CONCLUSION
pu, par les conquêtes des Titien, des Corrège, des Velasquez et des Rembrandt, réaliser des effets plus savants, plus saisissants : il n'est aucun juge impartial qui, devant le portrait de Balthazar Castiglione ou devant la partie supérieure de la Transfiguration, ne reconnaisse que Raphaël, même comparé à ses successeurs, ait été un coloriste du premier ordre. L'importance qu'il attachait à cette partie de la peinture était telle, qu'elle lui a fait compromettre la durée de maint de ses ouvrages : dans la salle de Constantin, nous l'avons vu essayer de peindre à l'huile sur le mur, afin d'obtenir une tonalité plus puissante. L'emploi du noir d'imprimerie dans la Sainte Famille de François Ier et dans le grand Saint Michel du Louvre révèle, malheureusement, des préoccupations analogues.
Mais ce n'est pas seulement comme praticien que Raphaël, une fois fixé à Rome, marche de triomphes en triomphes; ce n'est pas seulement dans le modelé et dans l'ordonnance, dans le coloris, dans la caractéristique de l'individualité et dans l'expression, qu'il enfante des merveilles : comme inventeur, comme poète, il ne se montre pas moins prodigieux; le monde de la poésie plastique se déroule devant lui dans son infinie variété et dans son infinie splendeur. Lui qui avait si peu voyagé — Bologne et Rome sont les points extrêmes de ses pérégrinations — remplit de sa pensée l'Europe entière, bien plus, la Renaissance entière, que l'on aurait peine à se représenter privée de ses modèles, de ses lumières. Dans l'Ecole d'Athènes, le peintre philosophe traduit les idées les plus abstraites avec une clarté et une éloquence qui tiennent du miracle; dans la Chambre d'Héliodore et dans les cartons de tapisseries, le dramaturge porte l'expression des passions à sa suprême puissance. (Peut-être même le désir de rivaliser avec Michel-Ange lui a-t-il fait, à cet égard, parfois dépasser la mesure : le Portaient de Croix et la partie inférieure de la Transfiguration ne sont pas exempts de déclamation.) Le narrateur, à son tour, fait ses preuves dans les fresques des Loges. Enfin, dans les Madones et les Saintes, depuis la Vierge de Foligno jusqu'à la Sainte Cécile et la Vierge de Saint Sixte, le poète lyrique nous charme par la pureté et l'éloquence de son style, par ce mélange de naturalisme, de distinction et de mysticisme qui a tait de lui le peintre par excellence de la Madone.
Raphaël, de même qu'il a abordé tous les genres et défrayé de modèles toutes les branches de l'art plastique, — peinture à l'huile et à fresque, mosaïque, tapisserie, orfèvrerie, architecture et sculpture, — a voulu épuiser tous les sujets. L'Ancien et le Nouveau Testament, la mythologie, l'histoire grecque et romaine, celle du moyen âge, l'allégorie, qu'il a entièrement renouvelée, le portrait, alternent dans ce cerveau incandescent, sous ce pinceau ardent et infatigable. Cette variété n'est égalée que par le calme et le désintéressement intellectuels, la pondération et l'harmonie souveraines que l'humanité n'a connus dans une telle perfection qu'à deux reprises, aux jours radieux de la Grèce et à
ceux, non moins fortunes, du pontificat de Léon X. Raphaël, en effet, doué comme il l'était, a eu un autre bonheur encore, celui de naître dans le siècle d'or de la civilisation moderne. « Ce goût naturel de la mesure, comme l'a dit en termes éloquents Taine, ces instincts affectueux qui le portent, comme Mo/art, à peindre la bonté native, cette délicatesse d'âme et d'organes qui lui fait rechercher partout les êtres nobles et doux, tout ce qui est heureux, généreux et digne de tendresse, cette fortune singulière d'avoir rencontré l'art sur la cime extrême qui sépare l'achèvement de la préparation et de la décadence, ce bonheur unique d'une éducation double, qui, après lui avoir montré l'innocence et la pureté chrétiennes, lui a lait sentir la force et la joie païennes, il a fallu tous ces dons et toutes ces circonstances pour le porter au faîte. » « Si l'on veut voir clairement, déclare Vasari, combien parfois le Ciel peut se montrer libéral et large en accumulant sur une seule personne les infinies richesses de ses trésors, et toutes ces grâces et dons particulièrement qu'en un long espace de temps il disperse entre beaucoup d'individus, il faut contempler Raphaël Sanzio d'Urbin. »
Et cependant, quels que soient, chez Raphaël, les prodiges de l'exécution technique, la beauté de ces contours qu'on a qualifiés de divins, la magie de la couleur, l'abondance de l'invention, la force et la noblesse de l'expression, c'est par sa foi sereine et profonde dans l'humanité, par sa propagande incessante en faveur des plus rares vertus, en un mot par ses hautes qualités morales, que le peintre d'Urbin mérite avant tout de charmer à jamais les amis du vrai, du bien et du beau.
La période qui s'étend de l'invasion de Charles VIII à la mort de Léon X, cette période de 1494 à i52i, qui vit éclore les chefs-d'œuvre de Raphaël, est peut-être la plus troublée et la plus sombre de l'histoire d'Italie. Ce ne sont que trahisons, meurtres, folies, crimes de toute sorte. Ici on s'épouvante des excès d'un vainqueur sans pitié, ailleurs on s'indigne des odieuses machinations d'une diplomatie froidement cruelle. La conscience publique s'obscurcit, la notion du droit se perd. Savonarole, ce juste, monte sur le bûcher, tandis qu'un roi trançais, Louis XII, le « Père du peuple », comble d'honneurs l'infâme César Borgia. L'Italie se déchire elle-même, comme s'il ne lui suffisait pas d'être dépecée par les envahisseurs français, allemands, espagnols. La foi jurée ne compte plus : les Suisses vendent leur chef, Ludovic le More; les souverains pontifes font jeter dans les fers les ambassadeurs auxquels ils ont accordé des sauf-conduits. La vénalité, la corruption, ont atteint partout leurs dernières limites. Et, pour comble d'horreur, il se trouve en Italie un écrivain de génie pour ériger en système de gouvernement l'absence de tous principes et pour légitimer les triomphes de la force brutale jointe à la dissimulation la plus profonde.
Eh bien, au milieu de la corruption générale, Raphaël conserve une sérénité qui ne s'est jamais démentie; il croit au bien, il croit au beau, et s'efforce de faire partager ses convictions à ses contemporains, pour lesquels ses