‹ Raphaël et la FarnésineChapitre 9 sur 14 · VÉNUS ET PSYCHE · texte numérisé non relu

VÉNUS ET PSYCHE

(Étiidfrâ la saneninp pour la frft'iqiin; dossin du lMu«(^e du Louvre.

riaient davantage, dont les symboles se prêtaient le mieux aux doctrines qu'elle voulait propager. Les philosophes eux-mêmes inventèrent et transmirent des mythes nouveaux. Race véritablement unique que la race grecque, enfantine et virile à la fois, tour à tour et tout ensemble poète, artiste^ philosophe; ne s' attachant à une forme que si elle permettait à l'imagination de rêver et à l'esprit de réfléchir, n'acceptant une idée que si elle pouvait se traduire aux yeux par une forme visible.

Ainsi selon les âges, les curiosités nouvelles, les besoins nouveaux intellectuels et moraux des générations, la mythologie hellénique se transformait insensiblement. De l'orphisme au pythagorisme, du pythagorisme au platonisme, du platonisme au mysticisme alexandrin, le mouvement ne s'arrêta pas. Durant plusieurs siècles il y eut, coexistant l'une à côté de l'autre, comme deux religions : l'une, la religion officielle, faite surtout de formules et de souvenirs, de mythes et de légendes dont le sens même s'était perdu, si jamais ils avaient eu un sens; l'autre, la religion vraiment vivante, n'attaquant pas la première, mais bien distincte pourtant, ayant ses mythes à elle, jeunes et féconds, propageant à leur abri ses doctrines, ses préceptes moraux, ses espérances. L'initiation se faisait aux sanctuaires où les Mystères étaient célébrés. Presque tous ces mythes vinrent de l'Asie, mère féconde des religions. Los jeunes dieux, Apollon, Dionysos, Adonis, remplacent peu à peu dans la piété des croyants les dieux anciens, Jupiter excepté, qui devint de plus en plus le souverain arbitre du monde, tout juste et sans faiblesses, pour l'appeler de son vrai nom, le Dieu unique. Encore un peu et arriveront dans le monde grécoromain, protégés par les Mystères, Isis et Osiris, les dieux de l'Egypte, et les cultes syriaques, et Mithra, le dieu de la Perse, et à côté d'eux, objet d'un culte également mystérieux, le dieu nouveau qui triomphera de tous les autres, à qui le monde va appartenir, le Crucifié du Golgotha, le Messie juif, le Fils du Père, ressuscité trois jours après sa mort.

Parmi les légendes de l'Asie était venue de bonne heure l'histoire de Psyché. Elle avait cet avantage pour elle que chacun, naïf ou raffiné, poète, artiste ou philosophe, y trouvait également son compte. La foule, enfants ou grandes personnes, a toujours aimé le merveilleux, et toute

cette histoire se passe dans In région du merveilleiix. La foule a toujours aimé et aimera toujours les légendes do l'amour avec leurs joies et leurs peines; et quelle légende de l'amour plus complète que celle-ci, plus dramatique, plus touchante aussi ! Comment ne pas s'intéresser à la pauvre Psyché, victime innocente et inconsciente do la jalousie de ses méchantes sœurs, de la haine injuste de Vénus, si cruellement persécutée, douce et résignée, condamnée à de si rudes épreuves! Il y avait dans ses malheurs de quoi tirer des larmes de tous les yeux. Et le conte finit bien, ce qui est quelque chose encore : Psyché est récompensée à la fin; elle obtient l'immortalité, elle est unie à jamais à celui qu'elle aime et qu'elle reconquiert après l'avoir perdu, beaucoup assurément ne songeaient à demander au récit que le charme du récit mémo.

Pour ceux qu'attirait la forme surtout, où trouver de plus gracieuses figures sur lesquelles l'imagination se plût à se fixer? Psyché est la plus belle des filles de la terre, belle à rendre jalouse Vénus elle-même. Elle est jeune, elle est rayonnante, elle est aimée du plus beau, du plus triomphant des dieux, d'Éros lui-môme. Le baiser d'Éros et de Psyché, c'est l'embrassement de la jeunesse par la jeunesse, c'est l'abandon et l'ivresse de la dix-septième année, toute innocence et volupté, l'éternel sourire de la terre et du ciel en un jour de printemps, le poème radieux de l'amour et de l'adolescence. 11 l'avait bien compris ce sculpteur grec, disciple sans doute de Praxitèle, qui modela ce groupe d'Éros et de Psyché dont la copie au musée du Capitole a gardé tant de grâce et tant de charme, un si pénétrant parfum de volupté, que les papes l'avaient, aussi bien que la célèbre Vénus, relégué au musée secret. Et à côté de Psyché et d'Éros voici, réunis en cette même légende, et Vénus, et Junon, et Jupiter, et Mercure, et tous les dieux de l'Olympe, jusqu'à ceux de l'enfer. Comment l'histoire de Psyché n'eùt-elle pas séduit les artistes? Ce qu'ils y virent surtout, ce furent les deux principaux acteurs eux-mêmes : Psyché tantôt éprouvée et tantôt triomphante : les éternelles luîtes de l'amour, où tantôt on souffre et tantôt on fait souffrir. Ils se plurent, dès l'époque macédonienne, à sculpter sur les pierres dures, à multiplier sur les murailles la représentation de ces combats ; ici Psyché qui enchaîne les Éros,

enfants gracieux et mutins, et les châtie; et là, les Éros qui se divertissent à torturer leur pauvre victime.

Pour ceux qui aimaient à raisonner et à donner un sens moral ou philosophifiue aux contes, ils pouvaient à leur gré appliquer à celui-ci à peu près l'interprétation qui leur plaisait. Pour les uns, Psyché c'était l'allégorie de la curiosité féminine. La curiosité perd la Psyché hellénique comme elle a perdu l'Eve de la légende biblique : elle a voulu voir, malgré les défenses formelles, son mystérieux époux, et lorsqu'elle l'a vu il s'évanouit ; malgré cette première leçon, une seconde fois encore sa curiosité lui est fatale. Les philosophes allaient plus loin encore. Le nom grec de Psyché signifie à la fois l'âme et une sorte de papillon de nuit. On sait quel rôle important ont joué de tout temps les mots dans le développement des mythes et les interprétations mystiques. Pour les philosophes, pour les mystiques, Psyché devient le symbole même de l'âme; elle a des ailes; Ëros, c'est le désir qui la tourmente, qui lui fait verser bien des larmes, lui coûte bien des souffrances ; mais elle sera récompensée de ses épreuves, elle trouvera le bonheur dont elle a soif, elle sera réunie à l'objet de son désir; elle possédera ce qu'elle aime. Dès le temps de Platon, bien avant les Alexandrins, l'esprit grec marchait vers cette théorie philosophique de l'Amour tout-puissant, suprême moteur des âmes, aspiration de tout ce qui vit vers la lumière et la joie; l'Amour, fils de la Pauvreté, montrant à chacun ce qui lui manque, le poussant par l'invincible attrait, par l'enthousiasme, par l'irrésistible désir, vers la beauté, vers le bien suprême.

