ANANIE FRAPPÉ DE CÉCITÉ
(Fragment du carton de tapisserie.
LE BOITEUX GUERI PAR LES APOTRES (Fragment du carton de tapisserie.)
d'admiration, mais il redoutait ce caractère aigri et caustique. Il le dit formellement à Sébastien de Venise, qui rapporte ce propos dans une lettre écrite en l520, après la mort de Raphaël : « Michel-Ange est un homme terrible, on ne saurait s'entendre avec lui ».
On conçoit que, étant données de pareilles dispositions, le pape ait fait son possible pour tenir l'artiste éloigné de Rome. Michel-Ange voulait avant tout terminer le tombeau de Jules II. Léon X le força de se consacrer à l'extraction des marbres de Carrare et de Seravezza, aux travaux tout négatifs de la façade de Saint-Laurent de Florence. Aussi longtemps que vécut Léon X, le sculpteur ne vint plus à Rome qu'en passant et presque à la dérobée.
Le début du règne de Léon X avait cependant réservé une vive satisfaction à Michel-Ange et à ses amis : Giuliano da San-Gallo, après avoir été chargé de travaux importants au Vatican, notamment du côté de la tour Borgia, avait été adjoint à Bramante moribond comme architecte de Saint-Pierre. Quel triomphe pour lui que de survivre à son rival, de le remplacer dans ses fonctions, de substituer son projet au sien! Malheureusement, il était, lui aussi, vieux et infirme; au bout de quelques mois, il dut donner sa démission et laisser le champ libre à Raphaël, que la mort de son second collaborateur, Frà Giocondo, laissa seul et unique directeur de cette glorieuse entreprise. Retiré dans sa ville natale, Florence, Giuliano ne tarda pas à expirer.
Il devenait bien difficile à la cour pontificale de rester neutre alors que le pape se prononçait avec tant d'éclat en faveur de Raphaël. La plupart des
prélats embrassèrent ouvertement le parti de l'Urbinate. Il en coûtait peu à Bembo, à Castiglione, liés de longue date avec Raphaël, de rester fidèles à une amitié qui les honorait.
Bibbiena, dont l'amitié pour le jeune maître remontait également à son séjour à Urbin, alla même plus loin : il voulut le marier avec une de ses nièces.
Raphaël, malgré la répugnance
ELYMAS FRAPPE D APOPLEXIE i ° ,
(Fragment du carton de tapisserie.) qu'il épTOUVait à SaClïfier Sa 11-
35o CHAPITRE XIX.
berté, se vit forcé d'acquiescer à ce projet d'alliance. Le tout-puissant cardinal s'était déclaré hautement contre Michel-Ange; nous le savons par la lettre que celui-ci lui adressa après la mort de Raphël, lettre sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir. Bibbiena, cependant, n'avait pas toujours témoigné tant d'hostilité au sculpteur florentin. A un certain moment, il l'avait aidé à obtenir de Jules II un acompte de 2 ooo ducats et n'avait pas dédaigné d'accepter, à titre de gratification, les ioo ducats que Michel-Ange lui offrit pour ce service. Agostino Chigi, qui, en appelant Sebastiano del Piombo à Rome, avait bien innocemment suscité à Raphaël un ennemi dangereux, tint du moins a affirmer son animosité contre Michel-Ange; jamais il ne l'honora d'une commande, lui si empressé à favoriser tout ce que Rome comptait d'artistes de marque.
Le nombre de ceux qui eurent le courage de rester impartiaux diminua de jour en jour. Michel-Ange se vantait d'être dans les bonnes grâces de Julien de Médicis. Mais reçut-il vraiment des preuves de sa bienveillance? Le cardinal Jules de Médicis, le futur Clément VII, tenait la balance plus égale. Il honorait Michel-Ange du titre de « amicus carissimus », mais n'hésitait pas, à l'occasion, à traiter l'artiste florentin avec la plus grande dureté, comme dans cette lettre où il lui enjoint de la part de Léon X d'employer les marbres de Pietrasanta, et non ceux de Carrare, et le menace de sa colère et de celle du pape. Le riche banquier et amateur Bindo Altoviti paraît avoir également gardé une certaine neutralité; nous savons du moins que, s'il commanda à Raphaël son portrait et une Madone, il reçut de Michel-Ange le carton de Y Ivresse de Noé. La cour d'Urbin enfin, qui avait à cœur l'achèvement du mausolée de Jules II, se voyait forcée d'entretenir de bons rapports avec le sculpteur chargé de l'exécuter. Lorsque la duchesse Elisabeth se rendit à Rome, en 1 5 16, pour essayer de détourner l'orage qui menaçait son fils adoptif, François-Marie délia Rovere, elle voulut visiter l'atelier de Michel-Ange; mais il fallut l'intervention d'un cardinal pour lui en obtenir l'entrée.
En résumé, l'exaltation de Léon X eut pour résultat l'effacement de Michel- Ange. Que de rancunes ne durent pas s'accumuler dans le cœur de l'artiste ainsi sacrifié! Il attribua naturellement sa disgrâce aux machinations de Bramante. Ne pouvant se contenter de la situation à laquelle on le réduisait, il eut recours à un stratagème analogue à celui que son ennemi avait employé contre lui : Bramante lui avait opposé Raphaël, il résolut de son côté d'opposer à Raphaël un peintre habile, un coloriste du premier ordre : le Vénitien Sebastiano di Luciano était l'auxiliaire qu'il lui fallait.
