CHAPITRE X
Raphucl à Rome. — ■ La Ville éternelle au commencement du seizième siècle. — Jules II et la cour pontificale : prélats, humanistes, grands sei£;neurs et banquiers; Castiglione; Bembo ; Bibbiena; l'Arioste; A. Chigi. — Le monde des artistes : les San-Gallo; Bramante; Peruzzi; Caradosso; Guillaume Marcillat.
Au mois d'avril i5oS, Raphaël se trouve encore à Florence. Au mois de septembre de la même année, au plus tard, il est déjà fixé à Rome, où il semble être entré tout aussitôt au service du pape La part que Jules II lui réservait n'était certes pas la moins brillante : à Bramante, la réédification de Saint-Pierre; à Michel-Ange, le mausolée papal et le plafond de la Sixtinc-, à Raphaël, la décoration du palais apostolique.
Deux fois capitale du monde, siège de deux civilisations qui ont
I. On a essayé dans ces dernières années tantôt d'avancer, tantôt de reculer la date de l'établissement de Raphaël à Rome. D'après les uns, il y aurait fait une première apparition des 1 5o7 ; d'après les autres, en i 5oq seulement. Il n'existe aucun motif sérieux pour renoncer à la date de i5o8. Nous croyons surtout qu'il n'est point permis d'attribuer à l'année i5iG la lettre de Francia, dont il sera question plus loin, et qui nous montre Raphaël travaillant à Rome dès le mois de septembre i 5o8.
2;2 RAl^HAKL. — CHAPITRE X.
tour à tour fait loi d'un bout à l'autre de l'univers, Rome, malgré de cruelles mutilations, était alors la plus belle des villes. L'antiquité et le moyen âge y brillaient d'un égal éclat, tandis que, répandant partout la vie et la lumière, la Renaissance édifiait un monde nouveau à côté de l'ancien. Au loin déjà, un paysage aux grandes lignes, harmonieusement pondérées, préparait le voyageur à la contemplation de la cité par excellence, de VUrbs, comme disaient les classiques, de Vaurea Roma, comme l'appelait le moyen âge dans sa naïve admiration. Si les environs de Florence otlraient l'image la plus parfaite de la grâce, ici, dans ces vastes plaines coupées par de gigantesques contreforts et encadrées par les sombres masses du monte Gennaro, du monte Cavo, du Soracte, les seules impressions qui se fissent jour étaient la sévérité et la noblesse. Et cependant, quelque imposante que fût l'œuvre de la nature, celle des hommes rivalisait avec elle : les immenses lignes des aqueducs, la splendide rangée de tombeaux de la voie Appienne, se détachaient fièrement sur ce pavsagc fait pour abriter le peuple-roi.
Quel spectacle éblouissant s'offrait au voyageur, quand, après avoir franchi l'enceinte protégée par des centaines de tours, il touchait au sol sacré et apercevait devant lui, dans son infinie variété et son infinie splendeur, la ville aux sept collines, avec les ruines colossales des monuments antiques, les amoncellements de palais crénelés, de coupoles annonçant celle de Michel-Ange, de clochers de brique soutenus par d'élégantes colonnettes de marbre à travers lesquelles brillait ce beau ciel romain, si pur et si profond! Autant de rues, autant de décors nouveaux. Sur ce sol mouvementé, le point de vue se déplaçait d'instant en instant, et le paysage formait à chaque pas des combinaisons différentes, comme dans un immense kaléidoscope. Quel panorama incomparable que celui du Pincio, lorsque, tournant le dos aux jardins dont la Collis hortonim a tiré son nom, on avait devant soi la ville basse, avec le Tibre aux eaux bourbeuses; la 7 or di Noua, aujourd'hui détruite; le fort Saint-Ange hérissé de bastions; le ^"atican; Saint- Pierre en construction; le Monte Mario et la porte du Peuple; le Janicule; la façade de l'Ara-CiXili, alors resplendissante de mosaïques; le Capitole avec son gigantesque beflVoi ; puis les deux colonnes triomphales, dont aucune pieuse supercherie n'avait encore essayé de changer la signification; la Torre Mili-ia; les Thermes de Constantin, depuis rasés au niveau du sol, et tant d'autres merveilles! Descendait-il dans le Champ de Mars, le voyageur se trouvait au milieu de
rues étroites, populeuses, bruyantes, où se pressaient des citoyens de toutes les parties de l'univers. Gravissait-il le Ca;lius ou l'Aventin, il rencontrait la solitude la plus profonde, la ville des morts avec ses ruines, tantôt envahies par les herbes, tantôt se détachant sur des bosquets de rosiers, d'orangers, de lauriers, une nature riche et luxuriante se développant à côté des reliques du passé.