Le mythe va s'élargir encore. Depuis le temps de l'orphisme, de vagues idées de chute originelle et de relèvement final circulaient dans la pensée hellénique. On avait cru trouver là l'explication des étonnantes contradictions qu'offre la nature de l'homme, de ses nobles aspirations et de ses douloureuses faiblesses. Le spiritualisme grec, en affirmant la distinction des deux substances de l'esprit et de la matière, de Dieu et du monde, de l'âme et du corps, en établissant le dualisme humain, donne à ces vagues idées la précision. L'âme est éternelle. Elle était primitivement unie à l'objet de son désir, au bien suprême; mais on ne sait quelle

faute l'a privée de la possession de ce bien, et, parl'ciret de cette faute, la voilà déchue, cnfcrnuie dans un corps mortel comme en une prison, réduite à subir toutes les épreuves, à connaître toutes les tentations que lui inflige ce lien avec la vile matière. Mais elle garde jusqu'en sa prison la mémoire de sa félicité première; elle conserve en son cœur l'image du bien souverain qu'elle a connu et possédé ; elle aspire à le posséder encore, et c'est cette aspiration qui la soutient. Tout ce que lui offre la vie de plaisirs et de voluptés ne lui suffit pas; elle n'en comprend que mieux le prix de ce qu'elle a perdu ,• purifiée par l'épreuve et la souffrance, elle remonte peu à pou à sa noblesse première : comme la naissance a été le châtiment, la mort sera la rédemption ; l'àme sera de nouveau réunie au bien -aimé, elle ne risquera plus d'être séparée de lui, elle aura conquis la bienheureuse immortalité.

Aucun mythe ne se prêtait mieux que celui de Psyché à envelopper dans un gracieux symbole cette doctrine mystique. Psyché, c'est l'ànie immortelle, ailée et légère; son union première avec Éros, c'est la félicité primitive dont elle jouissait et que lui a ravie sa fatale curiosité. La déchéance, les dures épreuves, c'est la vie de l'homme sur la terre enchaîné à son corps; mais au moment où l'âme est prête cà défaillir, le bien-aimé qui l'aime toujours et ne veut pas qu'elle périsse, vient à son secours et la relève. Enfin ses travaux sont finis; elle monte au séjour des dieux, sa véritable patrie, qu'elle ne quittera plus, où l'attend le bonheur sans fin dans la possession de l'objet de son amour. Elle a rompu les liens qui l'avaient pour un temps enchaînée à la matière. Et c'est ainsi que bientôt Eros, le progrès du spiritualisme aidant, ne sera plus seulement le fiancé de chair et d'os dans les bras duquel on goûte l'ivresse des sens : Ëros devient l'idéal immatériel et céleste, le dieu qui satisfait tous les désirs de l'âme, qui sera la joie parfaite dans la pureté sans tache, dans l'inépuisable union de l'âme et de l'objet éternel de ses désirs infinis.

Ainsi s'explique l'étonnante fortune du mythe de Psyché, et comment il fut également accepté par l'imagination populaire, par les artistes, par les philosophes et les mystiques. Il devint peu à peu comme une religion. Apulée, qui nous l'a raconté, est certainement un bel esprit, un rhéteur

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occupé de plaire aux lettrés, et l'on aurait tort de l'oublier : mais ce lettré et ce dilettante est autre chose encore, et cela non plus il ne faut pas l'oublier : Apulée est un philosophe et un mystique. En dépit de ses détails légers, licencieux, graveleux même à l'occasion, le volume des Métamorphoses a un but moral, voire religieux. C'est une longue allégorie mystique et le dernier livre ne peut laisser de doute à cet égard. Rien ne montre mieux le désarroi intellectuel et moral d'une époque qu'un tel ouvrage, dont l'intention est noble pourtant. Ce n'est pas seulement comme un aimable et gracieux épisode que l'histoire de Psyché y a trouvé place. La pensée évidente de l'auteur est que le lecteur brise l'os pour en sucer la moelle qu'il juge saine et forte.

On ne s'étonnera pas que le christianisme naissant ait volontiers adopté le mythe de Psyché. Il y avait les chrétiens fanatiques, qui au nom du Christ déclaraient la guerre aux dieux grecs et romains et renversaient leurs images. Quelque admiration que puisse inspirer leur héroïsme, ce ne sont pas ceux-là qui ont conquis le monde païen ; ceux qui le conquirent ce furent les doux, ou les politiques ou les naïfs, — les naïfs surtout. Ceux-là ne heurtaient de front ni les croyances populaires ni les idées des doctes. Ils cherchaient, au contraire, entre ces croyances ou ces idées et la doctrine du Crucifié ce qui pouvait être commun. Ils s'appliquaient à prouver que le Christ était venu, non pour détruire, mais pour achever et purifier. Ils portaient leur dieu sur les autels des vieilles divinités; ils recommandaient à la foule de ne pas oublier le chemin des sanctuaires ; ils acceptaient volontiers les mythes acceptés de tous, usant seulement du droit, partout admis, d'interprétation, et peu à peu les tiraient à eux par une interprétation nouvelle. Il est une heure trouble et incertaine où le monde antique ne sait plus bien s'il est païen encore ou s'il est chrétien déjà. Chrétiens et païens, les symboles se mêlent; une liqueur nouvelle pénètre, envahit les vieux vases et s'y infiltre comme goutte à goutte. La légende de Psyché aussi bien que celle du Pasteur, devenu pour les chrétiens le bon Pasteur, fut une de celles qui facilitèrent le plus cette anastomose. La légende de Psyché s'était partout répandue dans les imaginations populaires; elle y avait porté sous de gracieuses images les

yO RAPHAËL ET LA FARNÉSINE.