Sébastien, auquel ses fonctions à la cour pontificale valurent plus tard le surnom de « Del Piombo », était né à Venise vers 1486. Élève de Giorgione, il comprit de bonne heure que sa patrie, avec son Ecole alors si nombreuse et si florissante, ne lui réservait pas un avenir digne de lui. Aussi accepta-t-il de grand cœur l'offre que lui fit le richissime banquier Agostino Chigi de venir travailler pour lui à Rome et de décorer son palais nouvellement construit sur
RAPHAËL ET MICHEL-ANGE. 35i
les bords du Tibre, la Farnésine. Coloriste habile, il espérait faire fortune dans la Ville éternelle par la nouveauté de son style. Il espérait sans doute aussi que son talent de joueur de luth — à cet égard il s'était également inspiré de son maître, le Giorgione, — lui ouvrirait bien des portes. Son premier ouvrage, les scènes mythologiques peintes dans les lunettes de la salle qui contenait la Galatée de Raphaël, attira sur lui l'attention des artistes et des amateurs romains. Michel-Ange paraît s'être lié avec lui dès ce moment. C'est du moins ainsi seulement que l'on peut expliquer la présence, dans une de ces lunettes (toutes terminées en i5ii), de la tête colossale que le maître florentin y peignit en guise de carte de visite. Cependant, avant de lui confier la décoration des parois de la même salle, Chigi semble lui avoir demandé un nouveau spécimen de son talent. Ce spécimen, le Polyphème, fut loin d'obtenir son approbation; aussi dès 1 5 1 2 Sébastien cessa-t-il de travailler dans le palais du Crésus romain. Mais il avait mis à profit son séjour pour se créer d'autres relations : de nombreuses commandes de portraits le dédommagèrent de sa disgrâce.
Raphaël et Sébastien devaient se haïr instinctivement (si tant est qu'un sentiment pareil ait pu trouver place dans le cœur du divin peintre d'Urbin), et cependant, au point de vue de l'art, aucun des deux ne réussit à se soustraire entièrement à l'influence de son rival. Sébastien imita, peut-être à son insu, la manière de Raphaël dans ses premiers portraits ; on sait que la prétendue Fornarina, de la tribune de Florence, si longtemps attribuée au Sanzio, est en réalité du peintre vénitien; il en est de même de celle de l'ancienne collection du duc de Marlborough, à Blenheim. Raphaël à son tour ne put se défendre de ces réminiscences, sans doute involontaires; elles percent surtout dans son Joueur de violon. Les deux rivaux furent donc successivement tributaires l'un de l'autre.
Dans la suite, le désir d'éclipser Raphaël dégénéra chez Sébastien en véritable manie. Raphaël peignait-il la Vierge soulevant le voile qui recouvre son enfant, vite le Vénitien représentait le même sujet. Pour le battre plus sûrement, il s'efforçait de se pénétrer du style de Michel-Ange : celui-ci bientôt ne compta pas de disciple plus fervent.
Dans sa biographie de Sébastien, Vasari a fort nettement exposé la tactique des deux alliés : « Pendant ce temps, Raphaël s'était créé des admirateurs et des amis qui proclamaient que ses peintures l'emportaient sur celles de Michel- Ange pour la beauté de la couleur, pour l'invention et pour la grâce; d'après eux, Michel-Ange ne pouvait se mesurer avec lui, sauf pour le dessin : Raphaël, qui était son égal, sinon son maître comme dessinateur, lui était absolument supérieur par le coloris. Les artistes comprenaient plus facilement les qualités gracieuses de l'un que le génie terrible de l'autre. Sebastiano, doué d'un fort bon jugement, et bien à même d'apprécier le mérite des deux rivaux, se rangea du côté ée Michel-Ange, qui à son tour le prit en amitié et résolut de l'aider de ses dessins, pensant que, caché derrière un tiers, il deviendrait juge du
combat. Grâce à cette protection, Sebastiano vit ses ouvrages favorablement accueillis. »
Un auteur, dont l'ouvrage paraissait en 1 557, trente-sept années après la mort de Raphaël, Lodovico Dolce, raconte à ce sujet une anecdote curieuse, qu'il place dans la bouche de son héros, l'Arétin : « Lorsque Sébastien fut poussé par Michel-Ange à entrer en lice avec Raphaël, je me souviens que ce dernier me disait souvent : « Combien je me réjouis, mon cher Pierre, de voir Michelce Ange soutenir mon nouveau rival au moyen de dessins composés par lui; « de cette manière, Michel-Ange pourra se convaincre que je ne surpasse pas « seulement Sébastien (et, en vérité, je ne m'imputerais pas à grand honneur de « l'emporter sur un homme qui ne sait pas dessiner), mais que je le surpasse « encore lui-même, quoiqu'il passe pour le Dieu même du dessin. »
On voit de quel cœur léger Raphaël acceptait une lutte faite pour effrayer les plus téméraires.
Quoique Michel-Ange eût résolu de ne plus affronter directement l'ennemi, les circonstances, ou plutôt la volonté du pape, le mirent de nouveau en présence de Raphaël. Léon X, voulant faire terminer la façade de Saint-Laurent de Florence, la paroisse de sa famille, ouvrit un concours dans lequel Michel-Ange l'emporta sur tous ses rivaux; mais sa victoire lui suscita de nouvelles inimitiés et fut d'ailleurs bien stérile. Si elle n'avait eu pour résultat que d'éloigner pour longtemps l'artiste de Rome, il aurait pu prendre son mal en patience, mais il n'eut même pas la satisfaction de voir exécuter son projet : Saint-Laurent attend aujourd'hui encore sa façade.
