LES PORTRAITS FLORENTIN
impossible que le jeune maître ait représenté ici, pendant son séjour à Urbin, une personne de sa famille. Raphaël est désormais maître de son sujet; il domine le modèle, loin de le subir; tout en reproduisant avec une rare précision ses caractères physiques, il sait aussi dégager ses qualités morales et élever l'individu à la hauteur d'un type. Son portrait de la Tribune offre une poésie, une distinction absolument dignes de Léonard. Rien de plus saisissant que l'expression de mélancolie, on pourrait presque dire de nostalgie, de cette femme, jeune encore, qu'un secret chagrin paraît miner : une main appuyée sur une balustrade, l'autre posée sur son avant-bras, elle regarde devant elle, flottant entre une vague rêverie et le souvenir encore très précis de quelque grande infortune.
Au point de vue de l'exécution, ce portrait, jusqu'ici trop dédaigné, est une merveille. Malgré de nombreuses restaurations, on y reconnaît la main d'un coloriste du premier ordre, qui, pour produire une gamme chaude et vigoureuse, n'a pas besoin de tons éclatants. Le costume, d'une élégance parfaite , malgré sa simplicité, fait ressortir la finesse de la
carnation, dont les ombres sont accusées en brun, la distinction des traits, la beauté des mains. La chaîne d'or que la jeune temme porte au cou, les deux bagues qui ornent sa droite, font à leur tour valoir les tons discrets du corsage vert, garni d'un ruban cramoisi, des manches brunes bouffantes, et enfin du tablier blanc, retenu par un cordon rouge. Toutes ces notes forment un accord d'une harmonie, d'une originalité, que Raphaël n'a pas surpassées, même dans ses admirables portraits de la période romaine. Nous ne craignons pas d'affirmer que si, dans les portraits de Doni et de sa femme, on reconnaît un débutant de la plus grande espérance, nous avons affaire ici à un maître accompli, digne rival de Léonard de Vinci.
Le catalogue des Offices dit : « Portrait d'inconnue », et il a raison. On n'a