espérances d'immortalité : elle était de celles que la piété se plaisait à reproduire sur les bas-roliefs même grossiers des sépultures. Le christianisme accueillit donc la légende de Psyché. Il représenta volonlicrs Psyché parmi les peintures qui ornaient ses tombeaux. Ne trouvait-il pas dans cette légende ce qui était le fond même de sa doctrine religieuse, la chute, l'épreuve, la rédemption, l'immortalité bienheureuse promise aux fidèles du Fils, aux élus du Père? Ce papillon ailé qui, après avoir été chenille, après avoir dormi dans la chrysalide noire et immobile, s'envolo radieux, ne symbolisait-il pas admirablement l'âme immatérielle qui, après avoir rampé sur la terre, après avoir été ensevelie dans la nuit du tombeau, ressuscite purifiée et glorieuse à la céleste lumière, à l'immortalité triomphante? Chrétiens et païens furent aisément rapprochés, et se sentirent ùcyli frères en parlant ensemble de Psyché. Psyché tout doucement transforma en cbrélicn plus d'un païen. Eros fut l'amour divin, ce nom même du dieu tout amour qui ai)pcllc à lui les âmes, et lorsqu'elles lui ont répondu, lorsqu'elles ont éloigné d'elles ou purifié tous les désirs mortels, leur fait goûter en son sein les ineiïablcs et éternelles délices. Enfin le christianisme triompha, les purs symboles chrétiens l'emportèrent et peu à peu efl'acèrent les symboles païens avec lesquels ils avaient fait une alliance momentanée. Le mythe de Psyché pourtant, même éliminé des croyances, resta longtemps encore l'un de ceux qui offensaient le moins la foi, et dont l'orthodoxie avait le moins sujet de prendre ombrage.

La Renaissance italienne s'éveilla après la longue nuit du moyen âge ; et quand l'imprimerie eut été découverte et put mettre dans toutes les mains les livres de l'antiquité, les Métamorphoses d'Apulée furent un des premiers ouvrages qu'elle propagea. La première édition fut faite à Rome, en lii69; d'autres éditions suivirent bientôt, en U88, en JZi93, en 1^97.

L'ouvrage du rhéteur carthaginois était particuhèrement fait pour être

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Raphaël Sanzio pinx

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Gazette des Beaux-Arts

JUPITER GARESi^AMT LAM-OUR

(Fresque du Palais de la Farnésine aRnn-.p "1

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goûté et compris de l'Italie du xv et du xvi" siècle. L'âge héroïque était déjà passé; cette race violente et tourmentée parcourait vite toutes les étapes du développement intellectuel et les brûlait en quelque sorte. On raffinait déjà et la décadence était proche. Les chrétiens sincères et éclairés — il n'en manquait point, — imprégnés tout à la fois de la doctrine de l'Évangile et de la philosophie platonicienne, nourris de la littérature et de l'art antique, ne pouvaient voir d'un mauvais œil cette fable de Psyché, si gracieusement spiritualiste, qui parlait de chute, de rédemption, d'immortalité, où sous le nom de l'Olympe on pouvait si aisément et comme si clairement lire le nom de Paradis, Pour les autres, — et c'était le grand nombre, — la fable se suffisait à elle-même, sans aucune interprétation mystique. L'amour, non pas divin, mais humain, voire tout matériel, avec la volupté comme suprême récompense, c'était bien là le principal souci de la plupart des vivants, le bonheur parfait qu'ils rêvaient.

L'amour du plaisir, telle a été la grande faiblesse de l'Italie, le mal redoutable dont elle est morte. La Renaissance a été surtout épicurienne, au sens qu'a [)ris l'épicurisme dans la langue moderne. Son noble effort, ses superbes aspirations, son énergie même, se sont vile usés; la trop grande richesse amollit les âmes; les guerres civiles incessantes, les excès, résultats inévitables de la licence et de la tyrannie, en ruinant la liberté abaissèrent les caractères; il ne resta plus chez la plupart, comme but de la vie, que le plaisir et la jouissance. Un tel état moral ressemblait singulièrement à celui qu'avait traversé l'antiquité durant la période de l'empire romain. De là la grande action de la littérature de la décadence romaine sur l'Italie de la fin du xv siècle et du xvI^ On lisait plus aisément les Latins que les Grecs, et l'on se sentait aussi plus près d'eux. Homère, Sophocle, Demosthène n'eurent qu'une faible influence sur la Renaissance italienne. Ils eussent été compris sans doute des contemporains de Dante ou de Rienzi : lorsqu'arriva l'imprimerie, la génération de l'Arioste et de l'Arélin était née ou allait naître. La grande majorité des lecteurs était bien plus capable de goûter l'art raffiné et délicatement sensuel d'un Théocrite, d'un Lucien ou d'un Apulée que la majesté sereine d'un Homère ou la fierté âpre et nue de Demosthène. La décadence antique surtout

trouva de l'écho dans l'Italie et ainsi hâta la décadence qui d(''jà s'annonçait.

Ce qui attirait, ce qui charniait la foule dans l'histoire de Psyché, c'était, avecle récit romanesque, les jolis tableaux de genre qui s'y succèdent, les images exquises qu'il évoque : la belle Psyché transportée dans un palais enchanté, Psyché reposant à côté d'bros, Psyché tenant sa lampe et penchée en extase sur le bieu-aimé qu'elle contemple ; c'était Éros s'enfuyant; c'était Vénus, Jupiter, Mercure, le chœur des grandes déesses; c'était Psyché admise dans l'Olympe, reposant enfin, heureuse et adorée, sur le sein de l'amant devenu son éternel époux. Lettrés, courtisans, seigneurs, capitaines, dignitaires de l'Église, financiers, hommes et femmes du monde heureux et élégant, tous à la poursuite du plaisir, la majorité n'en demandait guère davantage.

C'est là justement que se révèle le génie de Raphaël, qu'apparaît, avec sa noblesse intellectuelle et morale, la hauteur de son inspiration. C'est la décadence antique qui cette fois encore, comme pour sa GaUilée, lui fournit le sujet; mais, cette fois encore, par une admirable intuition du vrai sentiment antique, il va le reporter par l'interprétation au plus bel âge de la grandeur hellénique. Quel dommage que cette même main qui illustrait à cette époque les récits de la liiblo pour les fresques de la loggia du Vatican, qui, pour les tapisseries pontificales, illustrait les Actes des Apôtres, n'ait point été chargée pareillement d'illustrer Xlliade d'Homère! Ou plutôt, cette illustration nous l'avons en sa plus magnifique partie, — la peinture de l'Olympe superbe : elle est sous le portique de la Farnésine.

Si l'on veut bien comprendre l'œuvre de Haphaël, il faut regarder d'abord ce qu'ont tiré du même sujet d'autres modernes qu'il a également inspirés.