Jusque vers i5i8, la lutte entre les deux partis rivaux se borna à de simples escarmouches. A partir de ce moment, elle prit les proportions d'un véritable duel artistique. En commandant à Raphaël la Transfiguration, à Sébastien la Résurrection de Lazare, le cardinal Jules de Médicis provoqua, bien inconsciemment sans doute, une lutte qui passionna toute la cour pontificale. Sébastien avait intérêt à accentuer ce conflit, qui lui permettait de se poser ouvertement en rival du Sanzio. Il ne faillit pas à sa tâche.
Les documents publiés dans les derniers temps renferment des révélations accablantes sur Sébastien. Ils nous le montrent tour à tour flattant la vanité de Michel-Ange, excitant sa jalousie, l'aigrissant en lui rapportant les propos tenus contre lui, l'invitant à s'associer aux plus basses intrigues. En jouant un rôle pareil, l'artiste vénitien n'avait même pas pour excuse un légitime ressentiment ou le soin de sa défense personnelle. L'envie seule inspirait tous ses actes. Sa bassesse contraste avec les emportements généreux de Michel- Ange. Le grand misanthrope florentin pouvait céder à la colère et haïr ses ennemis, mais il savait aussi leur rendre justice, lorsqu'il échappait à des influences malsaines et recouvrait sa liberté de pensée. Il le prouva lors de l'expertise des Sibylles, peintes par Raphaël pour Chigi. On se rappelle qu'il fixa la valeur de chaque tète à 100 ducats, attribuant ainsi à l'ensemble une
valeur double de celle que lui avait assignée le caissier du banquier siennois.
Une lettre en date du 2 juillet l5l8 surtout nous révèle ce qu'il y avait de perfide dans le caractère de Sebastiano. Voici, en substance, ce curieux document, dans lequel l'artiste vénitien se montre à nous sous les traits les plus odieux : il écrit à Micbel-Ange, auquel il prodigue des compliments d'une platitude révoltante, — il l'appelle plus cher qu'un père (« carissimo più che padre »), — qu'il a retardé l'exécution de son ouvrage afin que Raphaël ne puisse pas le voir avant d'avoir achevé le sien, qu'il n'a même pas encore commencé. Il regrette, en outre, que Michel-Ange n'ait pas été à Rome pour voir les deux tableaux du « Prince de la Synagogue », qui viennent de partir pour la France (le Saint Michel et la Sainte Famille de François Ier'); il se serait convaincu que rien n'est plus opposé aux principes qu'il professe. Qu'il lui suffise de savoir que les figures paraissent avoir été exposées à la fumée, ou plutôt elles paraissent être en fer brillant, claires d'un côté, noires de l'autre. Sebastiano prie enfin Michel-Ange de décider Domenieo Buoninsegni à faire dorer le tableau à Rome et à lui confier le soin de surveiller ce travail : il se fait fort de faire toucher au doigt les malversations de Raphaël, qui vole au moins trois ducats par jour au pape, soit sur les journées d'ouvriers, soit sur la dorure. — Voilà donc Raphaël accusé tout ensemble d'être un plagiaire, un barbouilleur et un voleur! On a de la peine à comprendre une pareille audace. Mais, de la part d'un homme tel que Sébastien, rien ne doit étonner.
L'exposition des peintures de la Farnésine, l'Histoire de Psyché, ranima un instant le courage des adversaires de Raphaël. « On vient de découvrir le plafond d'Agostino Chigi, écrit l'un deux à Michel-Ange; c'est un ouvrage indigne d'un grand maître; il est encore au-dessous de la dernière des Stances du Vatican : Sébastien ne craint donc rien. Tenez-vous pour averti. »
Sébastien lui-même ne cessait de chanter ses louanges : lorsque les Actes des apôtres turent exposés dans la chapelle Sixtine, il écrivit à Michel-Ange : « Je crois bien que mon tableau est mieux dessiné que les tapisseries qui sont venues des Flandres. »
Mais nous avons hâte d'en finir avec l'histoire de ces attaques. L'envie est toujours mauvaise conseillère. Sébastien n'avait pas besoin de descendre à de pareilles intrigues pour mériter le suffrage des connaisseurs : sans égaler la Transfiguration, sa Résurrection de Lazare, avec son coloris chaud, mais lourd, excite aujourd'hui encore l'admiration. Quant à Raphaël, les applaudissements de Rome entière purent le convaincre de la supériorité de son œuvre, et il mourut au milieu de son triomphe, car la Transfiguration, on le sait, n'avait pas encore quitté son atelier quand il expira.
