‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 47 sur 100 · JULES II · texte numérisé non relu

JULES II

Fidèle à son principe de toujours rechercher les artistes que la voix publique lui signalait comme les premiers dans leur spécialité, Jules II, alors même qu'il s'agissait de ces arts somptuaires pour lesquels il témoigna tant d'indifférence,

PORTRAIT DU CARDINAL ALIDOSI (Musée de Madrid.)

voulut attacher à son service des maîtres éminents entre tous : la peinture sur verre fut représentée par le plus illustre des verriers du xvf siècle, notre compatriote Guillaume Marcillat ; la sculpture et la marqueterie en bois, par un artiste non moins célèbre, Frà Giovanni, de Vérone.

co

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On comprend que ces arts secondaires, auxquels les prédécesseurs de Jules II avaient prodigué tant de faveurs, n'aient pas réussi à fixer l'attention d'un pape préoccupé de la reconstruction de Saint-Pierre. Une entreprise aussi gigantesque avait de quoi effrayer même le neveu de Sixte IV. Mais il devina aussi que, s'il parvenait à réaliser son projet favori, sa gloire éclipserait celle de tous les papes de la Renaissance. L'événement n'a pas trompé son attente. Jules II aurait eu beau créer la splendide cour du Belvédère, ouvrir la « via Giulia », faire restaurer ou agrandir la basilique des Saints-Apôtres et celle de Saint-Pierre-ès- Liens, la villa de la Magliana, et tant d'autres édifices auxquels il a attaché son nom ; il aurait eu beau commander à Michel-Ange les peintures de la Sixtine et le Moïse, à Raphaël les peintures des Chambres : s'il n'avait pas personnifié en lui la reconstruction de Saint-Pierre, il n'aurait été qu'un de ces Mécènes tels que la Renaissance en a tant comptés.

Le sacré collège, qui se composait alors d'une trentaine de membres (sous Léon X, ce chiffre fut porté à quarante-huit), comptait dans son sein plusieurs cardinaux célèbres par leur luxe ou leur amour des arts. Son doyen, Dominique- Raphaël Riario, qui portait la pourpre depuis le règne de son oncle Sixte IV, déployait une pompe royale. Quand il parcourait les rues de Rome, quatre cents hommes à cheval lui servaient d'escorte. Mais la protection qu'il accorda au Pérugin, à Peruzzi et à Bramante, la commande, auprès de Raphaël, de la Madone de Lorette, ont plus contribué à sa gloire que ses richesses et son faste; la fondation du palais de la Chancellerie a achevé de rendre son nom immortel. Pourquoi faut-il que la démolition de l'arc de triomphe de Gordien, dont le cardinal employa les matériaux aux besoins de la nouvelle construction, ait -terni une renommée si brillante !

Le cardinal vénitien Dominique Grimani, s'il ne signala pas son passage à Rome par une fondation aussi grandiose, réunit du moins, dans le palais de Saint-Marc, élevé par son compatriote le pape Paul II, un musée et une bibliothèque de 8000 volumes, qui, après avoir excité l'admiration des Romains, firent la gloire de Venise, à laquelle le cardinal légua les innombrables trésors recueillis dans la Ville éternelle. Ce que Grimani recherchait avec le plus d'ardeur, après les manuscrits et les antiques, c'étaient les tableaux flamands. Quel rare exemple de tolérance : admirer en même temps, en plein XVIe siècle, en pleine Italie, les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque ou romaine et ceux de l'Ecole flamande, à peine échappée à la domination du style gothique! Ajoutons que Raphaël fut également jugé digne de figurer dans le cabinet de l'illustre amateur vénitien : Grimani réussit, nous ignorons par quels moyens, à se procurer le carton (aujourd'hui perdu) de l'une des tapisseries du maître, la Conversion de sainl Paul, le seul de ces cartons qui soit revenu des Flandres en Italie. Le cardinal se berçait aussi de l'espoir de conquérir un ouvrage de Michel-Ange; celui-ci le lui avait du moins formellement promis. Mais cette

fois-ci encore la passion de la miniature reprit le dessus. Ne demanda-t-il pas au Titan florentin, qui appelait la peinture à l'huile un art bon pour les femmes, d'exécuter pour lui un petit tableau de chevalet !

Le cardinal Jean de Médicis, le futur pape Léon X, avait autant d'enthousiasme pour les lettres et les arts, mais sans pousser aussi loin l'ambition. Ce qu'il recherchait à ce moment, c'étaient surtout les manuscrits et les antiques. Nous aurons l'occasion de revenir sur ses goûts quand nous étudierons l'histoire de son pontificat.

Devant ces trois Mécènes, le rôle des autres cardinaux semblait passablement effacé. Rappelons seulement qu'Hippolyte d'Esté, premier du nom, se distinguait par son luxe : il réunit entre autres une superbe suite de tapisseries.

