‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 95 sur 100 · LA VIERGE DE LA MAISON TEMPI · texte numérisé non relu

LA VIERGE DE LA MAISON TEMPI

(Pinacothèque de Munich.)

couvrait. Puis venaient les chevalets des élèves, et des montagnes d'esquisses ou de cartons. Rien de plus pittoresque qu'un tel spectacle, quoique ce beau désordre ne fût nullement un effet de l'art.

On pénétrait assez facilement dans la maison, mais ne parvenait pas qui voulait jusqu'au maître. Le chargé d'affaires de Ferrare nous fournit à cet égard quelques détails curieux : « Passant devant l'habitation de Raphaël, dit-il, et trouvant la porte ouverte, j'y entrai et le fis demander. Mais je reçus pour réponse qu'il ne pouvait venir en bas. Je descendis donc de cheval et m'apprêtai à monter chez lui, lorsqu'un second domestique me dit que son maître était dans sa chambre, occupé à faire le portrait de M. Balthazar Castiglione. Je fis semblant d'ajouter foi à ses paroles et lui annonçai que je retournerais une autre fois. »

Raphaël, affirme-t-on, n'aurait pas tardé à se .sentir à l'étroit dans sa nouvelle habitation. Sa situation même à la cour de Léon X, et, on peut l'ajouter, les intérêts de son art, lui imposaient des charges fort lourdes. Il comptait dès lors de nombreux aides ou élèves, et toute cette phalange de collaborateurs ou de disciples, il était forcé, conformément aux habitudes patriarcales de l'époque, de la loger ou du moins de la nourrir. Nous savons que le Fattore et Jules Romain demeuraient chez leur maître. Fabio Calvo, de Ravenne, comptait aussi parmi les hôtes du palais du « Borgo Nuovo ».

Un peu plus tard, le maître fut encore forcé, évidemment par suite du manque de place, de louer dans la « via Alessandrina » (conduisant du pont Saint-Ange à la place Saint-Pierre) plusieurs autres maisons. Puis vint l'acquisition d'une vigne appartenant à un certain Antonio.

Peu de temps avant sa mort, Raphaël s'occupa de bâtir pour son usage personnel une demeure plus vaste, cette fois-ci, selon toute vraisemblance, un véritable palais. L'emplacement qu'il choisit appartenait au chapitre de Saint- Pierre; il était situé dans « la via Giulia », près de Saint-Jean des Florentins, par conséquent dans le voisinage du Vatican, quoique sur la rive opposée.

La date du contrat offre un intérêt particulier. Ce document est du 24 mars i520; le 6 avril suivant, Raphaël expirait. On voit dans quelles dispositions d'esprit l'artiste se trouvait presque à la veille de sa mort. L'avenir lui apparaissait sous les couleurs les plus riantes. Lui qui avait embelli, transfiguré le séjour de tant de grands personnages, songeait enfin à se créer une demeure digne de lui. Riche, au comble de la gloire, il aspirait, je ne dirai pas au repos, — il était trop jeune pour se condamner à l'oisiveté, — mais à ce recueillement que les exigences incessantes de Léon X ne lui avaient plus permis, depuis de longues années, de connaître. Il ne se savait pas si près du repos éternel. La date du contrat est intéressante à un autre point de vue encore : elle prouve combien fut courte la maladie du jeune maître. Le 24 mars, il assistait encore, plein de santé, à la rédaction de l'acte : treize jours après, il expirait.

L'histoire des derniers moments de Raphaël, de cette mort foudroyante, est encore pleine d'obscurité. Quelque créance que mérite le témoignage de

Vasari, l'ami des amis et des élèves du maître, on s'accorde aujourd'hui à le rejeter et à traiter de calomnieuse la version donnée par l'auteur de cette biographie de Raphaël, si chaude, si émue, si éloquente.

Ce qui est certain, c'est que, si des excès ont hâté la fin du jeune maître, ce sont avant tout des excès de travail. L'organisation la plus robuste n'aurait pu résister à un effort aussi prodigieux, effort qu'il fallait renouveler tous les jours. Dans le portrait improvisé par Marc-Antoine, on voit Raphaël enveloppé dans son manteau et grelottant de froid, à côté de sa palette et de ses godets : sans doute il ressentait à ce moment déjà les atteintes du mal qui ne devait pas tarder à l'emporter.

La maladie fut courte. Le 20 mars, le maître promettait à l'envoyé du duc de Ferrare des modèles de cheminées. Le 24 mars suivant, il signa le contrat d'acquisition des terrains de Saint-Biaise. Le 6 avril, il n'était déjà plus. Tout nous autorise à croire qu'il fut enlevé par une de ces fièvres pernicieuses si fréquentes à Rome. Quant à la version rapportée par le trop peu consciencieux Missirini, que Raphaël fut atteint de pleurésie pour avoir couru trop vite au Vatican, où il était mandé par Léon X, elle ne mérite aucune créance.