L'histoire de la rivalité de Raphaël et de Michel-Ange ne s'arrête pas là, cependant. La lutte recommença de plus belle, après la mort du maître, entre ses élèves, d'un côté, et de l'autre le Buonarroti assisté de Sébastien. Au mois
de juin l520, l'illustre artiste florentin écrivit à Bibbiena la lettre suivante, qui est un chef-d'œuvre d'ironie et d'impertinence :
« Monseigneur, je prie Votre Seigneurie Révérendissime, non comme ami ou comme serviteur, car je ne suis digne d'être ni l'un ni l'autre, mais comme un homme vil, misérable et fou, de faire en sorte que Sébastien de Venise, peintre, obtienne quelque part aux travaux du Palais, maintenant que Raphaël est mort. Si Votre Seigneurie dédaigne les offres de service d'un homme tel que moi, je lui rappellerai que rendre service aux fous peut quelquefois causer du plaisir, de même que celui qui s'est rassasié de chapons mange des oignons pour changer de nourriture. Servez-vous à temps des hommes importants. Je prie Votre Seigneurie d'en faire l'expérience avec moi. Vous me rendriez le plus grand service, et Bastiano est un homme de talent. Si l'on me repousse, que l'on n'agisse du moins pas de la même manière vis-à-vis de Bastiano, car, j'en suis certain, il fera honneur à Votre Seigneurie. »
Quelques mois plus tard, Sébastien annonçait à son compère le résultat de ses démarches :
« Très cher compère, ne vous étonnez pas si j'ai tardé à vous écrire et à répondre à votre dernière lettre ; je suis allé bien des fois au palais pour voir la Sainteté de Notre Seigneur, sans réussir à obtenir l'audience que je sollicitais. Finalement je lui ai parlé, et Sa Sainteté m'a témoigné tant de bienveillance, qu'elle a renvoyé tous les assistants; je suis resté seul avec Notre Seigneur et un chambellan sur lequel je peux compter, et je lui ai dit mon fait. Il a gracieusement prêté attention à mes paroles. Aussi me suis-je mis à son entière disposition, ainsi que vous, et lui ai-je demandé les sujets des peintures, les mesures et tout le reste. Sa Sainteté a répondu ceci en propres termes : « Bastiano, Jean-Baptiste « dell' Aquila m'a dit que dans la salle du bas il est impossible de faire quelque « chose de bon, à cause de la disposition de la voûte. Celle-ci, en effet, forme « des lunettes qui descendent presque jusqu'au milieu des parois à décorer; « ces parois sont, en outre, coupées par les portes qui conduisent à l'appartement « de Mgr de Médicis. Impossible donc de placer sur chacun des murs une com- « position unique. On pourrait, à la rigueur, consacrer aux peintures les lunettes, « qui mesurent chacune de dix-huit à vingt palmes de large et auxquelles on « peut donner une hauteur suffisante. Mais, dans ce cas, les figures paraîtraient « trop petites pour l'étendue de la salle. » Sa Sainteté ajouta que « cette salle « était trop publique ». Mais toutes ces objections viennent de Jean-Baptiste dell' Aquila et d'autres personnes, qui redoutent de me voir au palais. Oui, sur ma foi, mon compère, certaines personnes du palais me regardent comme si j'étais le grand diable et si je voulais avaler tout ce palais. Mais, Dieu merci, j'ai aussi quelques amis, et finalement tout s'éclaircira. Ensuite Notre Seigneur me dit : « Bastiano, en âme et conscience, je ne suis pas content de ce que « font ceux-ci (les élèves de Raphaël); aucun de ceux qui l'ont vu n'en est « satisfait. Dans quatre ou cinq jours, j'irai moi-même examiner le travail :
« s'ils ne font pas mieux qu'auparavant, ils ne continueront pas. Je les chargerai « de quelque autre travail, je ferai détruire leur ouvrage, et je vous confierai « cette salle, car je désire faire quelque chose de beau, sinon je ferai peindre la « salle à imitation de damas. » Je lui répondis que, « secondé par vous, je me « sentais la force nécessaire pour enfanter des merveilles ». Il me répliqua : « Je « n'en doute pas, car tous vous avez beaucoup appris à son école ». Et, sur mon honneur, Sa Sainteté ajouta : « Regardez l'œuvre de Raphaël; dès qu'il a vu « les ouvrages de Michel-Ange, il a subitement quitté la manière du Pérugin « et s'est efforcé d'imiter celle de Michel-Ange. Mais c'est un homme terrible, « comme vous savez, on ne saurait s'entendre avec lui. » Je répondis à Sa Sainteté que cette humeur terrible ne nuisait à personne; que si vous paraissiez terrible, c'était à cause de l'importance de la tâche qui vous est confiée; j'ajoutai
d'autres raisonnements qu'il est superflu de reproduire ici Que le Christ vous
conserve la santé! Votre compère, Bastiano, à Rome. Le i5 juillet i52o. »
Battu par Raphaël vivant, évincé après sa mort, Sébastien eut encore l'humiliation, alors même qu'il croyait avoir pris, sous Clément VII, une tardive revanche, de recevoir du Titien la plus dure des leçons. Il avait été chargé de restaurer dans les Stances les fresques de Raphaël endommagées lors du sac de Rome. Se promenant un jour dans ces salles avec le Titien, celui-ci, qui ignorait la part que son compatriote avait eue à la restauration des chefs-d'œuvre du Sanzio, lui demanda à brûle-pourpoint quel était l'audacieux, l'ignorant, qui avait ainsi défiguré ces peintures. A ces mots, Sebastiano del Piombo devint réellement « di piombo », livide comme le plomb.
L'amitié de Michel-Ange consola-t-elle du moins Sébastien de tant d'échecs subis dans cette lutte contre leur commun adversaire, de tant de blessures cruelles faites à son amour-propre? Sébastien, ayant conseillé à Paul III de faire peindre à l'huile le Jugement dernier de son ami, celui-ci considéra ce conseil comme une insulte et garda rancune à Sébastien jusque vers la fin de sa vie.
Dans ses vieux jours, Michel-Ange aimait à parler de ses illustres rivaux. Il se plaisait à évoquer le souvenir de ce Bramante, dont il avait à son tour recueilli l'héritage, la construction de Saint-Pierre, de ce Raphaël, dont les tapisseries brillaient dans la Sixtine à côté de son plafond et de son Jugement dernier. Les années avaient effacé bien des griefs ; les rancunes personnelles avaient disparu les unes après les autres, pour faire place à des sentiments plus équitables. En ce qui concerne Bramante, le vieux maître n'hésita pas à proclamer la grandeur de son génie et à lui rendre une tardive justice. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet en 1 555 : « Messire Bartolommeo, mon cher ami. Il n'est pas à nier que Bramante n'ait eu, dans l'architecture, une valeur aussi grande que qui que ce soit depuis les anciens jusqu'à nous. C'est lui qui a dressé le premier plan de Saint- Pierre, et ce plan n'a aucune confusion; il est simple, bien éclairé, bien isolé.