Plus encore que le collège des cardinaux, la curie proprement dite contribuait à faire de la cour pontificale le milieu le plus spirituel, le plus lettré, le plus artiste qui fût alors au monde. Moins en évidence que les princes de l'Eglise, l'esprit toujours tenu en éveil par une ambition non encore satisfaite, aimant les lettres pour elles-mêmes, et pour les encouragements qu'elles rencontraient en haut lieu, les « curiales », j'entends les secrétaires des brefs, les employés de la chancellerie, les avocats consistoriaux, les protonotaires apostoliques, etc., formaient une société d'élite recrutée dans toutes les parties de l'Europe, et qui jetait sur la Ville éternelle un incomparable éclat.

Vers l'époque de l'arrivée de Raphaël, les plus brillants d'entre ces cardinaux en herbe s'appelaient Bibbiena, Bembo, Inghirami, Goritz, Balthazar Turini. Nous avons nommé du coup cinq des meilleurs amis du Sanzio. Celui-ci s'était lié, à Urbin déjà, avec Bembo et avec Bibbiena. On devine quelle fut sa joie en retrouvant à Rome ses deux amis, qui occupaient dès lors une situation considérable.

Né à Venise, en 1470, d'une famille noble, Pierre Bembo fit ses premières études à Florence, puis se rendit à Messine pour y apprendre le grec sous la direction de Constantin Lascaris; il fréquenta en dernier lieu l'université de Padoue, où il reçut les leçons du philosophe Leonico Tomeo. Ses Asolani, dialogues sur l'amour, le rendirent promptement célèbre. Les cours de Ferrare et d'Urbin se le disputèrent longtemps; il donna enfin la préférence à cette dernière ville et y résida pendant près de six ans. Il fit un premier séjour à Rome en i5io; en 1 5 1 2 , il y retourna en compagnie de Julien de Médicis, dont il avait gagné l'amitié, et résolut cette fois d'y fixer sa demeure. Le déchiffrement d'un vieux manuscrit latin qu'on avait envoyé à Jules II lui concilia les bonnes grâces de ce pontife. Il rencontra plus de faveur encore auprès de son successeur, qui le choisit pour secrétaire, avec 1 000 ducats d'appointements et 2000 ducats de bénéfices ecclésiastiques.

Bembo compte parmi les plus fins littérateurs de la Renaissance ; il maniait avec une égale facilité l'italien et le latin. C'était en même temps un amateur

d'un goût exquis, un curieux dans toute l'acception du terme. L'intérêt qu'il témoignait aux arts était exempt de toute banalité, de toute jactance. Les antiques et les œuvres de la Renaissance se partageaient sa faveur; l'admiration

portrait du cardinal bibdiena (Palais Pitti.)

de la sculpture gréco-romaine s'alliait chez lui au plus vit enthousiasme pour le génie de son ami Raphaël : ses lettres, l'inventaire de son musée, en font foi. Quoique l'âge d'or des collectionneurs fût passé, Bembo réussit à former, sans trop de sacrifices, une collection de marbres, de bronzes, de gemmes, de mé-

dailles, qui, vers le milieu du siècle, passait pour une des plus précieuses de l'Italie. Sa passion pour toutes ces belles choses était extrême. En i5i6, il écrivit à Bibbiena pour le supplier de lui céder sa Vénus de marbre, afin de lui donner

CH GOUTZWU.LEK.

l'RESQUE DE LA CHAMBRE DE BAIN PEINTE PAR RAPHAËL POUR LE CARDINAL BIBBIENA

place dans son cabinet entre les statues de son père Jupiter et de son trère Mars. Plus tard, se trouvant éloigné de ses trésors, il chargea un de ses amis de lui apporter au moins une partie de ses antiques : « Je ne puis vivre plus longtemps sans mes médailles », lui écrivait-il.

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Les lettres de Bembo nous montrent combien furent intimes ses relations avec Raphaël. Tantôt il visite, en compagnie du peintre, les ruines de Tivoli; tantôt il transmet à Bibbiena les commissions dont leur ami commun l'a chargé pour lui. C'est lui aussi qui, lorsque le Sanzio fut enlevé si brusquement à l'admiration de ses contemporains, servit d'interprète à l'Italie en deuil, et composa l'éloquente épitaphc : Ille hic est Raphaël....

