‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 78 sur 100 · LES SAISONS · texte numérisé non relu

LES SAISONS

(Bordures des tapisseries.)

défauts qui la voilent ou la défigurent.

Raphaël, et sur ce point le doute ne paraît guère possible, a commencé dans les dernières années de sa vie les travaux préparatoires pour les Scènes, de la vie du Christ. De nombreux dessins, dispersés en tous lieux, témoignent de la part qu'il a prise à l'exécution de cette série. Mais il mourut avant d'avoir pu mener à fin une entreprise si considérable, peut-être même avant d'avoir eu le temps d'exécuter un seul carton. Surpris par la mort du maître, Léon X chargea ses élèves de continuer et de compléter l'œuvre si brusquement interrompue. Il fit rechercher ses esquisses, et les tapisseries sont là pour nous montrer avec quel soin elles furent utilisées. Mais il y avait des compositions entières pour lesquelles Raphaël n'avait pas laissé la moindre étude. Ses successeurs se virent donc obligés d'ajouter beaucoup de leur chef. Est-il surprenant, après l'explication qui vient d'être tentée, que les Scènes dé la vie du Christ offrent des inégalités, des imperfections, si grandes !

On attribue d'ordinaire à Raphaël l'invention d'une autre suite de tapisseries, également commandée par Léon X, les Amours jouant. Mais il résulte d'un document récemment découvert que les cartons ont

LUS PARQUKS (Bordures des tapisseries.)

été composés, à Bruxelles, par son élève Thomas Vincidor de Bologne1.

Les Amours jouant offrent tous une disposition uniforme : trois guirlandes de fruits et de fleurs, l'une suspendue horizontalement, les deux autres dans le sens vertical; ils représentent les jeux d'enfants ailés qui se livrent à tous les divertissements imaginables, luttant les uns avec les autres, se parant de sceptres et de couronnes, pourchassant des oiseaux, etc., etc. La fantaisie la plus exubérante s'y allie à un sentiment fort vif de la grâce et au respect absolu des convenances décoratives. On y remarque même quelques traits assez libres. Mais Léon X et son entourage, on le sait, n'y regardaient pas de si près. — Une répétition de cette suite charmante orne aujourd'hui l'hôtel de Mme la princesse Mathilde.

Une tenture distincte des précédentes, les Amours jouant dans un bois, oflre une telle beauté, que l'on a pu, sans hésitation, en attribuer le dessin à Raphaël. Nous la reproduisons d'après une gravure du maître au dé, seul souvenir de cette précieuse composition, depuis longtemps perdue.

Les auteurs anciens ou modernes ont fait honneur à Raphaël d'une foule d'autres tentures, tissues ou brodées. Ce serait un travail fort fastidieux que de passer en revue toutes ces attributions, dont aucune ne repose sur une base sérieuse. Il nous suffira de constater la prodigieuse influence exercée par l'auteur des Actes sur cette branche de l'art décoratif. Pendant plus d'un siècle, la tapisserie se meut dans la voie qu'il lui a tracée; elle renonce à son autonomie pour se faire l'esclave de la peinture, tant le joug du divin maître lui paraissait facile à porter. Le prestige de Raphaël fit même accepter à l'Europe tout entière — je parle des pays qui possédaient des fabriques de haute lisse, Italie, France, Flandres, — la tyrannie de son élève favori, le rude et puissant Jules Romain. Quelque défectueuses que ses compositions fussent au point de vue décoratif, Jules Romain eut le privilège de fournir les cartons des suites qui, après celles de Raphaël, provoquèrent la plus vive admiration. Sa fécondité tenait du prodige ; le chiffre des tentures qui lui sont attribuées dépasse certainement la centaine.

On le voit, loin de reprocher à Léon X d'avoir rabaissé Raphaël en lui commandant les cartons des Actes des apôtres, le xvi' siècle entier applaudissait à l'initiative prise par le pape, et s'empressait de poursuivre, à son exemple, l'union de l'art et de l'industrie, l'union du beau et de l'utile.

Ces modèles, que Raphaël préparait avec tant d'amour en vue de la tapisserie, il ne les refusait pas aux autres arts décoratifs. L'orfèvrerie, la sculpture en bois, la marqueterie, la mosaïque, ont successivement été ses tributaires. Il a peint de sa main des décors de théâtre. Peut-être même a-t-il fourni à Lucas

i. Voy. VAthenaum de Londres, n juillet 1896.

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délia Robbia le dessin des carrelages émaillés dont celui-ci devait orner les Loges et plusieurs salles de l'appartement papal. Sa double qualité de peintre et d'architecte le rendait particulièrement apte à ces travaux, dans lesquels il apporta le goût exquis qui distingue toutes ses productions. Si nous ajoutons, aux modèles composés en vue de ces différentes industries, les innombrables motifs d'ornementation contenus dans ses fresques et dans ses tableaux, on reconnaîtra sans peine que Raphaël occupe, dans les annales de l'art décoratif, une place tout aussi considérable que dans celles de la peinture proprement dite.

Aux dessins des portes et des boiseries de la salle de la Signature firent pendant les cartons des mosaïques de la chapelle Chigi. Dans cet ouvrage, Raphaël, on ne saurait se le dissimuler, s'inspira des mêmes principes que dans les tapisseries. Il traita ses cartons comme s'ils devaient être traduits en fresques. De là une exubérance de vie qui ne répond peut-être pas entièrement aux exigences de la mosaïque. Cependant, comparés aux cartons que le Titien et d'autres peintres du xvie siècle exécutèrent en vue du même genre de reproduction, ceux de Raphaël peuvent passer pour des modèles de sagesse et de goût.