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de manière à ne nuire en rien au palais (du Vatican), et sa beauté, qui est encore manifeste, a été justement reconnue. Aussi quiconque s'en est écarté, comme l'a fait depuis San-Gallo, s'est écarté de la vérité.
Dans ses conversations, Michel-Ange prononça plus d'une fois aussi le nom de Raphaël. Il louait tous les peintres, même Raphaël, quoiqu'il eût eu avec lui quelque rivalité en matière de peinture; il ajoutait seulement que Raphaël ne tenait pas sa supériorité de la nature, mais de l'étude.
Cependant, si le temps avait triomphé chez l'homme de préventions injustes, il renforça encore, s'il était possible, chez l'artiste, l'amour-propre natif. Michel- Ange ne pouvait oublier les emprunts que le maître d'Urbin avait faits à ses compositions : dans l'éloignement, ces réminiscences prirent des proportions fantastiques, et il prononça un jour la phrase mémorable que nous avons rapportée plus haut : « Tout ce que Raphaël savait en matière d'art, il le tenait de moi ».
L'expression de ce naïf amour-propre a trouvé son écho dans les écrits de Yasari, de Condivi et de bien d'autres encore. Il a fallu l'effort de la critique moderne pour nous montrer dans Raphaël, non l'imitateur, mais le glorieux rival de Michel-Ange.
I \ PHILOSOPHIE (Chambre de la Signature.)
LE PERE ETERNEL BENISSANT LE MONDE (Musée du I. "livre.)
Dernières Années de Raphaël. — Ses Élèves. — La Fornarine. — Son Palais et son Intérieur. Son Testament. — Sa Mort. — Conclusion.
i fécondes au point de vue de l'art, les dernières années du Sanzio furent pauvres en épisodes personnels, en péripéties propres à émouvoir. En i5i5, il se rend à Florence, où il assiste aux fêtes de l'entrée de Léon X, et prend part au concours pour la façade de Saint-Laurent. Puis il retourne à Rome, qu'il ne quitte plus à partir de ce moment. La situation qu'il occupait à la cour pontificale, la faveur du pape, étaient bien propres d'ailleurs à le fixer dans la Ville éternelle. On peut dire que pendant le règne de Léon X sa vie ne fut plus qu'une série ininterrompue de succès; les clameurs mômes de ses ennemis se perdaient bien vite au milieu des applaudissements et ne servaient qu'à faire ressortir la grandeur de son triomphe. L'artiste ne tarda pas à être doublé d'un grand seigneur : à une fortune considérable, à une situation morale que les plus grands maîtres, anciens ou moderne, auraient pu lui envier, Raphaël joignit le titre de camérier pontifical, ainsi que celui de chevalier de l'Éperon d'or. Malheureusement pour lui, et heureusement pour nous, les exigences du pape et de son entourage, jointes à celles des amateurs illustres de l'Europe tout entière, ne lui permirent pas de jouir de ces richesses si bien gagnées. A partir de l5l5, l'artiste fut vraiment débordé : il lui fallut à la fois composer des cartons de fresques, de tapisseries, de mosaïques, de décors de théâtre; peindre des tableaux de chevalet ou des retables gigantesques; diriger les travaux de Saint-Pierre, des Loges et de plusieurs palais particuliers; surveiller les anti-
quités de Rome ; défrayer de modèles les orfèvres, les sculpteurs en bois, les graveurs, sans néanmoins négliger ses devoirs d'homme du monde et de courtisan. Tout autre que lui aurait fléchi sous un pareil fardeau. Le jeune maître eut le bonheur de pouvoir, plusieurs années durant, faire face à tant d'obligations diverses; puis il s'affaissa subitement, ayant lutté jusqu'à la dernière heure, et emporté en quelque sorte au milieu de son triomphe.
Depuis l'avènement de Léon X, la réputation de Raphaël avait tellement grandi que les princes les plus puissants se disputaient jusqu'à la moindre ébauche de son pinceau. Léon X donna l'exemple de l'indiscrétion en accablant l'artiste de commandes : il fallut que Raphaël satisfit tous ses caprices, s'abaissant, par exemple, jusqu'à peindre, grandeur nature, l'éléphant envoyé au pape par le roi de Portugal. Bien plus, il se vit forcé de servir d'instrument à des intrigues politiques, tantôt en représentant François I" sous les traits de Charlemagne, tantôt en composant le Saint Michel et la Sainte Famille que Laurent de Médicis offrit, en i5i8, au monarque français. Bibbiena également, qui avait fait faire deux fois son portrait par son jeune ami, qui lui avait demandé, en outre, de décorer sa salle de bain, lui commanda un tableau destiné à flatter la passion du roi pour les belles peintures et pour les belles femmes : le portrait de Jeanne d'Aragon. Peut-être François Ier, qui venait de recevoir coup sur coup ces trois chefs-d'œuvre, recourut-il aussi au peintre et le chargea-t-il d'exécuter la Sainle Marguerite que l'on voit aujourd'hui au Louvre. Ce n'est là, toutefois, qu'une simple hypothèse.
Les souverains italiens ne montraient pas moins d'empressement à conquérir un ouvrage de la main de Raphaël. Parmi ceux qui apportèrent le plus d'obstination dans ces démarches, le duc Alphonse d'Esté, l'époux de Lucrèce Borgia, occupe le premier rang. Il organisa autour de Raphaël un véritable siège. Lisez plutôt, dans sa correspondance, le récit de ses sollicitations, qui finirent par dégénérer en persécution. Il faut remonter aux démêlés de Jules II avec Michel- Ange pour voir un prince souverain faire à un simple artiste l'honneur de se courroucer à tel point. Raphaël parvint cependant à apaiser la colère du duc. Celui-ci, en attendant qu'il reçût son tableau, ne cessait de mettre l'artiste à contribution. Le 20 mars i520, son envoyé lui annonça qu'il avait eu une longue conversation avec Raphaël sur les moyens d'empêcher les cheminées de Son Altesse de fumer, et qu'il lui enverrait prochainement les dessins et modèles à l'appui. Seize jours plus tard, Raphaël expirait.