Bernard Dovizio, ou, comme on l'appelait d'ordinaire, du nom de sa patrie, Bibbiena, avait autant d'esprit que Bembo, quoique les circonstances ne lui permissent pas de satisfaire au même point son goût pour les chefs-d'œuvre de l'art. Né en 1470, Bibbiena fut distingué de bonne heure par le juge si clairvoyant qui avait nom Laurent le Magnifique, et eut l'honneur de servir de secrétaire au diplomate doublé d'un poète. En 1494, il fut enveloppé dans la ruine de la maison de Médicis et dut s'enfuir avec les fils de Laurent. Urbin lui servit de refuge, ainsi qu'à Julien de Médicis, et il y composa sa comédie de la Calandra, qui passe pour la plus ancienne pièce en prose du théâtre italien. Malgré l'extrême liberté, ou plutôt la licence qui y régnait, la Calandra fut accueillie favorablement et rendit rapidement célèbre le nom de celui que Castiglione appelait familièrement « notre Bernard ». Mais Bibbiena avait des visées plus hautes : il brûlait de faire fortune dans la diplomatie, pour laquelle il se sentait des aptitudes particulières. Sa souplesse, son habileté, le firent promptement remarquer de Jules II, et il eut dès lors l'occasion de rendre de signalés services aux artistes, notamment à Michel-Ange, auquel il fit obtenir d'un coup un acompte de 2000 ducats d'or. Le conclave de 1 5 1 3 permit à Bibbiena de montrer au grand jour ses rares talents de négociateur : le cardinal Jean de Médicis lui dut en grande partie la tiare. Le nouveau pape ne se montra pas ingrat. Le jour même de son exaltation, il le nomma protonotaire apostolique, le lendemain trésorier; puis, au bout de six mois, cardinal, du titre de Santa- Maria in Porticu. Les honneurs, les charges, le souci des graves affaires qui lui étaient confiées, n'empêchèrent pas Bibbiena de prendre part aux divertissements d'une cour brillante entre toutes. Bien plus, il ne dédaigna pas de diriger parfois ces représentations théâtrales si chères à son maître; ce fut un spectacle nouveau que de voir un prince de l'Eglise se faire imprésario. Tant de souplesse finit par perdre Bibbiena. Soupçonné d'intriguer avec François Iur, auprès duquel il avait longtemps résidé en qualité de nonce, il perdit la faveur de Léon X, qu'on accusa même de l'avoir fait empoisonner.

Bibbiena semble n'avoir jamais réussi à amasser de grands trésors, quoiqu'il tînt de la libéralité du roi d'Espagne de nombreux bénéfices et un évêché rapportant 7000 ducats par an. Il se pourrait donc fort bien que Raphaël n'eût reçu de lui que de simples remerciements pour son portrait, pour la décoration de sa salle de bain, peut-être même pour le portrait de Jeanne d'Aragon, que le cardinal destinait au roi de France. Mais, s'il ne put pas prodiguer à son jeune ami

des encouragements matériels, il voulut du moins lui témoigner son affection, son admiration, en l'attachant à lui par les liens de la parenté. On sait qu'il le fiança, un peu contre le gré de l'artiste, à sa nièce Marie; il ne négligea rien pour hâter le mariage, que la mort de la jeune fille empêcha de se conclure. Une lettre de Bembo achève de prouver combien Raphaël avait d'influence sur l'esprit de son protecteur : écrivant à Bibbiena pour le prier de lui céder sa Vénus de marbre, Bembo ajoute : « Si ma demande vous paraissait trop hardie, Raphaël, que vous aimez tant, me promet de m'excuser auprès de vous; il m'a encouragé de vous l'adresser en tout état de cause. J'espère que vous ne voudrez pas faire à votre Raphaël l'affront de refuser... », etc.

Bibbiena avait passé à Rome toute l'année i5cr et une partie de l'année suivante; il s'y trouvait encore en mai l5o8 : il est donc possible qu'il ait été pour quelque chose dans l'appel adressé a Raphaël par Jules II.

Louis de Canossa, une autre de nos connaissances d'Urbin, s'était fixé à Rome sous le règne de Guidobaldo déjà. Jules II le nomma, en i5i i, évêque de Tricarico, et il assista en cette qualité au concile de Latran. Il était un des anneaux de la chaîne que les anciens coryphées de la cour d'Urbin formaient autour de la papauté. Quoique les goûts de Louis de Canossa lui fissent de préférence rechercher les livres et les manuscrits, il ne négligea pas les beaux-arts. Nous lui devons un des chefs-d'œuvre de Raphaël, la Sainte Famille, surnommée la Perle. Après avoir longtemps orné le palais des Canossa à Vérone, la Perle a trouvé un asile définitif au musée de Madrid.

Thomas Inghirami devait, comme Bibbiena, sa fortune à Laurent le Magnifique. Né à Volterra en 1470, il fut recueilli, après le sac de cette ville, en 1472, dans la maison du Magnifique, qui surveilla soigneusement ses études et l'envoya plus tard à Rome, où Alexandre VI lui fit un accueil favorable. Son habileté comme négociateur, non moins que son érudition, lui fraya la voie des honneurs. On cite de lui un trait qui prouve avec quelle facilité il maniait la langue latine : représentant avec quelques amis YHippolyte de Sénèque, devant le cardinal Riario, un accident survenu aux machines força les acteurs à suspendre un instant la représentation : Inghirami, pendant que l'on réparait le dommage, charma l'auditoire en improvisant des vers latins. Le surnom de Phèdre lui resta en souvenir de ce tour de force. Sous Jules II, il devint le prédicateur à la mode. Le pape, charmé de son éloquence, le nomma bibliothécaire et lui confia en outre les fonctions de secrétaire des brefs, qu'Inghirami quitta ensuite pour celles de secrétaire du sacré collège. Sa faveur ne fit qu'augmenter sous Léon X, et il pouvait à bon droit compter sur le chapeau de cardinal. Mais il mourut subitement en i5i6, n'ayant pas encore quarante-six ans. Malgré ses qualités si brillantes, que resterait-il aujourd'hui de Thomas Inghirami, si Raphaël n'avait éternisé ses traits dans l'admirable portrait du palais Pitti?