Tous les amateurs connaissent une intéressante série de gravures représentant l'histoire de Psyché, longtemps attribuées au graveur Marc-Antoine, et qui, selon toute probabilité, sont l'œuvre de quelqu'un de ses disciples. On a voulu faire de Raphaël lui-même l'auteur des dessins qu'elles reproduisaient. Cette prétention est aujourd'hui abandonnée. En dépit des incorrections de détail de la composition et de la laideur même de quelques-unes de ces planches, l'ensemble est curieux, sans contredit : c'est la reproduction dans leur ordre fidèle de tous les tableaux du récit d'Apulée : le dessinateur a suivi pas à pas le conteur sans rien ajouter, sans rien retrancher, depuis l'exposition jusqu'au dénouement; le crayon consciencieux a fait son œuvre partout où l'occasion lui en était offerte; il a exprimé pour les yeux ce que l'écrivain avait décrit et mis en scène. On pourrait proposer cette « suite » comme un modèle à nos illustrateurs de livres modernes. Mais l'artiste s'est contenté partout du rôle d'illustrateur. Nulle part il ne s'élève au-dessus du genre ou de l'anecdote pittoresque, et s'il essaye d'agrandir sa manière, ce n'est le plus souvent que pour tomber dans le théâtral.

Jules Romain, le disciple de Raphaël, qui avait travaillé aux fresques de la Farnésine, lorsque plus tard, dans la décoration du palais du T, à Mantoue, il reprit ce sujet de Psyché, ne réussit pas à y trouver la matière d'autre chose que d'une peinture de genre aimable. La Toilette de Psyché, si fort endommagée par le temps et la négligence des hommes, reste élégante et coquette ; mais une chose lui manque absolument, la noblesse. Psyché est une jolie fillette, une maîtresse fort souhaitable, mais rien de plus.

L'histoire de Psyché n'a pas beaucoup mieux inspiré les littérateurs. La Fontaine lui-même, notre grand La Fontaine, n'y a guère vu que l'occasion d'un aimable et long badinage en prose entremêlée de vers; il a traité comme un fabliau gaulois le récit ancien; s'il a appuyé, c'a été surtout sur les scènes voluptueuses. Il a beau nous dire quelque part qu'il quitte ses Fables pour retourner à Psyché ; ce que nous retrouvons dans sa Psyché, c'est l'auteur léger et souvent licencieux des Contes, bien plus que l'admirable auteur des Fables, qui a sa place au premier rang

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parmi les poètes, l'n siècle plus tard, Demoustier, dans ses Lellres à fJmilie, n'aura qu'à raffîncr encore sur La Fontaine pour faire de la fable de Psyché un simple divertissement oii le bel esprit se donne librement carrière, et s'applique de son mieux à multiplier les épigrammes et les madrigaux, sans dédaigner les peintures capables de chatouiller les sens.

Un seul écrivain a compris la grandeur de l'histoire de Psyché, et celui-là s'appelle Molière. Au moment même où La Fontaine venait d'écrire le conte de Psyché, il songea à porter ce sujet sur la scène, et il n'est guère douteux que ce soit le conteur qui ait mis en travail l'imagination du poète dramatique. Celui-ci était cliargé de distraire un roi jeune, victorieux, magnifique, ami du plaisir et des fêtes, et qui, pour ses divertissements, ne voulait rion épargner. Tâche laborieuse. Il fallait sans cesse à Molière être en quête de spectacles nouveaux, de décorations, de ballets, d'inventions de toute sorte, de pompes capables d'étonner. 11 n'eût pas conservé longtemps la faveur royale s'il eût été seulement l'observateur profond de l'humanité, le peintre grave et sérieux des passions et des ridicules de son temps et de tous les temps, l'auteur du Misanthrope, du Tartuffe ou de V Avare. A ces dons du génie la postérité surtout devait rendre justice. Heureusement pour lui, Molière fut autre chose encore. Il fut l'homme ingénieux, l'imprésario toujours prêt de toutes les fêtes, appelant sans cesse à son aide, pour varier les plaisirs du maître et de ses courtisan?, l'art des musiciens, des danseurs, des décorateurs, des machinistes, et parmi tant de soucis gardant assez de force et de recueillement pour suivre une œuvre personnelle, pour écrire dans les intervalles les comédies qui l'ont fait immortel, trouvant le moyen, jusqu'en ces compositions hâtives où il fallait se dépenser, de mettre la marque de son génie. On ne s'étonnera pas qu'un tel labeur l'ait épuisé et que dix années d'une telle vie aient suffi à le tuer.

C'était un beau sujet pour un véritable opéra, un spectacle destiné d'abord au plaisir des yeux, que la fable de Psyché. Le livret s'y trouvait comme tout divisé par avance en tableaux et en scènes. La Comédie- Française, il faut l'espérer, nous rendra quelque jour cette Psycliv qui de droit lui appartient. Il n'est pas de féerie plus ingénieuse, qui prête

davantage à l'art du décorateur, du machiniste et du couturier. Mais ce qu'y a ajouté Molière, et où se manifeste son génie, c'est qu'il ne lui a pas suffi d'offrir au couturier, au machiniste et au décorateur l'occasion de se distinguer : il a su défendre contre eux, même en faisant appel à leur concours, les droits de la littérature et de l'art dramatique. Sa Psyché peut se passer d'eux ; elle demeure une œuvre admirable, même pour ceux qui se bornent à la lire. Pressé par le temps, Molière ne put que construire le scénario, écrire le premier acte et quelques scènes. 11 lui fallut pour le reste appeler à lui un collaborateur; mais ce collaborateur avait nom Pierre Corneille, et le vieux Corneille, animé par ce beau sujet, soutenu par Molière, parut retrouver à cette occasion la plume qui avait écrit le Cid et le Menteur.

C'est en auteur dramatique que Molière a traité le sujet de Psyché. Les sœurs de Psyché, leur jalousie, la façon dont la pauvre Psyché est abusée par elles, voilà ce qu'il s'est plu à représenter. Il n'a eu garde non plus d'oublier et les naïfs enchantements de Psyché ravie au palais merveilleux, et les chants d'amour qui l'y environnent, et les transports de l'amant mystérieux, et les duos d'ivresse qui suivent ce poème adorable de la jeunesse amoureuse, et les coquetteries de Psyché, et ses douleurs, et ses larmes, et ses épreuves, son triste voyage aux régions des enfers parmi les apparitions effroyables, et sa récompense céleste enfin, si chèrement achetée. Il a su émouvoir en même temps que charnier. 11 s'est défendu également du bel esprit et de la mièvrerie ; il a mis dans son œuvre cette grâce de la poésie où le sourire est toujours voisin des larmes.

