‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 131 sur 327 · LE CARDINAL BEMBO · texte numérisé non relu

LE CARDINAL BEMBO

Jules IL Un peu plus tard, vers l'époque de l'arrivée de Raphaël, les plus brillants d'entre ces cardinaux en herbe s'appelaient Bibbiena, Bembo, Inghirami, Goritz, Balthazar Turini. Nous avons nommé du coup cinq des meilleurs amis du Sanzio. Raphaël s'était lié, à Urbin, déjà avec Bembo et avec Bibbiena. On devine quelle fut sa joie en retrouvant à Rome ses deux amis, qui occupaient dès lors une situation considérable.

Né à Venise, en 1470, d'une famille noble, Pierre Bembo fit ses premières études à Florence, puis il se rendit à Messine pour y apprendre le grec sous la direction de Constantin Lascaris; il fréquenta en dernier lieu l'Université de Padoue, où il reçut les leçons du philosophe Leonico Tomeo. Ses Asolani, dialogues sur l'amour, ainsi appelés du château d'Asolo où il les composa, le rendirent promptement célèbre; ils parurent en i5o5. Les cours de Ferrare et d'Urbin se le disputèrent longtemps; il donna enfin la préférence à cette dernière ville et y résida pendant près de six ans. Il fit un premier séjour à Rome en i5io; en i5i2, il y retourna en compagnie de Julien de Médicis, dont il avait gagné l'amitié, et résolut cette fois d'y fixer sa demeure. Le déchiffrement d'un vieux manuscrit latin qu'on avait envoyé à Jules II lui concilia les bonnes grâces de ce pontife. Il rencontra plus de faveur encore auprès de son successeur, qui le choisit pour secrétaire, avec 1000 ducats d'appointements et 2000 ducats de bénéfices ecclésiastiques. Ces importantes fonctions ne l'empêchèrent pas de se lier avec une dame nommée Morosina, dont il eut deux fils et une fille'; aussi ne reçut-il que fort tard, sous Paul III, la pourpre cardinalice.

Bembo compte parmi les plus fins littérateurs de la Renaissance; il maniait avec une égale facilité l'italien et le latin. C'était en même temps un amateur d'un goût exquis, un curieux dans toute l'acception du terme. L'intérêt qu'il témoignait aux arts était exempt de toute banalité, de toute jactance. Les antiques et les œuvres de la Renaissance se partageaient sa faveur; l'admiration de la sculpture grécoromaine s'alliait chez lui au plus vif enthousiasme pour le génie de son ami Raphaël : ses lettres, l'inventaire de son musée, en font foi. Quoique l'âge d'or des collectionneurs fût passé, Bembo réussit à former, sans trop de sacrifices, une collection de marbres, de bronzes, de gemmes, de médailles, qui, vers le milieu du siècle, passait pour

I. TiRABoscHi, Storia dclla letteratiira italiana, t. p. 1364.

une des plus précieuses de l'Italie. Sa passion pour toutes ces belles choses était extrême. En i5i(3, il écrivit à Bibbiena pour le supplier de lui céder sa ^^énus de marbre, afin de lui donner place dans son cabinet entre les statues de son père Jupiter et de son frère Mars. Plus tard, se trouvant éloigné de ses trésors, il chargea un de ses amis de lui apporter du moins une partie de ses antiques : « Je ne puis vivre plus longtemps sans mes médailles », lui écrivait-il : lo non passa piii altre partare il desidcria che ia ha di riredei' le mie medaglie, e qualche altra casa antica, che sana nel mio studio casti.