Sigismond Conti, de Foligno, secrétaire intime de Jules II, a également le droit de figurer parmi les représentants de la science romaine, quoiqu'il n'ait

PORTRAIT D INGHIRAMI (Palais Pitti.)

pas été un humaniste proprement dit. Son domaine, à lui, c'était l'histoire, non la littérature. Il nous a laissé une chronique contemporaine, qui a été livrée à la publicité dans ces dernières années seulement. Dès la fin du siècle précédent,

Giovanni Santi avait, dans la dédicace de son poème, célébré ses mérites. Par une singulière coïncidence, ce fut pour ce même savant que Raphaël peignit un de ses plus importants tableaux, la Vierge de Foligno. Le jeune artiste ne put pas jouir

PORTRAIT DE BALTHAZAR CASTIGLIONE (Musée du Louvre.)

longtemps de la protection de Conti : le secrétaire intime mourut au mois de février 1 5 1 2 .

Le président de la Chancellerie, Balthazar Turini, de Pescia en Toscane (né en 1481,111011 en 1 543), ne semble pas avoir ambitionné la gloire littéraire, comme la plupart de ceux de ses collègues que nous venons de passer en

revue. Mais c'était un grand ami des arts, et surtout de Raphaël. On remarquait dans sa galerie une Madone de Francia et deux tableaux de Léonard de Vinci, que celui-ci peignit pour lui en 1 5 1 3- 1 5 1 4. Il possédait également une petite statue de Satyre portant sur les épaules une outre qui servait de fontaine, statue dont Raphaël parle avec éloges. La villa qu'il fit construire sur le Janicule par Jules Romain, et qui existe encore, témoigne également de sa magnificence et de son goût.

Turini, ou, comme on l'appelait habituellement, monseigneur le dataire, semble s'être lié de fort bonne heure avec Raphaël. A chaque instant, dans la suite, nous le voyons rendre des services à son ami, ou bien intervenir auprès de lui pour hâter l'exécution de certains ouvrages. Telle était la confiance que Raphaël avait en lui, qu'il le nomma son exécuteur testamentaire. Turini justifia ce choix par la sollicitude avec laquelle il s'occupa d'honorer la mémoire du grand artiste. Ce fur lui qui acquit de ses héritiers la Madone au baldaquin et la fit placer dans l'église de sa ville natale, Pescia.

A ne tenir compte que de l'importance des fonctions confiées à ces personnages, de la rigueur de l'étiquette à laquelle ils étaient soumis, comme aussi de leurs prétentions à l'érudition, on pourrait croire que la gaieté, la cordialité, fussent bannies de leur milieu. Certes, rien de plus pédant que la plupart de leurs poésies, écrites dans une langue morte; dans leur correspondance aussi, des formules froides et solennelles étouffent à chaque instant tout ce qui s'appelle vivacité, fantaisie, expansion. Mais ne nous arrêtons pas aux dehors; si nous essayons de pénétrer dans l'intimité d'un Bibbiena, d'un Bembo, d'un Sadolet, d'un Inghirami, nous ne tardons pas à découvrir qu'il y a place dans leur cœur pour le dévouement, qu'ils sont hommes d'esprit, qu'ils aiment à rire de ce bon et large rire de la Renaissance. Ils ne dédaignent pas de prendre part à toutes les folies du carnaval, de se produire sur les planches devant une assemblée d'élite. Bien plus, ils savent plier aux bons mots la gravité du latin. L'un lancera une invitation à diner écrite avec une grâce et une légèreté qui auraient pu faire envie à Horace; l'autre, l'austère Sadolet, chantera dans la langue de Virgile les louanges de la belle Imperia.

Sous Jules II, un étranger, Jean Goritz de Luxembourg, devenu Romain de cœur et de mœurs, se fit le principal champion de ces traditions de bonne humeur et de jovialité, auxquelles il joignait une qualité inconnue à ses nouveaux concitoyens, l'hospitalité. Ce brave vieillard remplissait depuis un temps immémorial l'office de collecteur des suppliques. Son enthousiasme pour l'antiquité, sa vivacité, sa pétulance, le faisaient aimer de tous. Quoiqu'il ne fût pas riche, il transforma sa villa en rendez-vous de tous les beaux esprits. Une fois par an, à la fête de sa patronne, sainte Anne, un splendide festin réunissait tout ce que Rome comptait d'humanistes. Il fallait voir les exploits poétiques et gastronomiques des convives ! Un recueil, les Coryciana, en a conservé le souvenir à la postérité. Il a fait presque autant pour la célébrité de Goritz que le

LA COUR DE JULES IL i63

beau groupe de marbre dont André Sansovino orna sa chapelle, à Saint-Augustin, et la fresque que le Sanzio — car notre maître aussi a été en relations avec le brave amateur luxembourgeois — peignit pour lui sur un des piliers de la même église, le Prophète haïe.