Une gravure de Marc-Antoine nous montre Raphaël composant le modèle d'une pièce d'orfèvrerie, une cassolette, qui, si nous en jugeons par les fleurs de lis et les salamandres dont elle est ornée, était destinée à François Ier. Quoique cette cassolette dût avoir des dimensions fort réduites, le dessin avait été préparé avec tant d'amour, qu'il pourrait servir à l'exécution d'une œuvre monumentale. On admirera surtout la netteté véritablement plastique des cariatides, le rythme de leurs mouvements, l'habileté avec laquelle l'artiste les a rattachées au vase auquel elles servent de support.

ESQUISSE POUR UN PLAT (Cabinet des estampes de Dresde.

ENFANTS JOUANT DANS UN BOIS (D'après la gravure du maître au de'.)

Raphaël et Augustin Chigi : La Galatce. — Les Sibylles. L'Histoire de Psyché.

Les Planètes.

près Jules II et Léon X, l'amateur qui recourut le plus souvent au pinceau de Raphaël fut l'opulent banquier et le Mécène clairvoyant qui s'appelait Agostino Chigi. Si nombreuses et importantes sont les œuvres qu'il commanda au Sanzio que force nous est de leur consacrer une étude spéciale. L'homme riche et magnifique, j'ai essayé de le caractériser cidessus; il est temps de présenter au lecteur l'homme de goût, l'amateur.

La principale des entreprises de Chigi, la construction de sa villa du Transtévère, suivit de près l'arrivée de Raphaël à Rome. Mais l'achèvement des travaux exigea plusieurs années, et ce ne fut qu'en l5n-l5l2 que la villa put être livrée à l'admiration des Romains. Balthazar Peruzzi, tout le démontre, est l'auteur de cette œuvre charmante, « née d'un seul jet plutôt que bâtie ».

La décoration de la villa était une merveille. On y voyait, entre autres, un lit garni d'ivoire, d'or, d'argent et de pierres précieuses. Des tapisseries du plus grand prix alternaient avec des vases, des fontaines, en argent massif. Les harnachements des chevaux étaient en or et en argent, leurs housses en soie, et ces chevaux, on n'en comptait pas moins de cent dans les splendides écuries, dont Raphaël fournit le dessin. Tout, d'ailleurs, était réglé chez le banquier

amateur, et l'ordre le plus sévère présidait même à ses prodigalités. C'est ainsi qu'il avait confié à son chapelain le soin d'acheter les médailles ou les antiques, de placer les tableaux ou les statues, bref, de diriger, dans cette vaste administration, le département de l'art et de la science.

Fils de ses œuvres, Chigi manquait d'instruction : il y suppléait par la vivacité de son intelligence, la sûreté de son coup d'oeil. Homme de plaisir autant qu'homme d'affaires, il avait l'érudition en horreur; l'histoire seule, lorsqu'il lui arrivait par hasard de lire, l'intéressait. Par contre, il se passionnait pour tout ce qui pouvait contribuer à embellir son existence, à augmenter sa réputation : poètes, musiciens, architectes, peintres, sculpteurs, trouvaient en lui un protecteur ardent. Pour se conformer au goût du siècle, il alla jusqu'à fonder une imprimerie grecque et à réunir un médaillier. Il est permis de croire qu'il n'acquit pas, en matière de numismatique, une compétence fort grande; il apprit du moins fort vite, en ce qui concernait l'art vivant, à distinguer les maîtres réellement éminents de la foule des médiocrités qui assiégeaient son palais, si tant est que, dans ce siècle d'or, on comptât des artistes médiocres. Bien plus, comme il avait ses opinions en matière de politique (il était gibelin, par conséquent favorable aux Espagnols), il voulut aussi en avoir en matière de beaux-arts. Il prit donc fait et cause pour Raphaël contre Michel- Ange, qui, pas plus que son protégé, Sébastien de Venise, n'obtint de lui la moindre commande, une fois la guerre déclarée entre les deux coryphées du monde artiste romain.

Tel que l'avaient fait la nature et le milieu dans lequel il avait grandi, Agostino Chigi a exercé sur les arts une influence considérable. Son nom est indissolublement lié à celui de Raphaël et de ses disciples, des peintres Sebastiano del Piombo et le Sodoma, de l'architecte Peruzzi, pour ne parler que des artistes véritablement supérieurs. Le cortège au milieu duquel le banquier siennois se présente à la postérité est donc presque aussi imposant que celui des papes ses contemporains. Chigi a sa place marquée parmi les Mécènes de tous les temps et de tous les pays. Sachons gré à celui qui, pouvant dominer par l'argent, a demandé aux arts et aux lettres de légitimer son prestige. Que de chefs-d'œuvre ne lui devons-nous pas !

Raphaël était entré en relations avec Chigi peu de temps après son arrivée à Rome. Dès i5io, il exécuta pour lui le dessin de deux plats destinés à être coulés en bronze. Mais la première grande œuvre que l'Urbinate composa sous ses auspices fut la Galatée, peinte à fresque dans une des salles de la nouvelle villa. Cette page mérite une mention particulière.

Dans une lettre célèbre, adressée par Raphaël à son ami le comte Balthazar Castiglione (vers le milieu de l'année i5iq), l'artiste remercie Castiglione des éloges qu'il a prodigués à son ouvrage. « Quant à la Galalcc, lui écrit-il, je me tiendrais pour un grand maître, si elle renfermait seulement la moitié des qua-

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