La marquise Isabelle de Mantoue apporta plus de courtoisie que son frère, le duc Alphonse d'Esté, dans ces négociations; mais elle n'y mit guère moins d'insistance. Une correspondance nous fournit, .sur les relations de cette princesse avec l'artiste, les détails les plus curieux. « Quand je partis de Mantoue, écrit un des correspondants de la marquise, Votre Excellence m'ordonna de faire en sorte que Raphaël peignit pour elle un tableau. A peine arrivé à Urbin, je
lui ai écrit dans ce sens, et il m'a répondu qu'il était disposé à accepter. Ayant eu plus tard l'occasion d'aller à Rome, je le sollicitai, avec une insistance beaucoup plus grande, si bien qu'il me promit de laisser là tous les autres ouvrages, commencés ou à commencer, pour satisfaire Votre Seigneurie Illustrissime. Maintenant, à l'appui de cette promesse, il m'écrit de lui envoyer la mesure du tableau et de lui indiquer le jour sous lequel il doit être exposé, car il a l'intention de s'y mettre sans retard. Si donc Votre Excellence daigne me faire connaître ces détails, je veillerai au reste. Si je vois quelque autre occasion de la servir, je n'attendrai pas ses ordres pour le faire. » Malgré ces promesses, le tableau n'était pas encore achevé en i5i<j.
Si Raphaël se trouvait hors d'état de satisfaire de si puissants seigneurs, que pouvaient attendre de lui de simples prélats? A un cardinal qui lui demandait de peindre une des parois du réfectoire des moines de San Polidoro, à Modène, l'artiste répondit qu'il lui était à peu près impossible de quitter Rome, ou que, s'il le faisait, il serait forcé de demander des honoraires exceptionnels. Le cardinal estima que l'entreprise lui coûterait au moins un millier de ducats. Aussi s'adressa-t-il à un autre peintre, qui se contenta de 3oo ducats. « Si ce n'est point Apelle, disait-il pour se consoler, ce sera du moins peut-être Parrhasius. »
Les nonnes de Monteluce, pour lesquelles Raphaël avait, en i5o5, commencé un Couronnement de la Vierge, revinrent aussi à la charge vers la même époque. Elles purent se flatter un instant d'entrer enfin en possession de l'ouvrage si impatiemment attendu. Par un contrat nouveau, Raphaël s'engagea, en effet, à livrer le tableau dans l'espace d'une année. Les nonnes lui offrirent de lui verser une partie de ses honoraires dès que le travail serait commencé, une autre partie lorsque le travail serait à moitié terminé, le reste enfin après entier achèvement. Mais l'artiste déclara qu'il renonçait au système d'acomptes stipulé en sa faveur. Nul doute que ses promesses ne fussent sincères. Dans l'intervalle, des entreprises plus urgentes réclamèrent ses soins, et le Couronnement de la Vierge ne fut terminé qu'en 1 525, d'après ses dessins, par ses élèves et héritiers, Jules Romain et Jean François Penni.
Raphaël fut très sensible aux marques d'admiration que lui prodiguaient les souverains les plus puissants, les amateurs les plus illustres. Mais il était un autre témoignage de sympathie qui dut le toucher bien davantage, parce qu'il lui prouvait combien sa méthode était féconde : de tous les points de l'Italie, et même de l'étranger, il vit accourir d'innombrables élèves, avides de recevoir ses conseils, de s'inspirer de ses principes. Depuis le Squarcione, qu'on appelait le père des peintres, parce qu'il avait formé cent trente-sept élèves, plus aucun maître n'avait fondé une école aussi considérable, aussi brillante. Lorsque Raphaël sortait, il était accompagné de cinquante jeunes gens qui formaient autour de lui une véritable escorte. Qui ignore la fameuse apostrophe de Michel-
Ange : « Vous marchez entouré comme un général.... » Des statistiques officielles viennent ici au secours de la légende. A peine, pour les débuts du règne de Jules II, peut-on découvrir les noms de huit ou dix peintres fixés à Rome. Eh bien, quinze ans après la mort de Raphaël, en l535, on ne comptait pas, dans la Ville éternelle, moins de cent quatre-vingts peintres faisant partie de la corporation de Saint-Luc. Ce brillant résultat n'est-il pas dû à l'influencé de Raphaël? Son atelier était organisé sur une si vaste échelle, que le maître, lorsqu'il avait besoin de couleurs, envoyait un de ses élèves à Venise pour en acheter. D'autres élèves étaient chargés de relever, dans l'Italie méridionale et même en Grèce, les monuments antiques. D'autres enfin, notamment le Bologna, accompagnèrent à Bruxelles les cartons de tapisseries pour en surveiller le tissage.
L'histoire nous a transmis les noms d'un assez grand nombre d'élèves du Sanzio. Mais qui pourrait se flatter d'en dresser la liste complète ? Rome n'avait fourni qu'un seul représentant, le fougueux et violent Jules Romain. Il devint le disciple favori de Raphaël, collabora non seulement à ses fresques, mais encore à ses tableaux à l'huile, et réussit à imiter la manière du maître avec une perfection telle qu'il est parfois impossible de distinguer les deux mains.