En tête des humanistes laïques figurait un des membres les plus éminents du cénacle d'Urbin, le comte Balthazar Castiglione. Il était né en 1478 dans le marquisat de Mantoue, et comptait par conséquent cinq années de plus que l'artiste auquel l'unit une si tendre amitié. Sa famille, qui était alliée aux Gonzague, ne négligea rien pour lui donner la plus brillante éducation. Elle l'envoya, fort jeune, à la cour de Ludovic le More, pour qu'il s'y perfectionnât à la fois dans les exercices du corps et dans la connaissance de l'antiquité classique. Les écrivains auxquels il donnait la préférence furent, en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin, Virgile, Cicéron et Tibulle. Le goût décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus remarquables de sa langue maternelle. Il aimait particulièrement Dante, Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien. Dans l'auteur de la Divine Comédie, il admirait l'énergie et la science ; chez le chantre de Laure, la tendresse et l'élégance; chez Laurent de Médicis et Politien, le feu naturel et la facilité.

L'influence de ces études fut si forte sur Castiglione, que, dans la suite, devenu tour à tour capitaine et diplomate, il ne connut jamais l'ambition effrénée propre à ses amis, véritable poison que Rome semblait avoir le privilège d'infuser à tous ses hôtes. Quelles que fussent, d'un côté les ressources de son esprit, de l'autre la modicité de sa fortune, quelque habileté qu'il déployât toutes les lois qu'il s'agissait d'assurer le succès de négociations intéressant ses maîtres, il se montra, personnellement, d'une modération et d'un désintéressement vraiment dignes de sympathie. Lorsque, après de longs et loyaux services, le duc d'Urbin lui lit don d'une terre, il s'estima le plus heureux des hommes, et cependant ce fief, ce château, qu'il célébrait en termes si enthousiastes, ne rapportait que 200 ducats par an, c'est-à-dire la quinzième partie des appointements d'un Bembo. Jamais non plus il ne méconnut les droits du cœur : ses admirables poésies, élégies latines, chansons italiennes, sont là pour témoigner de son exquise sensibilité. Il y perce une sorte de mélancolie toute moderne, mais qui n'empêche pas la diction d'être d'une pureté, d'une élégance vraiment classiques. On en jugera par le début de la plus célèbre d'entre ces chansons d'amour : « La fleur de ma première jeunesse est passée; je sens dans mon cœur de moins vagues désirs, et peut-être mon visage ne respire plus, comme autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés' fuient en un moment, plus rapides qu'une flèche, et le temps, dans son vol, emporte, sans jamais nous les rendre, toutes les choses sujettes à la mort. Cette vie fragile, qui nous est si chère, est une ombre, un nuage d'un moment, une fumée,

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une vapeur légère, une mer troublée par la tempête, une obscure prison.

— En réfléchissant ainsi, à part moi, la raison vient m'éclairer d'une vive lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me fait voir que, jusqu'à ce jour, mon cœur a été le jouet des artifices de l'amour, qui seul a causé toutes mes peines. »

Castiglione n'était pas seulement un poète digne de marcher de pair avec les plus grands de son siècle, il était encore, en matière d'art, un juge aussi sévère que délicat. Son influence sur Raphaël, dont il fut un des premiers à deviner le génie, a été des plus considérables. Nul doute qu'il n'ait souvent indiqué à son ami, plus jeune que lui, et moins familiarisé avec la littérature ou l'histoire, les sujets dont celui-ci tirait ensuite un parti si brillant. Ses conseils ne lui furent pas moins précieux pendant l'exécution même des travaux. Ce fut lui aussi, tout nous autorise à l'affirmer, qui encouragea le plus chez Raphaël l'étude de l'antique. Ses vers sur la Cléopâtre exposée au Vatican, ses lettres, sa passion pour les marbres ou les gemmes, nous prouvent à quel point il était pénétré d'admiration pour les chefs-d'œuvre de l'art classique. Nous le verrons, par la suite, collaborer au rapport que Raphaël adressa au pape sur la restitution de l'ancienne Rome, et proclamer en termes enthousiastes la grandeur de la civilisation païenne.

Castiglione était, comme Bembo, de la race des amateurs : il se tenait sans cesse à l'affût des belles choses, préférant, il nous le dit lui-même, une pièce hors ligne à cinquante ouvrages médiocres. La modicité de ses ressources ne lui permit pas de réunir une collection comparable à celle de son ami ; mais l'ardeur qu'il mit dans ses recherches n'était pas moindre. En vrai fils de son siècle, il poursuivit tout d'abord les antiques : ses lettres nous apprennent qu'il possédait plusieurs marbres, notamment des bustes. Il désirait surtout conquérir certain camée antique orné d'une tête de Socrate, et ne recula pas, pour s'en rendre possesseur, devant la dépense d'une trentaine de ducats, somme relativement élevée pour lui. Mais l'art moderne, l'art vivant, ne le passionnait guère moins. Intimement lié avec Raphaël et avec ses élèves favoris, Jules Romain et Jean François Penni, fréquentant tour à tour les salons et les ateliers, il avait l'occasion de rendre à ses amis une foule de services : à l'un il indiquait le sujet de compositions mythologiques ou allégoriques ; l'autre lui devait d'entrer en relations avec de puissants protecteurs, ou de recevoir le paiement de quelque vieille dette. C'est lui, également, qui décida Jules Romain à s'établir à Mantoue. Aussi sa collection d'œuvres contemporaines s'enrichissait-elle en quelque sorte d'elle-même. Raphaël fit deux fois son portrait ; deux fois aussi il lui fournit l'esquisse de médailles que le comte désirait faire fondre. Quant à Jules Romain, Castiglione lui demanda de décorer quelques salles de son palais de Mantoue.