Dès les premiers jours, l'inquiétude fut grande à la cour pontificale. Le pape, raconte-t-on, envoya au moins six fois pour demander des nouvelles du malade et lui prodiguer des consolations.

Quelque rapides que fussent les progrès du mal, Raphaël conserva cependant la force nécessaire pour mettre ordre à ses affaires. Son testament nous fournit un dernier témoignage de l'exquise délicatesse de ses sentiments, de l'esprit d'équité et de bienveillance qui inspirait jusqu'à ses moindres actes. Il n'y oublia aucun de ses amis, et à chacun il laissa le legs le plus en rapport avec ses goûts ou ses besoins.

Voici de quelle manière il disposa de sa fortune, qui s'élevait au chiffre de 16000 ducats, soit environ 800000 francs, au pouvoir actuel de l'argent. Ses esquisses, ses tableaux, en un mot tout ce qui constituait son héritage artistique, devinrent la propriété de ses deux élèves favoris, Jules Romain et Jean- François Penni, à charge par eux de terminer les travaux en voie d'exécution. Chacun de ses serviteurs reçut 3oo ducats d'or. Le terrain acquis peu de jours auparavant dans la « via Giulia » fut partagé entre son cousin Antonio Battiferro d'Urbin, qui reçut 100 cannes, et son ami l'orfèvre Antonio de San- Marino, qui, d'après des renseignements, d'ailleurs sujets à caution, fit construire deux maisons sur son lot. Une somme de 1000 écus fut consacrée à l'achat d'une maison, dont les revenus devaient servir à l'entretien de la chapelle qu'il avait fondée au Panthéon, et dans laquelle il voulait être enterré. Au milieu de ces préoccupations, dans lesquelles perce comme un dernier reflet de vanité mondaine, Raphaël n'oublia ni sa famille ni la jeune fille qu'il avait si passionnément aimée. Il assura, par une dotation convenable, l'avenir de Marg hérita, et légua le reste de sa fortune à ses parents d'Urbin.

( IIAI'ITRK XX.

Raphaël expira le vendredi saint, jour anniversaire de sa naissance, entre neuf et dix heures du soir. Il comptait exactement trente-sept ans.

Le deuil fut immense à Rome et dans toute l'Italie. Léon X pleura amèrement. Les contemporains, frappés de la coïncidence de cette mort subite avec l'apparition de crevasses dans les Loges du Vatican, crurent y voir un présage céleste : « Ces jours-ci, écrit l'un d'eux, le palais du pape a menacé ruine, et Sa Sainteté a dû s'installer dans l'appartement du cardinal Cibo. On dit que ce n'est point le poids des portiques superposés qui a causé cet accident, mais qu'il faut y voir un présage de la mort de celui qui les a décorés. » La même idée

reparaît dans la lettre de l'envoyé de Mantoue, dans le sonnet de Tebaldeo, et dans une poésie composée par Pierre Valeriano sur la mort de Bibbiena.

La lettre de l'envoyé de Mantoue à la noble Isabelle de Gonzague nous offre un témoignage touchant des regrets suscités par cette nouvelle funèbre. Le lecteur me saura gré de placer sous ses yeux ce document encore peu connu, dont on doit la découverte au marquis Campori :

« A la très illustre et excellente dame, Madame la Duchesse de Mantoue, etc.

Quoique, en ces jours saints, on ne songe pas à autre chose qu'à la contession et aux exercices de piété, je n'ai pas voulu laisser de présenter mon respect à Votre Excellence. Pour le moment, vous n'aurez de moi qu'une seule nouvelle, celle de la mort de Raphaël d'Urbin, qui a cessé de vivre la nuit dernière, c'est-à-dire la nuit du vendredi saint, laissant à cette cour d'immenses et unanimes regrets, causés par la ruine des grandes espérances qu'on avait fondées sur lui, et qui, si elles s'étaient réalisées, auraient fait la gloire de ce siècle. Tout le monde dit, en effet, que l'on était en droit d'attendre de lui les plus grandes choses, à en juger par celles qu'il avait déjà menées à lin, ainsi que par les entreprises encore plus grandes qu'il avait commencées. Les cieux ont voulu annoncer cette mort par un des signes qui ont marqué la mort du Christ, lorsque les rochers s'entr'ouvrirent : « lapides scissi

LA VIERGE ALDOBRANDINI (Londres, « National Gallcry ».)

LA MORT DE RAPHAËL. 36q

sunt ». C'est pourquoi le palais du pape s'est crevassé de telle sorte qu'il menace ruine. Sa Sainteté, effrayée, s'est enfuie de ses appartements et s'est réfugiée dans le palais construit sous Innocent VIII. Ici, on ne parle d'autre chose que de la mort de cet homme de bien, qui a terminé, à trente-trois ans accomplis, sa première existence. Sa seconde vie, celle de la gloire, n'est sujette ni au

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