On peut glorifier Molière à côté de Raphaël; ni l'un ni l'autre n'ont rien à redouter du parallèle. L'un a traité en auteur dramatique le sujet de Psyché, et c'est l'action surtout qui l'a intéressé ; l'autre l'a traité en peintre; tous deux y ont cherché la grandeur et la noblesse, l'un par la sincérité de l'émotion, l'autre par la vision de la beauté.

Ce récit de Psyché, qui est anecdotique par tant de côtés et prête si bien à la peinture de genre, qui semble l'appeler et n'appeler qu'elle, Raphaël, aussitôt qu'il le touche, l'agrandit et l'ennoblit. Il oubhe et comme dédaigne les tableaux coquets et mignons, tout gracieux et char-

mants, tracés par avance dans le conte d'Apulée, et qui sollicitent le crayon de l'artiste. 11 vise plus haut. 11 ne nous montrera ni les parents de Psyché, ni Psyché exposée sur le rocher, ni Psyché ravie par le Zéphyr et portée au palais de l'Amour, ni Psyché, la lampe à la main, contemplant son divin époux qu'une brûlure va réveiller, ni le châtiment de ses coupables sœurs, ni les humiliations et les malheurs de Psyché. Tout cela, qui eût tenté un autre, ne suffit pas à l'intéresser. Que dis-je? En illustrant la fable de Psyché, il paraît oublier jusqu'à Psyché elle-même. Ce n'est que bien lard dans la série de ces peintures qu'enfin nous la voyons apparaître, rapportant à Vénus la boîte mystérieuse. Qui ne connaîtrait la fable de Psyché que par les fresques de la Farnésine certainement n'y comprendrait pas grand'chose.

C'est qu'en effet son sujet véritable à lui, ce n'est pas Psyché; son sujet, c'est l'Olympe, ces dieux superbes et ces déesses de l'Olympe, magnifiques de force et de jeunesse, rayonnants de beauté, parmi lesquels vit depuis tant d'années son imagination d'artiste. C'est eux qu'il veut peindre, c'est eux qu'il veut faire revivre dans leur majesté, dans leur sereine immortalité, dans leur triomphante splendeur. La scène est dans l'Olympe, et Psyché n'est qu'une occasion pour l'artiste de nous ouvrir les portes de diamant qui ferment cet Olympe aux yeux mortels. 11 ne le voit pas tel que l'ont aperçu les poètes ou les conteurs de la décadence antique, mesquin et maniéré, appelant les jeux du bel esprit, les railleries et la parodie; il le revoit en sa noblesse et sa magnificence, véritable séjour de la force et de la beauté, demeure de l'idéal, habité par des êtres supérieurs et dignes de dominer le monde. 11 le revoit tel qu'il était apparu aux poètes inspirés du bel âge hellénique, ù un Homère, à un Sophocle, à un Pindare, à un Phidias ou à un Praxitèle. Il a retrouvé, par une intuition de génie, en regardant quelques marbres, en se faisant expliquer quelques vers des poètes, l'intelligence de cette religion morte maintenant, qui fut pourtant pendant mille ans si vivante, si féconde, si pleine de hauts enseignements.

On a raffiné beaucoup à propos des peintures de la Farnésine, comme on a raffiné à propos de la Dispute du sainL Sacrement, de VÉcole

d'Athènes, de la Galatée ou même des Vierges. On a prêté à Raphaël toute sorte d'intentions théologiques et mystiques. On a été chercher jusque dans l'histoire de Psyché des arguments en faveur du spiritualisme de Raphaël et de sa dévotion chrétienne. Ah! vraiment, il avait bien autre chose à faire que d'être un philosophe, un docteur ou un théologien ! Il était un artiste grand et sincère, et cela lui suffisait. Qu'il empruntât un sujet à la Rible, à la doctrine catholique ou à l'antiquité, il songeait toujours également à s'y absorber tout entier, à en exprimer la grandeur, la poésie, la beauté. Heureux de produire dans la joie et la sérénité de son génie, il laissait le reste aux commentateurs et aux faiseurs de systèmes. Sa vraie religion à lui, à travers tous les symboles anciens ou nouveaux, c'était bien toujours la religion éternelle de Phidias et do Platon, le culte du beau, l'adoration de l'idéal.

Pour bien pénétrer la pensée de Raphaël, il faut descendre des généralités et regarder rapidement, tout au moins, la suite de ses compositions.

Le portique de la Farnésine offrait au peintre à décorer trois sortes de surfaces. En haut, le vaste rectangle du plafond; sur les côtés, la retombée de la voûte au-dessus des pilastres ; dans l'intervalle de ces pilastres, les arceaux qui les rejoignent l'un à l'autre.

Dans ces arceaux, Raphaël a semé d'une main prodigue des amours voltigeant dans l'air et se jouant avec tous les attributs et les armes des puissants dieux, sans oublier la foudre de Jupiter. Les compositions relatives à Psyché occupent les retombées triangulaires de la voûte et du plafond. Ces retombées sont au nombre de dix : deux sur chacun des petits côtés du rectangle formé par le portique; trois sur chacun des grands côtés. L'artiste a divisé en deux moitiés le plafond lui-même : la décoration comprend ainsi douze peintures.

Il faut suivre d'abord, pourvoir l'histoire se dérouler dans son ordre, les dix compositions latérales, qui toutes occupent un espace égal et delà même forme, imposé par rarchitceture.

Le premier de ces tableaux nous montre Vénus et l'Amour. Tout le début de l'histoire d'Apulée a été volontairement omis par Raphaël; si nous ne savions pas qu'il s'agit de Psyché, rien ne nous aiderait à deviner. Du haut du ciel, Vénus, le visage courroucé, montre quelque chose au bel adolescent qui se tient à ses côtés; ce qu'elle lui montre, en lui demandant vengeance, c'est la mortelle insolente, devenue sa rivale sur la terre, pour laquelle on déserte ses autels.

Le second tableau appartient tout entier à Raphaël ; on le chercherait en vain dans Apulée. L'Amour a vu Psyché ; mais sa vue n'a point produit en lui l'elfet qu'avait espéré Vénus : lui qui se plaît à inspirer les passions au lieu de les ressentir, il a pour la première fois été pris ; loin de s'associer au courroux de sa mère, il vient prier les trois Grâces de protéger Psyché et de la parer de tous leurs dons.

Au troisième tableau, voici Vénus de nouveau. Sur les amours de Psyché et de Cupidon, sur le ravissement de Psyché au palais magnifique, sur les nuits et les jours qui suivent, sur les fatales suggestions des sœurs de Psyché, sur la scène de la lampe et les néfastes effets d'une trop pardonnable curiosité, Raphaël a sauté comme à pieds joints. Vénus a tout découvert, elle sait maintenant l'odieuse trahison de son fils ; elle s'est promis une vengeance éclatante. Elle est venue demander à Junon et à Cérès de lui prêter leur concours.