— Fidèle au souvenir du plus grand de ses amis, Castiglione ne négligea rien, après sa mort, pour sauver de l'oubli quelques-uns de ses chefs-d'œuvre.

On est heureux de trouver, à côté de Raphaël, cette belle et sereine figure,

LA COUR DE JULES II. ib5

cet esprit si noble et si élevé, ce caractère si digne de sympathie. Comme homme et comme artiste, l'Urbinate lui a dû beaucoup.

Le plus illustre des poètes italiens du temps, l'Arioste, visita également Rome pendant le règne de Jules II, et entra, lui aussi, en relations avec Raphaël. Son souverain, le duc Alphonse de Ferrare, l'envoya deux fois en ambassade auprès du pape ; mais l'accueil que le poète reçut de Jules II ne fut pas des plus encourageants. Un jour le fougueux pontife fut transporté d'une telle colère contre le duc et son envoyé, qu'il voulut faire jeter ce dernier à l'eau. Ses graves négociations n'empêchèrent pas le futur auteur de Roland furieux de rechercher la société de ses confrères, comme aussi celle des artistes. Nous savons par une lettre, dont le texte original est malheureusement perdu, que Raphaël, à l'époque où il peignit la Dispute du Suint Sacrement, sollicita ses conseils pour le choix des personnages qu'il se proposait d'introduire dans la composition. La belle épitaphe latine que le poète composa pour son ami, et dans laquelle il déplora en termes émus sa fin prématurée, est aussi une preuve de la cordialité de leurs rapports. — L'Arioste revint à Rome peu de temps après l'avènement de Léon X : il fut gracieusement accueilli du nouveau pape, qui ne souffrit pas qu'il restât à genoux devant lui, et l'embrassa sur les deux joues. Mais tout se borna à ces vaines démonstrations d'estime, et le poète ne rapporta de l'entrevue que la promesse d'un privilège pour l'impression de son Roland. Aussi ne tarda-t-il pas à quitter Rome avec la ferme intention de n'y plus retourner. Il exhala son courroux dans un apologue aussi spirituel que mordant. Mais si le pape avait montré trop d'hésitation, le poète, de son côté, était allé trop vite en besogne : les bienfaits de Léon X ne tardèrent pas à le ramener à d'autres sentiments.

A ces hommes éminents, dont l'amitié honorait Raphaël, on regrette d'avoir à ajouter le plus vil d'entre les écrivains de la Renaissance, celui dont le nom est devenu synonyme de chantage, de dépravation morale et intellectuelle, ce César Borgia de la littérature qui s'appelle Pierre l'Arétin. Né à Arezzo en 1492, Pierre était venu, tout jeune encore, chercher fortune à Rome. Il entra d'abord au service de Chigi, chez qui il fit la connaissance de Raphaël. A l'entendre, c'est lui qui aurait conseillé au banquier de confier à l'Urbinate la décoration de sa villa. Chassé pour vol de la maison de son protecteur, il réussit à obtenir un emploi au Vatican et y resta jusqu'au moment où Jules II l'en fit expulser pour quelque méfait. Il fut plus heureux auprès de Léon X, qui lui donna de nombreuses marques de sa bienveillance. Ce fut à ce moment sans doute qu'il se lia plus particulièrement avec Raphaël, dont il devint, il l'affirme, l'ami intime. Sa collaboration aux fameuses estampes composées par Jules Romain et gravées par Marc-Antoine, le superbe portrait dans lequel ce dernier l'a représenté, enfin sa correspondance avec Jean d'Udine, prouvent que l'Arétin réussit également à s'insinuer dans les bonnes grâces des élèves du Sanzio1.

I. Voy. le brillant volume de M. Pierre Gauthiez : t'Arctiu. Paris, Hachette, i8g5.

Parfois aussi, quelque humaniste étranger (la Renaissance commençait à se faire jour de ce côté-ci des Alpes) venait rendre visite à ses confrères italiens, leur soumettre ses doutes, s'inspirer de leurs conseils. Rome n'était-elle pas devenue la patrie commune de tous les érudits, comme le disait en termes éloquents le cardinal Riario? Sous le règne de Jules II, le plus éminent de ces visiteurs fut Érasme, c'est-à-dire l'homme qui personnifiait le mieux l'esprit de libre recherche, une des plus hautes figures du x\T siècle, un novateur auquel, pour faire pénétrer ses idées dans les masses, il ne manquait que l'énergie du caractère. A trois reprises, nous trouvons l'humaniste flamand à Rome '.