Telle, était la souplesse du génie de Raphaël que son influence ne se borna pas à la peinture. Il réunit autour de lui les plus habiles graveurs que l'Italie comptât alors, et sut imprimer à leurs travaux une élévation à laquelle ils n'auraient jamais atteint sans lui. Marc-Antoine Raimondi surtout lui dut beaucoup. Lorsqu'il vint à Rome, son bagage artistique ne.se composait guère que de nielles exécutés dans l'atelier de Francia, de contrefaçons de gravures de Durer, et du groupe des Grimpeurs d'après Michel-Ange. Nous avons dit quel essor son talent prit tout à coup dans la Mort de Lucrèce et le Massacre des Innocents. A partir de ce moment, son burin acquit la pureté et la puissance qui ont fait de lui le premier des graveurs de la Renaissance. Mais il fallait, pour diriger et inspirer son habileté, avant tout technique, l'influence incessante de Raphaël. « Ce furent uniquement des dessins que Marc-Antoine reproduisit; jamais il ne copia une peinture du Sanzio : il est bon de ne pas oublier cela, attendu que les estampes de l'artiste bolonais, dépourvues d'effet pittoresque, pourraient, si l'on ne savait quels modèles il avait sous les yeux, faire encourir à leur auteur le reproche de n'avoir rappelé, en aucune façon, l'harmonie adoptée par le maître qu'il interprétait. »
Vers 1,5 1'5, Augustin de Venise vint se joindre à Marc-Antoine. Lui aussi ne tarda pas à transformer sa manière. Ses plus célèbres estampes datent des années qu'il passa dans la société de Raphaël.
La statuaire et l'architecture devinrent elles-mêmes tributaires de Raphaël. Un sculpteur florentin bien connu, Lorenzetto, se forma sous la direction du maître, qui lui confia le soin d'exécuter, d'après son modèle, \cJonasde la chapelle Chigi.
Les artistes que nous venons d'énumérer ont eu le bonheur de se former sous
la direction immédiate du maître, et peuvent passer pour ses disciples dans toute l'acception du terme. Quant à ceux des contemporains de Raphaël, qui, sans se trouver en contact avec lui, ont subi son influence et imité sa manière, leur nombre est légion. Signaler cette influence, ce serait faire en grande partie l'histoire de la peinture au xvi'' siècle.
Il serait intéressant de savoir comment Raphaël avait organisé la petite armée qui le reconnaissait pour chef. Le témoignage de Vasari nous autorise à croire que le maître discernait, avec sa clairvoyance habituelle, les aptitudes d'un chacun, et distribuait le travail en conséquence. Dans les Loges, on l'a vu, il préposa Jules Romain aux grands tableaux, et Jean d'Udine aux stucs et aux grotesques. Parmi les nombreux artistes qui travaillaient sous les ordres de ces deux maîtres, il distingua surtout Pellegrino de Modène, auquel il confia dans la suite beaucoup de travaux. Giovanni Francesco Penni, surnommé il Fattore, auquel un critique a récemment essayé — bien à tort — de faire honneur de la presque totalité des ouvrages exécutés par Raphaël sous le pontificat de Léon X1, débuta également dans les Loges. Raphaël entretenait une émulation féconde parmi ces auxiliaires, dont la plupart n'étaient guère plus jeunes que lui. « On comptait alors à Rome, nous dit Vasari, d'innombrables jeunes gens qui étudiaient la peinture et rivalisaient d'ardeur, cherchant à se perfectionner dans le dessin pour gagner les bonnes grâces de Raphaël et se faire un nom parmi les nations. »
Pour stimuler l'ardeur de cette vaillante phalange, comme aussi pour hâter l'exécution de ses grandes œuvres décoratives, les Stances, les Loges, les tapisseries, le maître ne tarda pas à choisir, parmi ses élèves, un certain nombre de collaborateurs. En agissant ainsi, il pouvait s'autoriser des exemples les plus illustres. Lorsque Donatello exécuta les fameux bronzes de l'église Saint-Antoine de Padoue, il était toujours assisté de dix-huit à vingt aides. Ghiberti en comptait un plus grand nombre encore : le chiffre de ses collaborateurs s'éleva à vingt-six pour l'exécution de la première porte du Baptistère; il fut probablement plus considérable encore pour la seconde. Michel-Ange lui-même s'adjoignit, au moment de commencer les fresques de la Sixtine, cinq aides, parmi lesquels on comptait des artistes distingués. Il est vrai qu'il ne tarda pas à les congédier pour exécuter seul cette tâche immense.
Le cœur tenait autant de place que l'esprit dans l'empire que le jeune maître exerçait sur son école. Raphaël était un véritable père pour ses élèves, et cette cordialité qu'il leur témoignait, il réussit aussi à la faire dominer dans les rapports des élèves entre eux. Rien de plus touchant que la concorde qui régnait dans cette société, d'origine et d'aspirations si diverses. Il semblait, pour nous
i. Voy. VAthenaum de Londres, 11 juillet \î'^,i>
servir de la belle expression de Castiglione décrivant la cour d'Urbin, qu'une chaîne les tînt tous réunis dans un commun amour. Vasari a une expression touchante pour caractériser l'exquise bonté de Raphaël, comme aussi la sympathie qu'il inspirait à tous : il nous dit que les animaux eux-mêmes l'aimaient et le respectaient.