Ce n'est pas tout d'avoir pour elle les grandes déesses; il lui faut l'aide du plus puissant des dieux, du maître du ciel et de la terre, de Jupiter, son père. Emportée sur son char traîné par deux colombes, le front couronné du diadème, comme une reine, nous la voyons au quatrième tableau qui traverse l'espace d'un élan triomphal montant vers l'Olympe.

Au cinquième tableau, elle est auprès de Jupiter. Elle n'est plus la Vénus triomphante et superbe de tout à l'heure ; elle est la solliciteuse humble et déférente qui vient exposer ses doléances au dieu tout-puissant.

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E DESCEND DU CIEL POUR PUBLIER LES ORDRES DE JUPITER l'cdais de laFarnésine. àRome

Assis sur son trône, l'aigle à ses pieds, Jupiter écoute avec une gravité douce et bienveillante.

La requête impitoyable de Vénus a été accueillie. Au sixième tableau, voici Mercure qui descend de l'Empyrée, fendant l'air d'un vol rapide. Toute la figure se précipite vers le bas, d'un admirable mouvement. 11 vient proclamer sur la terre l'ordre du dieu souverain, signifier à qui que ce soit la défense de donner asile à Psyché, l'esclave fugitive de Vénus.

Ici encore, nouvelle interruption de l'histoire toile que la raconte Apulée. Rien de Psyché venant elle-même se livrer à Vénus; rien des épreuves diverses qui lui sont infligées ; rien de son terrible voyage parmi les monstres infernaux. Au septième tableau, voici pour. la première fois Psyché figurant dans cette histoire dont elle est l'héroïne. Soulevée par les amours, elle monte lentement dans les airs, tenant à la main cette boîte, ou, pour mieux dire, ce vase qu'elle est chargée de rapporter à Vénus, qu'elle a si bien manqué ne lui rapporter jamais.

Le huitième tableau nous la présente à côté de son ennemie. Vénus est occupée à sa toilolte; derrière elle. Psyché agenouillée lui présente, dans l'attitude des suppliants, le flacon remis par Proserpine. Est-ce le courroux, est-ce l'étonnement qu'on lit sur le visage de Vénus?

L'Amour cependant est allé à son tour trouver Jupiter. Il lui a r.iconté sa passion, il lui a montré les infortunes de Psyché ; il a attendri le maître de l'Olympe, qui se souvient des services que tant de fois l'Amour lui a rendus. Jupiter a pardonné, il a promis de forcer Vénus elle-même à pardonner. Comme gage de sa parole, il embrasse tendrement son petit-fils. Tel est le sujet du neuvième tableau.

Au dixième tableau, nous revoyons une fois encore Mercure, le messager de Jupiter. Il est bien cette fois le Mercure Psychoponape, non pas celui qui conduit les âmes au séjour des Ombres, mais celui qui est chargé d'amener au séjour lumineux des dieux Psyché à qui l'immortalité est accordée. Il emporte Psyché dans ses bras et s'élève, la soutenant, toute heureuse après tant de douleurs ; il va l'introduire dans l'assemblée des Immortels, où l'attend le bien-aimé, le céleste époux qu'elle avait cru perdre sans retour.

100 RAPHAËr. ET LA FARNÉSINE.

Les deux grandes compositions du plafond sont consacrées à nous montrer la fin de l'histoire ; elles mettent sous nos yeux le triomphe de Psyché. L'artiste ici s'est borné à illustrer Apulée : dans le premier des deuxtab!eaux, Psyché amenée dans l'Olympo est unie à l'Amour par Jupiter; dans le second, l'Olympe en fête célèbre en un grand banquet les noces de l'Amour et de Psyché.

Le vrai sujet de ces peintures, on le voit, c'est l'Olympe avec ses immortels habitants, offrant aux yeux des hommes, dans un chœur admirable, toutes les splendeurs de la forme, réunissant ce qu'ils ont entrevu épars dans la nature ici et là de grâce ou de force, de beauté idéale et d'harmonie. Et si l'on cherche une pensée sous cette forme, elle ne sera point, comme on l'a prétendu, la supériorité de l'esprit sur la matière, l'immortalité promise aux élus dans la résurrection glorieuse; elle est une pensée toute païenne à propos de laquelle l'artiste ne songe pas à raffiner : c'est l'éternel rêve de bonheur de l'humanité, c'est un autre Cantique des Cantiques chanté en l'honneur de l'amour ou profane ou autre, comme l'on voudra; la Sulamite unie au bien-aimé, l'amour triomphant de toutes les épreuves et de tous les obstacles. Et ainsi le sens de X Histoire de Psyché ne diffère guère de celui de la Galatée : ce que glorifiait la Galatée^ c'était la beauté souveraine et l'amour source de toute joie et de toute vie, et ce que glorifie encore l'Histoire de Psyché, c'est la beauté et c'est l'amour.

On ne se lassera pas d'admirer les compositions de V Histoire de A«//rA^. Quand on songe aux difficultés qu'imposait l'architecture au génie de l'artiste, quand on regarde ces pendentifs exactement pareils avec leur forme de pyramide renversée, on est étonné de la difficulté de l'entreprise et de l'aisance avec laquelle Raphaël en a triomphé. Il semblait condamné par la force même des choses à la monotonie, et rien n'est plus varié que son œuvre. Il a donné là le plus merveilleux exemple du genre décoratif,

qui vaut surtout par l'aspect et les grands partis pris : il a volontairement négligé ici tous les détails, et cela au moment même où ailleurs, dans la décoration des Loges ou dans la salle de bain du cardinal Bibbiena, il multipliait si complaisamment les détails ingénieux et pittoresques. C'est que, dans les Loges et la salle de bain, la décoration se trouvait à la portée de l'œil et devait charmer parle détail même. A la Farnésine, vu la hauteur du portique, tous les détails eussent été perdus. Les figures sont colossales, telles qu'il les fallait pour produire tout leur effet sur l'œil du spectateur qui les regarde d'en bas. Leur proportion est en harmonie avec l'architecture, avec les dimensions de la salle. Pour rendre justice à Raphaël il suffit de se rappeler les peintures de M. Paul Baudry, qui ont paru si charmantes lorsqu'elles furent exposées à l'École des Beaux-Arts, à la hauteur qui leur convenait, qui ont tant perdu depuis qu'elles sont h leur place au foyer de l'Opéra.