Combien cet esprit délicat n'était-il pas plus apte à comprendre la douce civilisation italienne, avec ses finesses, ses raffinements, ses sous-entendus, ses réticences, et, disons-le bien haut, sa souveraine impartialité, que le fougueux moine augustin dont Rome reçut la visite en oio, et dont l'ardente initiative devait tuer la Renaissance en lui substituant la Réformation. Le frère Martin Luther, lorsqu'il fut envoyé en Italie pour des affaires de son couvent, ne fréquenta ni humanistes ni artistes; il regarda avec mépris cette pompe, ces futilités; s'indigna de la dépravation des mœurs, de la frivolité de la pensée. Rien de plus caractéristique à cet égard que le tableau de Rome tracé par le célèbre réformateur allemand dans ses Propos de table. Nous y voyons combien l'art avait peu de prise sur son esprit. « On reconnaît à peine, dit-il, les traces de Rome antique et de l'endroit où elle était située. Le Theatrum (le Colisée) subsiste encore, ainsi que les Thermœ Dioeletiauw ; c'était là un bain de Dioclétien dont les eaux, provenant de Naples, à la distance de 2? milles allemands, venaient aboutir à un riche et superbe édifice. Rome, telle qu'on la voit aujourd'hui, est comme un cadavre pourri en comparaison des édifices anciens. Les maisons sont aujourd'hui au niveau des toits d'autrefois, tant est grande la masse de ruines qui s'y est accumulée; pour s'en convaincre, on n'a qu'à visiter les bords du Tibre : les décombres y atteignent la hauteur de deux lances de lansquenet. Mais aujourd'hui encore elle a sa splendeur; le pape y brille avec sa suite montée sur des chevaux de race. »

Luther disait, plus tard, qu'il ne voudrait pas, pour iooooo écus, n'avoir pas vu Rome. A partir de ce moment, sa foi fut ébranlée, et le jour où sa conscience lui ordonna de prêcher la révolte, il détacha de l'Église des millions de fidèles. Ce fut aussi, sans doute, un grand mouvement, une révolution de l'esprit humain plus éminemment populaire que l'autre. Mais on nous permettra de regretter que l'admirable fleur de la Renaissance ait été étouffée à peine épanouie, entre le protestantisme d'un côté, la réaction catholique de l'autre. Au milieu de partis si hostiles, si violents, y avait-il place pour l'indépendance, pour la tolérance, pour ces nobles qualités qui nous ont donné, dans le domaine de la littérature un Érasme, dans celui de l'art un Raphaël ?

i. Vov. l'article de M. de Nolhac, Revue critique, [887, t. I, p. 1 14.

Quoique les dignitaires ecclésiastiques formassent le noyau de la cour pontificale et lui donnassent sa physionomie véritable, l'élément laïque n'en était pas moins brillamment représenté à Rome. Outre les nombreux ambassadeurs accrédités près de Jules II, outre les capitaines qui commandaient ses troupes (Rome ressemblait par moments à un vaste camp, tout plein du bruit des armes), on rencontrait fréquemment dans l'entourage du pape des princes italiens ou étrangers attirés sur les bords du Tibre par les luttes qui passionnaient alors la chrétienté, luttes dont Jules II était le véritable arbitre.

Parmi ces hôtes illustres, le neveu du pape, le successeur du duc Guidobaldo d'Urbin, François-Marie délia Rovere, occupait le premier rang. C'était une nature ardente, plus fougueuse encore que généreuse, et dont les emportements ne le cédaient guère à ceux de son oncle; il le montra bien quand il poignarda de sa main, en pleine Ravenne, un prince de l'Église, le ministre favori de Jules II, le cardinal Alidosi. François-Marie visita Rome à différentes reprises, notamment en i5io, où il y passa le carnaval en compagnie de sa jeune épouse, Éléonore Gonzague. Il est difficile d'admettre qu'il n'y ait pas donné des marques de sa bienveillance à celui de ses sujets qui portait alors 'si haut la réputation de l'antique cité d'Urbin. Raphaël, de son côté, parle de lui à diverses reprises dans les termes les plus affectueux; il prit une vive part aux malheurs qui le frappèrent dans la suite.

La mère de François-Marie, la duchesse Jeanne délia Rovere, la « Préfétesse », comme on l'appelait, semble s'être fixée à Rome vers la fin de sa vie. Nous savons du moins qu'elle mourut dans cette ville, en 1014. On se rappelle qu'elle avait, dès i5oq, servi de protectrice à Raphaël. Son appui ne lui fit certainement pas défaut auprès de son beau-frère, Jules II.

Une autre dame illustre, proche parente de la famille ducale d'Urbin, la marquise Isabelle de Mantoue, vint plusieurs fois aussi à Rome pendant le règne de Jules IL Isabelle d'Esté (née en 1474), mariée en 1490 au marquis François de Gonzague, est à coup sûr, parmi toutes les princesses du XVe et du xvie siècle, celle qui a personnifié avec le plus d'éclat et de pureté les aspirations de la Renaissance. Intimement liée avec les savants ou les poètes les plus illustres, tels que Aide Manuce, Bembo, l'Arioste, Paul Jove, Bernard Tasso, Balthazar Castiglione, la marquise comptait également parmi ses protégés ou parmi ses amis tous les artistes célèbres.. Son peintre attitré s'appelait André Mantègne. Giovanni Santi, Cristoforo Romano, Lorenzo Costa, le Pérugin, Jean Bellin, Jules Romain, Lorenzetti, le Corrège, Sebastiano del Piombo, travaillèrent pour elle. Léonard de Vinci et le Titien firent son portrait. Son admiration pour ces maîtres n'était égalée que par son enthousiasme pour l'antiquité : elle résolut d'élever au plus illustre des enfants de Mantoue, a Virgile, un monument digne de lui, avec l'inscription : Publius Virgilius Màntuanus ; — Isabella marchionissa Maiitiiw restituit, et confia à Mantègne le soin d'en composer l'esquisse. Son cabinet, la Grotta, comme on l'appelait, ne tarda pas à s'enorgueillir des plus

