leur fantaisie, et sans avoir à craindre d'être accusés d'impiété, ils retraçaient au fronton des temples ou sous les portiques des cités les scènes de la vie des dieux, toujours si étroitement mêlée à l'histoire de l'humanité, leurs amours, leurs luttes, leurs vengeances redoutables.

Puis les philosophes étaient venus, cherchant le mot de l'éternelle énigme de la vie, s'eiïorçant d'expliquer et la souffrance, et le mal, et l'injustice, d'arracher à la nature ses secrets, de trouver d'oii l'homme vient et où il va, et ce que signifient ces désirs contradictoires qui le poussent et le tourmentent de la naissance jusqu'à la mort. Sauf de bien rares exceptions, il n'y eut point de condits entre la philosophie et la religion. Si profondément liée qu'elle fût avec les institutions de chaque cité, la religion populaire ne chercha point querelle à la liberté audacieuse de la philosophie ; la philosophie non plus ne chercha point querelle à la religion qui la laissait libre : il lui suflTit du droit d'interpréter les légendes. Elle choisit parmi cas légendes, elle adopta celles qui lui sou-

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