Ce sont aussi deux admirables compositions que les grandes peintures du plafond : l'assemblée des dieux de l'Olympe, comme divisée en deux parties auxquelles sert de lien la figure de Janus avec son double visage ; les noces de Psyché avec leurs trois beaux groupes qui tour à tour appellent et retiennent les yeux, sans pourtant nuire à l'harmonie de l'ensemble, laissant bien la place d'honneur, dans l'intérêt général, aux héros de la fête, à Psyché et à l'Amour.

Le grand malheur des fresques de la Farnésine, c'est que l'exécution n'y répond pas à la beauté des compositions. Il faut d'abord faire ici la part du temps. Le grand air est terrible aux peintures à fresque, même sous le ciel de Rome, et il l'est surtout aux bords du Tibre. Il a fallu, pour préserver d'une dégradation complète les peintures des Loges situées au second étage du Vatican, fermer la loge par un vitrage ; encore s'y est-on pris trop tard. Combien l'humidité devait-elle être plus fatale aux fresques du rez-de-chaussée de la Farnésine ! Dès le xvii^ siècle, les peintures de Psyché étaient menacées d'une ruine totale. L'enduit se détachait partout; en maints endroits il était tombé déjcà, faisant d'horribles trous dans la peinture. Le plus illustre des peintres d'alors, le chevalier Carlo Maratta, fut appelé pour sauver, autant que faire se pouvait, les peintures du maître.

Le portique, ouvert jusqu'alors, fut clos par des vitrages. 11 fallut enfoncer dans les fresques près de deux cents attaches de fer pour rclcuir l'enduit prêt à choir. On mit les crampons autant que possible dans l'intervalle des figures; mais plus d'une fois on dut entamer les figures elles-mêmes. C'est, à ce prix seulement que l'œuvre put être conservée.

Mais ce n'est pas tout. L'humidité avait dévoré les bleus des fonds ; ailleurs, elle avait endommagé et mêlé les couleurs ; ailleurs encore, c'étaient des morceaux entiers de la peinture qui étaient tombés. On assure que Carlo Maratta s'acquitta de la tâche avec toute la conscience et tout le respect possibles. Mais hélas! il n'était rien moins qu'un coloriste. Le bleu des fonds est aujourd'hui de l'aspect le plus cru, le plus violent, le plus désagréable ; rien n'est plus désagréable non plus que l'edet des guirlandes vertes bariolées de fruits de toutes couleurs qui encadrent les compositions. Les figures elles-mêmes, tantôt pâles et comme lavées, tantôt poussées au rouge et au chocolat, sont déplaisantes à regarder. Avant de trouver [)Iaisir aux peintures de la Farnésine, il faut vaincre une première révolte des yeux. Les deux grands tableaux du plafond surtout, ceux qui représentent l'Olympe, ceux qui devraient être les plus clairs et les plus limpides, sont naturellement ceux qui ont le plus souffert et de l'humidité et de la restauration. Des couleurs primitives et des repeints le temps a fait une horrible opération chimique, un amalgame sans nom de rouge, de blanc, de jaune, de vert, où tout est criard et faux ; plus on les regarde et plus l'œil proteste. Une gravure seule ou un bon dessin peuvent faire oublier à ceux qui l'ont rcruc l'impression causée par l'original. Que dirait Raphaël, s'il pouvait renaître et revoir une heure seulement ce qu'est devenue son IJistoire de Psyché !

Il ne faut cependant pas accuser seulement les restaurations et le temps. Raphaël a ici, lui aussi, sa grosse part de responsabilité. Les années heureuses et bénies de sa jeunesse étaient passées pour lui. 11 vivait maintenant, emporté par un tourbillon, sans même avoir le temps d'examiner où ce tourbillon l'entraînait. Rentré dans son atelier, il retrouvait son génie d'artiste consciencieux et serein, épris de la perfection, aimant l'art et n'aimant que lui. Mais ce qu'il avait perdu sans retour,

c'était cotte paix de la vie qui permet d'exécuter à loisir et à son heure les œuvres entreprises, et de les porter à ce degré où elles satisfont entièrement la conscience et les yeux de l'artiste.

Depuis plusieurs années déjà il se surmenait. A ce maître impérieux qui s'était appelé Jules II un autre maître avait succédé, plus doux, plus affable, — plus exigeant peut-être encore. Jules II était un vieillard sombre, austère, dur, mais il avait du moins le sentiment de la vraie grandeur. Il n'aimait pas les fêtes; il n'avait point dérangé sou peintre du travail des Stances. Plus jeune, vrai lils de Florence, tout prodigue et magnifique, ami des fêtes, des plaisirs, do tous les plaisirs aussi bien que de la chasse, Léon X était un esprit frivole autant qu'aimable. 11 traitait le gouvernement de l'Eglise aussi légèrement que la politique. Quand la Réforme commença à gronder en Allemagne, il ne trouva rien à dire sinon ce mot : « Querelle de moines ! » Il ne devina pas plus le grand orage du xvr siècle que, plus tard, les grands seigneurs de la cour de Louis XVI, qui applaudissaient le Mariage de Figaro, ne devaient deviner le menaçant orage de la Révolution. L'important, pour lui, c'était de trouver chaque jour une fantaisie nouvelle qui pût le distraire jusqu'au soir.

Les grands peintres sont souvent de terribles révélateurs, précisément parce qu'ils ne songent qu'à exprimer la réalité sans intention de satire. Nous avons, de la main de Raphaël, un admirable portrait de Léon X, dans la galerie Pitti. Que fait-il, ce pontife souverain de la chrétienté revêtu de ses habits sacerdotaux, derrière lequel se tiennent gravement deux cardinaux debout ? Assis devant une table sur laquelle est ouvert un livre enrichi de miniatures superbes, une loupe à la main, il examine des camées antiques au lieu d'administrer l'Église.

Toujours occupé de caprices nouveaux et fastueux, LéonX abusait de tous : il abusait de Raphaël surtout. Un souverain absolu n'a guère à sa disposition un tel homme pour s'aviser de le ménager. Raphaël était trop désireux de plaire, trop docile, trop parfait courtisan, pour être capable de défendre son indépendance ; grâce à ses dons merveilleux, tout travail l'attirait; grâce à sa merveilleuse facilité, il suffisait à tout; lui-même était sans doute et flatté de tenir tant de place à la cour du pontife, et

désireux de ne laisser aucun autre s'introduire dans sa faveur et devenir pour lui un rival peut-être redoutable. 11 produisait, il produisait sans relâche, heureux de produire et de faire sortir de sa tète et de son cœur tout ce qu'il y portait, sans même se demander si, à ce labeur effrayant» il ne dévorait pas sa vie. En même temps qu'il était chargé des travaux de la reconstruction de Saint-Pierre, il poursuivait au Vatican la décoration de la salle de VJ/uendie du Borgo ; il préparait la décoration de la salle de la Bataille de Constantin; il décorait les Loges, et traçait pour elles les compositions tirées de la Bible ; il faisait, pour les tapisseries de Bruxelles, les Cartons oii étaient mis en scène les Actes des Apôtres. 11 fut bientôt encore, par-dessus le marché, le conservateur des monuments antiques; il les relevait et les faisait relever; il les protégeait contre les injures des barbares contemporains. A chaque instant, il était interrompu de ces grands travaux pour quelque besogne frivole. Un jour c'était, pour une représentation théâtrale, un rideau à peindre et des décors à brosser ; un autre jour, la fantaisie du pape voulait que son peintre exécutât le portrait de son éléphant. Il est permis de croire que Raphaël maugréait parfois, mais il obéissait toujours.