Le souvenir du maître fut assez puissant pour maintenir cette concorde longtemps encore après sa mort. Lorenzetto épousa, d'après le désir de Raphaël, la sœur de Jules Romain; Perino del Vaga, la sœur du Fattore. Ce dernier et Jules Romain s'associèrent à leur tour pour terminer les ouvrages laissés inachevés par leur maître. Même association entre Polydore de Caravage et Maturino de Florence, qui résolurent de vivre et de mourir ensemble en vrais frères. En Ô27, nous voyons le plus obscur des élèves de Raphaël, Baviera, venir au secours de son condisciple Perino del Vaga, cruellement éprouvé par le sac de Rome. Vers la même époque, le Rosso, s'étant permis des attaques violentes ' contre le talent de Raphaël, se vit forcé de s'enfuir pour échapper à la vengeance des élèves indignés de l'ancien chef de l'École romaine.
La vénération des élèves pour la mémoire du maître dura autant qu'euxmêmes; ils cherchèrent même à la transmettre à leurs enfants. Jules Romain et Jean d'Udine donnèrent chacun à un de leurs fils le glorieux prénom de Raphaël. Jean d'Udine voulut, en outre, être enterré à côté de son maître, dans le Panthéon. C'est là aussi que plusieurs artistes éminents, parmi lesquels on remarque Perino del Vaga et Antonio da San-Gallo, fondèrent en 1^42, sans doute en souvenir de Raphaël, une corporation, la « Congregazione dei Virtuosi », qui existe encore aujourd'hui.
On voit combien, dans l'étude des relations de Raphaël avec ses élèves, il est difficile de dire où finit le rôle, du maître et où commence celui de l'ami. L'école de Raphaël constituait en réalité sa famille ; elle partageait ses affections, était initiée à ses secrets, et savait à l'occasion fermer les yeux sur les faiblesses du grand homme.
Ceci nous amène à aborder un sujet délicat, que nous avons évité jusqu'ici de traiter, mais qu'un historien impartial ne saurait entièrement passer sous silence. Nous voulons parler des rapports de Raphaël et de la Fornarine. En réalité, tout ce que l'on sait sur la maîtresse de Raphaël est contenu dans ces quelques lignes : « Marc-Antoine exécuta ensuite un certain nombre de gravures pour Raphaël, qui les remit à Baviera, un de ses compagnons. Celui-ci avait soin d'une femme que Raphaël aima jusqu'à la mort, et dont il fit un très beau portrait, qui paraissait vivant; ce portrait est aujourd'hui conservé à Florence, chez Matteo Botti. — Raphaël fit le portrait de Béatrix de Ferrare et d'autres femmes, parmi lesquelles sa maîtresse. — Raphaël, avant de taire son testament, renvoya de chez lui, en bon chrétien, sa maîtresse, à laquelle il laissa de quoi vivre convenablement. » Dans un dernier passage, Vasari nous
montre Chigi suppliant la maîtresse de Raphaël de s'installer dans sa villa, afin de hâter par sa présence L'achèvement des peintures auxquelles l'artiste travaillait à ce moment.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le possesseur d'un exemplaire du recueil de Yasari compléta ces renseignements en ajoutant, en marge de l'un des passages où il est question de la maîtresse de Raphaël, qu'elle s'appelait Marguerite. Quant au surnom de Fornarina (la Boulangère), il n'a pris naissance qu'au siècle dernier, et semble ne reposer sur aucun fondement sérieux1.
Cette étude sur la vie intime de Raphaël ne serait pas complète si nous ne jetions un regard sur la demeure qui l'a si longtemps abrité, dans laquelle il a produit tant de chefs-d'œuvre, dans laquelle il est mort, sur ce palais du « Borgo Nuovo » au souvenir duquel les noms de Bramante et de Raphaël sont à jamais associés.
Un biographe nous entretient à deux reprises différentes de la maison, ou plutôt du palais, que Bramante construisit dans le Borgo pour son jeune compatriote et protégé Raphaël. « Bramante, nous dit-il, fit bâtir dans le Borgo le palais qui appartint à Raphaël d'Urbin. Cet édifice est construit en briques et en mortier coulé; les colonnes et les corniches sont d'ordre dorique et rustique. On remarquera ce moyen si nouveau et si beau d'employer le mortier. » Ailleurs le biographe s'exprime au sujet de cette construction dans les termes suivants : « Pour perpétuer sa mémoire, Raphaël fit élever dans le a Borgo Nuovo » un palais que Bramante décora au moyen du béton ».
Nous savons aujourd'hui que Raphaël acquit, en 1 5 1 7 , des Caprivi, pour la somme énorme de 3 600 florins, le palais construit par Bramante, et que ce palais existe encore, quoique fortement remanié : il se trouve à l'angle de la place San Giacomo et de la via Borgo Nuovo2.
En contemplant la gravure de Lafreri, qui représente le palais avant son remaniement, on ne peut se défendre d'un sentiment de vive curiosité. Comment Raphaël avait-il décoré cette demeure, dans laquelle il passa les années les plus fécondes de sa vie ? L'artiste, vraiment débordé par les commandes, à partir de l'avènement de Léon X, a-t-il pu, au milieu de cette existence fiévreuse, se créer un intérieur digne de lui? Je serais assez disposé à croire que les meubles, les ouvrages d'art les plus précieux, s'entassaient dans le palais, sans que leur possesseur trouvât le temps de les installer convenablement. Tout portait la trace de la hâte, de l'improvisation. C'est à peine s'il avait eu le loisir de suspendre au mur le portrait dont lui avait fait présent Francia, et celui que lui avait envoyé Durer. Dans un coin gisaient de superbes tapisseries non encore
1. Tel n'est pas l'avis de M. Valeri, qui identifie la Fornarine à une certaine Margherita I.uti, fille d'un boulanger, entrée en 1.S20 au couvent de Sainte-Apollonie (la Vita italiana, 1897).
2. ArticL- du comte Gnoli dans l'Archivio tiorico dell' Arte, i883, p. .S 7 et suiv., i38q, p. 146.