‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 48 sur 100 · MÉDAILLE D'ISABELLE D'ESTE · texte numérisé non relu

MÉDAILLE D'ISABELLE D'ESTE

1 économe Jules 11. PAR GIAN cristoforo romano

Ces richesses gagnées en marchand, Chigi les dépensait en roi. Dans ses constructions, dans son mobilier, dans ses repas, il cherchait à éclipser tous ses contemporains. On aurait cru voir renaître les Saturnales de l'ancienne Rome, les mœurs d'un Salluste, d'un Lucullus, auxquelles s'ajoutaient parfois des traits dignes de Trimalcion. La splendide habitation qu'il possédait près de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où s'élevait autrefois l'arc de Gratien, ne lui suffisant pas, il fît bâtir un palais près de la « Porta Settimiana ». Jules II alla examiner les travaux, et, pour exciter son émulation, lui dit qu'il doutait fort que sa construction égalât celle à laquelle les Riario faisaient alors travailler. Piqué au vif, Augustin jura que ses écuries seules seraient plus somptueuses que le palais de ses émules, et il tint parole. Ses jardins devinrent rapidement célèbres et furent chantés à l'envi par les poètes : aux plantations les plus rares s'alliaient les chefs-d'œuvre de l'art antique; des peintres illustres couvrirent de fresques jusqu'aux galeries découvertes de la villa. Les noms de Raphaël, de Sébastien de Venise, de Peruzzi, du Sodoma, de Jules Romain, de François Penni, de Jean d'Udine, de Jean Barile, de Lorenzetto, et de bien d'autres maîtres encore, sont intimement liés à celui de l'amateur siennois. On peut l'affirmer, le prince des Mécènes de Rome, après Jules II, c'était Augustin Chigi.

Raphaël était en relations avec Chigi dès [5lO. Mais c'est surtout sous le

pontificat de Léon X que le Crésus siennois eut recours au talent de son ami. Le nombre et l'importance des ouvrages exécutés pour lui par l'Urbinate m'ont décidé à consacrer un chapitre spécial à ces chefs-d'œuvre qui s'appellent la Galaté:, les Sibylles, les Planètes, YHisioire de Psyché.

Un autre banquier, tout jeune à l'époque à laquelle Raphaël arrivait à Rome (il était né en 1491), Bindo Altoviti, se distinguait, lui aussi, par sa fortune et par sa libéralité. Romain de naissance, mais issu d'une famille originaire de Florence, et parent par sa mère du pape Innocent VIII, Bindo consacra de bonne heure ses richesses à l'encouragement des arts. Raphaël, Michel-Ange, Benvenuto Cellini et bien d'autres, comptèrent parmi ses amis ou ses familiers. Comme la plupart de ses contemporains, il réunissait dans une commune admiration l'art antique et l'art moderne. Raphaël se lia intimement avec ce beau et brillant jeune homme, dont il nous a laissé le portrait. Il exécuta aussi pour lui une Sainte Famille, conservée au palais Pitti.

Bindo n'était pas un épicurien à la façon de son confrère Chigi. Il savait prendre des résolutions viriles, et le bruit des armes n'avait rien qui l'effrayât. Il le prouva bien, lorsque, au moment de l'expédition du duc Cosme de Médias contre la vieille rivale de Florence, Sienne, il équipa à ses frais un corps de 3 000 hommes, se mit à sa tête et courut au secours de la république menacée. Inspiration généreuse, digne d'un meilleur sort. Bindo fut battu, retourna en fugitif à Rome, et y mourut de chagrin peu après, en ]55(>.

On le voit, dans la cour qui s'était formée autour de Jules II, il n'y avait point de mérite ou de vertu qui ne fût brillamment représenté : science, talent, noblesse et courage, distinction du goût et libéralité, qualités du cœur et qualités de l'esprit, tout y atteignait à un degré de splendeur qui fait le désespoir de la postérité, et qui n'avait d'égal que la grandeur des vices de cette époque ardente et ondoyante entre toutes. En d'autres temps on a pu voir une magnificence aussi grande, jamais on n'a vu pareil amour des jouissances intellectuelles. Tous ces favoris de la fortune, et pourquoi ne pas prononcer le mot, tous ces parvenus, qui constituaient l'élément le plus intéressant de la cour pontificale, cherchaient à légitimer leur puissance ou leur richesse par le culte du beau ; ils espéraient se rapprocher ainsi de ces Romains d'autrefois, dont l'imitation constituait pour eux le but suprême.

La classe privilégiée à laquelle devait profiter l'enthousiasme croissant pour les belles choses, les enfants gâtés de la fortune appelés à recueillir les fruits de cette révolution pacifique, les artistes, en un mot, comptaient alors à Rome des représentants recrutés dans toutes les parties de la Péninsule. De bonne heure, Florentins et Siennois avaient planté leur drapeau sur les bords du Tibre : grâce à leur nombre et à leur supériorité, ils avaient tait de la Ville

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