Encore s'il n'eût eu à satisfaire que Léon X : mais sa gloire était maintenant universelle et il en subissait les inconvénients. Le grand embarras, pour un artiste, c'est d'avoir assez de travaux ou de n'en pas avoir trop. Il est bien difficile de refuser une commande, car chaque commande nouvelle, c'est un hommage rendu à sa renommée ! Puis Raphaël ne dédaignait point l'argent; il avait connu la gène, sinon la pauvreté : il souhaitait la fortune et nous savons qu'il entendait ses intérêts. On lui demandait de toutes parts maintenant des portraits, des tableaux : Chigi le pressait; Bibbiena le pressait ; les couvents riches le pressaient ; les souverains eux-mêmes, comme François I", attirés par sa réputation, se faisaient ses clients ; chacun voulait avoir une œuvre de lui, et à ses tableaux il ajoutait encore les dessins que Marc-Antoine était chargé de graver. L'énumération seule des travaux accomplis par Raphaël dans les cinq dernières années de sa vie confond la pensée !

La conséquence forcée d'une telle situation, la voici. Pour exécuter

ses œuvres, pour peindre, il ne lui restait, pour ainsi dire, plus de temps. Il avait, à mesure que grandissait son nom et qu'augmentaient ses travaux, appelé et retenu autour de lui un certain nombre de disciples, qui l'avaient d'abord modestement aidé, suivant les traditions de l'art italien. Débordé par sa tâche, il leur faisait de jour en jour la part plus grande. L'atelier de Raphaël semblait une grande entreprise de peinture dont le maître était le chef. Il se réservait la composition comme le choix des sujets, et la griffe de Raphaël est sur tous ses dessins. Il continuait à étudier la nature, à l'interroger chaque jour; mais bien souvent son rôle se bornait là : c'étaient ses élèves qui agrandissaient les dessins et faisaient les cartons ; c'étaient eux qui , sur la muraille ou sur la toile , exécutaient les compositions. De toutes les figures de V Histoire de Psyché il en est une seule à laquelle la tradition veut que Raphaël ait lui-même mis la main : c'est, dans le second tableau, la figure de celle des trois Grâces qui est vue de dos.

Le mal était grand; car dans l'art rien ne compte sans la perfection de l'exécution. Les juges de cette époque avaient le goût trop exercé pour n'être pas frappés des moindres négligences. Quand les peintures de Psyché furent découvertes, elles trouvèrent des critiques sévères. Raphaël, tout homme du monde accompli qu'il fût, ne put retenir une parole dure à l'adresse d'une femme qui se déclarait choquée de la nudité de Mercure. Lorsque, bientôt après, les peintures de la salle de X Incendie du Borgo furent découvertes à leur tour, la critique se montra plus sévère encore.

La condition de l'artiste est terrible aussi bien que celle de l'homme de lettres ; il débute indéfiniment. A chaque œuvre nouvelle, ses œuvres antérieures ne comptent pas, ou plutôt comptent contre lui, s'il est possible de l'accabler sous la comparaison. S'il en vient à n'avoir plus de rivaux, son rival le plus redoutable c'est lui-même, c'est son passé : quand on ne demande plus s'il a du talent, s'il a même du génie, on se demande bientôt s'il en a toujours; et parfois, douleur suprême! lui-même se le demande. Pour retenir la renommée, il faut plus d'efforts encore que pour la conquérir. C'est l'incessante lutte pour la vie sous sa forme la

plus tragique, la plus meurtrière comme la plus haute. La sagesse ordonnerait de se reposer, mais le véritable artiste aime mieux mourir à la peine que déchoir, et tomber sur le champ de bataille qu'abdiquer. Plus il va, plus il lui faut se surpasser, étonner, forcer l'admiration, ajouter les prodiges aux prodiges, et il décline s'il cesse de grandir.

Raphaël en était là. Tout le monde avait salué joyeusement le soleil qui se levait au firmament. Tous les vœux avaient accompagné à ses débuts, et plus tard encore, le jeune homme porté plus haut par chaque œuvre nouvelle. On s'était même servi de son nom pour battre en brèche d'autres renommées depuis trop longtemps illustres. Maintenant tout ce qui l'avait servi se retournait contre lui : car la renommée trop illustre, c'était désormais la sienne.

Il avait contre lui la malignité et la mobilité de la foule, toujours en quête d'idoles nouvelles et qui ne fait des dieux que pour les briser ; il avait contre lui, avec les amis du changement , les envieux petits et grands : les envieux de son talent, les envieux de sa gloire, les envieux de la faveur dont il jouissait. Depuis la découverte des fresques de la chapelle Sixtine, on avait rencontré enfin le rival que l'on cherchait à lui opposer, et ce rival c'était Michel-Ange, le vivant contraste de Raphaël pour le génie comme pour le caractère. On le pouvait d'autant mieux que Raphaël avait été certainement saisi et troublé par les fresques de la Sixtine ; il leur avait rendu un hommage direct en copiant pour ainsi dire Michel-Ange dans un ou deux tableaux des Loges. Dans V Incendie du Dorgo, dans Y haïe de l'église Saint-Augustin, dans les peintures même de Psyché, l'influence de Michel-Ange n'était pas moins manifeste. Raphaël traversait une crise de sa gloire. Cependant, loin de s'abandonner, il se multipliait : il tenait à prouver à tous qu'il était bien toujours Raphaël.

Ce qui devait arriver arriva. A ce travail surhumain, il s'épuisait. Sa facilité même lui faisait illusion sur ses forces. Le cerveau, les nerfs, le corps, tout chez lui était surmené. Ce qui l'a tué, ce n'est pas, comme l'ont répété les sots, l'abus du plaisir: ce sont les excès de travail, non moins redoutables que les autres excès. L'un des derniers jours de

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