I. G.\vE, Cartcggio, t. 11, p
lettre adressée à son oncle Simon, qu'il faisait honneur aux siens et à sa patrie : Vi fo honore a roi e a tutti i parcnti et alla PATRIA.
Si les discussions d'intérêt provoquc-es par la mort de Giovanni Santi attristèrent plus d'une fois l'enfance de Raphaël, le spectacle de la misère lui fut du moins épargné. Son patrimoine n'était certes pas assez considérable pour lui permettre de se livrer en simple amateur à son goût pour les arts : force lui fut de lutter pour conquérir l'indépendance, la fortune. Mais il dut certainement apprécier l'avantage que sa situation, quelque modeste qu'elle fût, lui donnait sur bon nombre de ses confrères. N'était-ce pas beaucoup que de pouvoir poursuivre tranquillement ses études, sans être obligé de songer sans cesse au lendemain ? L'exemple de son futur maître ne devait pas tarder à l'instruire à cet égard. Le Pérugin, si nous en cro3 ons Vasari, s'était trouvé dans une misère si grande, que, pendant plusieurs jnois, il ne connut d'autre lit qu'un colfre de bois. Aussi, pour devenir riche, brava-t-il le froid, la faim, le malaise, les incommodités, la fatigue et même la honte. Son mercantilisme devint proverbial; nul plus que lui ne sacrifia la dignité de l'art à la passion des écus. Tant il est vrai que la pauvreté abaisse souvent les talents les plus nobles, alors toutefois qu'elle ne brise pas l'énergie et ne dégrade pas les caractères.
On a universellement admis jusqu'à ces derniers temps que Raphaël était entré dans l'atelier du Pérugin dès 1496. Mais les recherches d'un historien d'art éminent, M. Springer, établissent que cette date doit être rejetée, voici pourquoi : de 1493 à 141)1) le Pérugin, tout en faisant de nombreuses excursions dans les différentes parties de l'Italie, avait pour résidence principale Florence, non Pérouse'. S'il retourna à diverses reprises dans cette dernière ville, ce ne fut jamais pour y faire un séjour prolongé; il ne s'y tixa d'une manière durable qu'à la fin de 1499, au moment de commencer l'exécution des fresques de la célèbre Sala del Cambio. On sait, d'autre part, qu'à dater de i5oo,
1. En 1494, nous trouvons Fartisle k Crémone et k Venise; en 1496, k Florence, à Pérouse et dans les environs de Milan (lettre du 8 juin i4q(}, adressée par Ludovic le More au P. Arcimboldo pour le prier de lui envoyer le Pérugin, publiée dans les Inda^ini... siilla lihrcvia Viscontco-Sfor:^esca del castello di Pavia, du marquis G. d'ÀDDA, t. I, Milan, iSyS, p. 16X); en 1497, k Florence et k Fano; en 1498 et en 1499, k Florence, où il se fait recevoir, le !<"■ septembre 1499, parmi les membres de la corporation des peintres. (\'oy. l'édition de Vasari, publiée par M. G. Milanesi, t. III, pp. tii i-()i 2.) — Les arguments produits par les derniers en date parmi les historiens de Raphaël, MM. Cavalcaselle et Crowe, ne nous semblent pas de nature k ébranler l'hypothèse de M. Springer. [Raffacllo, la sua vita e le sue opère, t. I, pp. 27 et suiv. \"oy. aussi la revue Arte c storia, 1884, n"'' 47-5i.)
les actes du tribunal d'Urbin constatent formellement l'absence du jeune peintre, tandis que les actes antérieurs sont muets sur cette circonstance'. L'admission de celui-ci dans l'atelier du Pérugin a donc eu lieu quatre ou cinq années plus tard qu'on ne le croyait jusqu'ici : c'est-à-dire, selon toute probabilité, vers la tin de iqejq (Raphaël comptait alors environ seize ans'). Mais si, sur ce point, il faut renoncer à l'opinion reçue, tout tend en revanche à confirmer ce que l'on savait des débuts de Raphaël à Pérouse. C'est dans cette ville, et non ailleurs, qu'il reçut les premières leçons du Pérugin, et qu'il se familiarisa avec les procédés et les tendances de l'Ecole ombrienne.
Comment fut rempli l'intervalle qui sépare la mort de Giovanni Santi du départ de Raphaël pour Pérouse? Il est probable que l'enfant reçut dans sa ville natale les leçons de son compatriote Timoteo Viti. Ce peintre habile, dont il faut, d'ailleurs, se garder d'exagérer la valeur, était revenu à Urbin en 1490, après de fortes études faites à Bologne dans l'atelier de Francia. Une tendre amitié ne tarda pas à unir les deux artistes. Au milieu des grandeurs, Raphaël n'oublia pas le compagnon de ses jeunes années, il l'appela auprès de lui à Rome, et lui demanda son concours pour l'exécution des Sibylles et des Prophètes de l'église de la Pace. Après le retour de Viti à Urbin, l'illustre chef de l'Ecole romaine fit de vives instances auprès de lui pour le décider à revenir sur les bords du Tibre. Les lettres par lesquelles il le rappelait auprès de lui existaient encore du temps de Vasari , auquel nous devons ces détails (t. VHI, p. i52). Ajoutons que Y\X\, qui imitait le style de Raphaël avec une rare perfection, possédait un superbe choix de dessins dus à la libéralité de son ami. Les plus beaux Raphaël du cabinet Crozat provenaient de la collection pieusement conservée à Urbin, jusqu'en 1714% par les descendants de celui qui fut fier de devenir l'élève de ce génie supérieur dont il avait très probablement dirigé les premiers pas.
On a soutenu récemment que Raphaël exécuta dès lors, sous l'in-
1. Ces documents ont utc publiés intégralement par M. Gri.mm dans V Annuaire des musées de Berlin; t. 111, pp. i(H-i6(j.
2. Ce renseignement nous a été conservé par le plus tin des amateurs du siècle dernier, l*.-J. Maku-.tte : « L'on voit beaucoup de dessins à la plume, dit-il en parlant de Timoteo, que l'on donneroit à Raphaël si l'on ne sçavoit qu'ils sont de Timoihée... Raphaël avoit une si grande considération pour Timothée, et celui-ci une si grande admiration pour son maître, qu'il conserva avec grand soin pendant sa vie une suite de très beaux dessins de Raphaël, que ce peintre lui avoit sans doute donnés. Ils étoient encore chez un de ses descendants à Urbin, lorsque M. Crozat y passa et qu'il fit l'acquisition de ce riche dépôt, qui fait un des principaux objets de sa collection. » [Abecedario, t. VI, p. 86.)