Si, aujourd'hui encore, ces souvenirs d'un autre âge exercent une si puissante attraction, nous ne dirons pas seulement sur tout admirateur de l'antiquité, mais sur tout être pensant, sur tout homme digne de ce nom, combien cette impression ne dut-elle pas être plus profonde au début du seizième siècle, alors que l'enthousiasme pour les Grecs et les Romains était arrivé à son apogée, et que d'innomblables monuments, depuis détruits, lui fournissaient un inépuisable aliment! Partout d'incomparables chefs-d'ctuvre rappelaient les glorieux noms d'Auguste, d'Agrippa, de Titus, de Trajan, de Marc Aurèle, de Dioclétien. Ici, des obélisques rapportés du fond de l'Egypte, des arcs de triomphe, des trophées de toute sorte, retraçaient les exploits des conquérants du monde; ailleurs, des aqueducs, des châteaux d'eau, des thermes, témoignaient de l'esprit de bienfaisance, de la sage administration de ces grands empereurs païens, trop rabaissés par le christianisme. La piété des anciens maîtres du monde avait trouvé son expression dans des temples plus somptueux et plus vastes, sinon plus beaux, que ceux de la Grèce. Leurs instincts de plaisir éclataient dans ces cirques ou dans ces amphithéâtres, dont l'immensité nous remplit aujourd'hui encore de stupéfaction. On ne nous accusera pas de témérité, si nous supposons qu'une des premières visites du jeune maître urbinate fut pour le Forum, ce résumé des grandeurs de Rome, cette prodigieuse accumulation de merveilles. Quel spectacle peut rivaliser avec celui qui s'olïre à nous du haut de la Via Sacra, lorsque le regard parcourt successivement l'arc de Constantin et le Colisée, la basilique de la Paix, l'arc de Titus et les palais des Césars, le temple de Faustinc, les temples et les basiliques du Forum, et au fond, dominant le tableau, la gigantesque masse du Capitole, avec ses impérissables souvenirs !
Raphaël s'ignorait jusqu'alors : la vue des chefs-d'œuvre dus à de si nobles esprits, à une si haute civilisation, lui révéla ce qu'il était capable de faire; ses forces décuplèrent, il sentit la volonté et le pouvoir de rivaliser avec ses glorieux prédécesseurs.
Combien fut différente l'impression que le plus cher des amis de
l'artiste, Balthazar Gastiglione, éprouva en face de ces merveilles ! Ce qui le frappa, ce fut le contraste entre la splendeur d'autrefois et l'état pitoyable auquel étaient réduits tant de monuments augustes. Il ne put retenir ses larmes devant les ruines accumulées par la barbarie des envahisseurs, par l'indifférence des Romains, et traduisit ses sentiments dans ce sonnet, un des plus beaux dont la langue italienne puisse s'enorgueillir :
« Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore le nom de Rome, hélas! quels tristes restes n'offrez-vous pas de tant d'esprits rares et sublimes !
« Colosses, arcs, théâtres, œuvres divines, pompes des triomphes, glorieuses et riantes, vous êtes convertis en un peu de cendre, et le vulgaire finit par rattacher à vous des fables ridicules.
« Ainsi, bien que pour un temps les ouvrages les plus fameux résistent au temps, celui-ci, envieux, vient à pas lents détruire et les œuvres et les hommes.
« Je vivrai donc sans murmurer au milieu de mon martyre : puisque le temps met fin à tout ce qui est sur terre, il mettra peut-être fin aussi à mon tourment', n
Cette fois, le rêveur, le poète, fut le diplomate, non le peintre. En d'autres temps, Raphaël aurait pu se laisser aller, lui aussi, à la rêverie, à la mélancolie; car si Rome a le don d'élever et d'inspirer, elle a aussi celui de provoquer le découragement. l'Combien d'artistes ne se sont pas sentis paralysés devant cette accumulation de chefsd'œuvre, qui semblent ne pas laisser de place pour les créations nouvelles !) Heureusement pour le jeune étranger, des devoirs impérieux le préservaient d'un pareil danger. Entré au service d'un souverain passionné, ardent, implacable, aux yeux duquel la célérité était la première des vertus, il lui fallut produire, produire sans trêve ni répit. Mais, s'il dut étouffer en lui tous les sentiments qui auraient pu le détourner de l'accomplissement de sa tâche, il fit serment par contre de vouer tous ses loisirs à l'étude de cet art dont la grandeur lui donnait le vertige. Son admiration ne fit que croître avec les années;