LA CHARITÉ
(Pinacotlièqiic du Vatican.)
gagner la capitale du petit duché d'Urbin. Avec un bon cheval, il ne fallait pas deux jours entiers pour franchir la distance qui sépare les deux cités. Or, en 1607, Raphaël dut faire plusieurs séjours à Pérouse, où l'appelait l'achèvement de la Mise au tombeau destinée à donna Atalante Baglioni.
Raphaël ne devait plus retourner dans sa patrie. Mais on a vu (page 24) qu'il était sans cesse en communauté de pensées et de sentiments avec ses chers compatriotes.
La Mise au tombeau achevée, Raphaël revint promptement à ses sujets de prédilection : les Madones. Nous avons donné plus haut la description de celles qu'il peignit en i5o- et en i5o8. Les étrangers surtout recherchaient ces délicieux tableaux de chevalet : nous le savons par une lettre de Raphaël, qui nous le montre joyeux, confiant, mais ne se doutant pas encore des hautes destinées qui lui étaient réservées, de la distinction suprême qui l'attendait à quelques semaines de là. Nous aurons trop rarement l'occasion d'étudier le st3'le épistolaire de Raphaël pour ne pas lui céder ici la parole. Voici ce que le jeune maître écrivait à son oncle Simon, d'Urbin, sous la date du 21 avril i5o8 :
« Cher à l'égal d'un père,
« J'ai reçu votre lettre, par laquelle j'ai appris la inort de notre illustre seigneur le Duc; que Dieu ait pitié de son àme. ^"raimenl, je n'ai pu lire votre lettre sans répandre des larmes. Mais transeat; il n'y a rien à changer. Il faut nous armer de résignation et nous soumettre à la volonté de Dieu.
« L'autre jour, j'ai écrit à mon oncle le prêtre [dom Bartolommeo] pour le prier de m'envoyer le petit tableau qui servait de couvercle à la Madone de la Préfétesse\ Mais il ne me l'a pas fait tenir. Je vous prie donc de le lui rappeler, afin qu'il me l'envoie à la première occasion, et que je puisse ainsi contenter la dame. \^ous savez, en elTet, qu'actuellement on peut avoir besoin d'elle et des siens.
(i Je vous prie également, très cher oncle, de dire au prêtre [dom Rartolommeol et à [ma tante] Santa, que si le Florentin Taddco Taddei, dont nous avons souvent parlé ensemble, vient chez vous, ils lui fassent honneur, sans regarder à la dépense. Yous aussi, par
I. 1,'auieur d'une lirocliure rccente s'est fondé sur ce passage pour identirier à la Madone de la Prcfctcsse un tableau découvert à Savone chez le savetier Basso délia Roverc (descendant de la puissante faniille de Sixte IV et de Jules II!), et offrant une composition analogue à la Vicff^c d'Albe, avec un chêne [roverc] dans le fond. (Caskli.a, le Triomphe de l'art dans la plus belle des peintures de Raphaël d'Urbin, la Vicrf;e délia Rovere, ou Xotre-Daine de la Prophétesse; Gènes, 1877.) Les arguments, on ne saurait le nier, sont déduits avec le plus grand soin; mais on sait le cas qu'il faut faire de ces revendications intéressées, si fréquentes chez les dénicheurs de chefs-d'ituvre inconnus.
amour pour moi, vous voudrez bien le combler de prévenances, car, certes, je lui ai autant d'obligations qu'à n'importe qui.
« Je n'ai point fixé de prix pour le tableau, et, si c'est possible, je n'en fixerai point, car il sera plus avantageux pour moi qu'on en fasse l'évaluation. C'est pourquoi je ne vous ai pas écrit une chose que j'ignorais-, aujourd'hui même, je suis dans l'impossibilité de vous renseigner à cet égard. D'après ce que m'a drt le propriétaire de ce tableau, il me donnera pour environ 3oo ducats d'or de commandes, soit pour ici, soit pour la France. Après les fêtes, je vous ferai peutêtre connaître le prix du tableau dont j'ai déjà fait le carton, et après Pâques nous nous occuperons de l'exécution.
« J'aimerais beaucoup, si c'était possible, obtenir une lettre de recommandation du seigneur Préfet pour le gonfalonier de Horence. Il y a peu de jours, j'ai écrit à l'oncle et à Jacques de Rome', pour les prier de me là procurer. Elle me serait fort utile à cause d'une certaine salle de travail % dont Sa Seigneurie peut disposer à son gré. Je vous prie, si c'est possible, de m'envoyer cette lettre. Je crois que, si on la demande au Préfet de ma part, il ne refusera pas de la faire faire. Recommandez-moi instamment à lui, comme son ancien serviteur et familier. Rien d'autre [pour le moment]. Recommandez-moi aussi à maître... [en blanc) et à Rodolphe et à tous les autres, xxi avril MDVIII.
« Votre Raphaël, peintre à Florence. »
Au moment où Raphaël part pour Rome, au moment où un monde nouveau s'ouvre à lui, jetons un regard sur cette première période, si bien remplie. En i5o8, l'artiste ne compte que vingt-cinq ans, et déjà il a peuplé de ses chefs-d'œuvre l'Ombrie, la Toscane, le duché d'Urbin et l'Émilie. Une soixantaine de tableaux (Passavant décrit cinquante-cinq peintures à l'huile appartenant à cette période), une fresque monumentale, d'innombrables dessins, témoignent de son inépuisable fécondité. Partout où il a passé, il a montré, vis-à-vis des
1. « Pochi dî fa io scrissi al zio e a Giacomo da Roma me la fesero avère. » Phrase amphibologique, qui pourrait également signifier que Raphaël leur demanda de lui faire venir cette lettre de Rome, oi^i le Préfet se trouvait peut-être alors.
2. (( Per l'intéresse de una certa stanza da hivorare, la quale tocha Sua Signoria de alocare. » Celte phrase offre également un double sens. Il est possible que Raphaël veuille parler d'un atelier dont le gonfalonier pouvait disposer; mais il a peut-être aussi en vue la décoration d'une salle, décoration qu'il appartenait au gonfalonier d'accorder à qui bon lui semblait. — La lettre de Raphaël se trouve aujourd'hui au musée de la Propagande de la Foi, à Rome.
Écoles existantes, une docilité extraordinaire, une facilité d'assimilation sans pareille, sauf à devenir, après une courte initiation, l'émule de ses maîtres de la veille. Le Pérugin et ses élèves, Pinturicchio, Timoteo Viti, Francia, n'ont pas tardé à s'incliner devant ce génie supérieur. Frcà Bartolommeo est fier de pouvoir lui donner quelques conseils. Les municipalités, les couvents, les amateurs de Pérouse, de Città di Castello, ou de Florence, lui prodiguent leurs encouragements; le duc d'Urbin s'honore d'être son protecteur. Compositions religieuses, portraits, scènes mythologiques, allégories, il n'est guère de sujet que le jeune maître n'ait abordé avec un égal succès. Par lui l'Ecole ombrienne non moins que l'Flcole florentine ont reçu leur consécration suprême. Et cependant, malgré tant de gages certains, malgré tant de triomphes, faits pour réchauffer les cœurs les plus froids, Raphaël promet encore davantage : la vue de Rome va lui révéler, ainsi qu'à l'univers, les trésors cachés qui n'attendent, pour briller de tout leur éclat, qu'une étincelle du feu sacré.