beaux spécimens de la statuaire et de la glyptique des anciens : la collection de marbres, de camées, de médailles, de pierres gravées qu'elle y réunit, n'avait plus sa pareille en Italie, depuis la dispersion des musées de Paul II et de Laurent de Médicis. Telle était l'ardeur avec laquelle elle recherchait ces trésors, qu'après la prise d'Urbin par César Borgia, elle n'hésita pas à demander à cet ennemi implacable de son beau-frère Guidobaldo deux statues provenant du pillage.

Grâce aux découvertes récentes faites par le marquis Giuseppe Campori dans les archives de Mantoue, nous savons aujourd'hui que Raphaël aussi fut en relations avec cette princesse si distinguée par son caractère et son esprit, et qu'il eut l'honneur de travailler pour elle, comme son père l'avait fait une quinzaine d'années auparavant. Le fils aîné de la marquise, Frédéric, étant détenu à Rome en qualité d'otage, de l5lO à i5i3, sa mère vint le visiter plusieurs fois. Ce fut à son instigation peut-être que le Sanzio commença le portrait du jeune Frédéric, dont la beauté et les heureuses dispositions conquéraient la sympathie universelle (l'artiste lui donna également place dans Y Ecole d'Athènes*).

Ce portrait, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, ne fut pas achevé. Il en fut de même du tableau que la marquise commanda dans la suite à Raphaël, et dont il est question dans plusieurs lettres publiées par le marquis Campori.

Il est possible que les relations de Raphaël avec le duc Alphonse de Ferrare, l'époux de Lucrèce Borgia, datent également du règne de Jules IL Ce prince séjourna en effet à Rome en i5i2 • puis de nouveau en l5l3. Cependant, ce n'est qu'à partir de 1 5 1 7 que nous trouvons des témoignages authentiques sur ses rapports avec l'artiste.

S. CONTI PRESENTE A LA VIERGE (FRAGMENT), PAR RAPHAËL. (VOV. P. I 6 I .)

| Pinacothèque Ju Vatican.)

L'aristocratie romaine ne semble pas avoir suivi l'exemple des grands seigneurs étrangers. Les représentants de ces illustres familles, qui s'appelaient les Orsini, les Caetani, les Savelli, les Capranica, n'avaient pas encore rompu avec les traditions du moyen âge. Jamais, à notre connaissance, aucun d'eux n'eut l'idée de recourir au pinceau d'un Raphaël. Le cardinal Colonna fut le seul qui commanda au maître un tableau, le Saint Jean-Baptiste, dont une des répliques est conservée au Louvre.

A la société nouvelle, à ce cénacle formé par les prélats, les grands seigneurs étrangers, les humanistes de profession, se mêlaient quelques banquiers dignes d'y jouer un rôle, non seulement par leur luxe et leur libéralité, mais encore par leur savoir et leur goût.

AIGUSTIN CHIGI. 169

Augustin Chigi, auquel ses richesses et son faste ont valu, comme à Laurent de Médicis, le surnom de Magnifique, était né à Sienne vers 1460. Fils d'un riche commerçant, il montra dès ses débuts plus de goût pour les affaires que pour l'étude. Fixé de bonne heure, vers 1486 (il comptait à peine vingt ans), à Rome, où il s'associa avec un autre Siennois, Etienne Ghinucci, il ne quitta plus la Ville éternelle, qui ne lui fît toutefois pas oublier sa chère patrie, Sienne, dont il tint à honneur de toujours joindre le nom à son nom patronymique. A la fois fermier des mines d'alun appartenant au Saint-Siège, marchand de blé, banquier, prêteur sur gages en grand (il fut détenteur des camées et des tapisseries de Laurent le Magnifique, et même de la tiare de Jules II), il réunit rapidement des trésors qui rirent de lui le plus riche des Italiens. Interrogé un jour par Léon X sur le chiffre de sa fortune, il répondit qu'il l'ignorait, vu le nombre et la multiplicité des affaires dans lesquelles il était engagé; tout ce qu'il pouvait lui dire, c'est qu'il possédait plus de cent comptoirs, non seulement en Europe, mais encore à Constantinople, à Alexandrie et à Memphis; que sa flotte comprenait cent navires; qu'il occupait et faisait vivre plus de 20 OOO personnes. On estimait à plus de 70000 florins les revenus de ce nabab, qui prêta de l'argent à Charles VIII, à César Borgia, à la république de Venise, et même à

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