L'anonyme de Morelli, qui vit la collection de Bembo à Padoue, nous en a laissé une description détaillée, dont nous détachons les notices suivantes : Bembo possédait un diptyque de Memling, avec la Vierge et l'enfant Jésus d'un côté, saint Jean- Baptiste de l'autre; la Circa?icision de Mantègne, le Saint Sébastieti du même; le portrait de Navagero et de Beazzano, par Raphaël ; celui de Sannazaro, par Sébastien del Piombo; son propre portrait, par Raphaël; le portrait de Gentile da Fabriano, par Jacques Bellin; des miniatures de Jules Campagnola, etc., etc. La section antique renfermait plusieurs bustes d'empereurs (Jules César, Domitien, Caracalla, Aurélien, etc.); des statuettes de bronze et de marbre, des médailles d'or, d'argent, ou de bronze; des intailles, des vases de verre; enfin des manuscrits, parmi lesquels on remarquait surtout le Térence et le A'irgile.

La passion de Bembo pour toutes ces merveilles augmenta encore, s'il est possible, avec l'âge et avec les honneurs. Nommé conservateur de la bibliothèque de ^^enise, puis, sous Paul IIL en i53q, cardinal, il ne cessa de s'occuper de l'accroissement de ses séries. Dans son testament, rédigé à Rome le 5 septembre 1544, il défendit expressément à ses héritiers d'aliéner ces collections qui avaient fait le bonheur de sa \ ie.

Les lettres de Bembo nous montrent combien furent intimes ses relations avec Raphaël. Tantôt il ^•isite, en compagnie du peintre, les ruines de Tivoli; tantôt il transmet à Bibbiena les commissions dont leur aini commun l'a chargé pour lui. C'est lui aussi qui, lorsque le Sanzio fut enlevé si brusquement à l'admiration de ses contemporains, servit d'interprète à l'Italie en deuil, et composa l'éloquente épitaphe : Ii.i.K hk; icsi Rapuaki..

Bernard Dovizio, ou, comme on l'appelait d'ordinaire, du nom de sa patrie, Bibbiena, avait autant d'esprit que Bembo, quoique les

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circonstances ne lui permissent pas de satisfaire au même point son goût pour les chefs-d'œuvre de l'art. Né en 1470, Bibbiena fut dis-

PORTRAIT DU CARDINAL H I li li I E N A

(Palais Pilti.)

inguc de bonne heure par ce juge si clairvoyant qui s'appelait Laurent le Magnifique, et eut l'honneur de servir de secrétaire au diplomate rouble d'un poète. Kn 141)4, il fut enveloppé dans la ruine de la maison

de Médicis et dut s'enfuir avec les fils de Laurent'. Urbin lui servit de refuge, ainsi qu'à Julien de Médicis, et il y composa sa comédie de la Calaudra, qui passe pour la plus ancienne pièce en prose du théâtre italien. Malgré l'extrême liberté, ou plutôt la licence qui y régnait, la Calaudra fut accueillie favorablement et rendit rapidement célèbre le nom de celui que Castiglione appelait familièrement « notre Bernard ». Mais Bibbiena avait des visées plus hautes : il brûlait de faire fortune dans la diplomatie, pour laquelle il se sentait des aptitudes particulières. Sa souplesse, son habileté, le firent promptement remarquer de Jules II, et il eut dès lors l'occasion de rendre de signalés services aux artistes, notamment à Michel-Ange, auquel il fit obtenir d'un coup un acompte de 2000 ducats d'or. Le conclave de i5i3 permit à Bibbiena de montrer au grand jour ses rares talents de négociateur : le cardinal Jean de Médicis lui dut en grande partie la tiare. Le nouveau pape ne se montra pas ingrat. Le jour même de son exaltation, il le nomma protonotaire apostolique, le lendemain trésorier, puis, au bout de six mois, cardinal, du titre de Santa-Maria in Porticu. Les honneurs, les charges, le souci des graves affaires qui lui étaient confiées, n'empèchèr.ent pas Bibbiena de prendre part aux divertissements d'une cour brillante entre toutes. Bien plus, il ne dédaigna pas de diriger parfois ces représentations théâtrales si chères à son maître; ce fut un spectacle nouveau que de voir un prince de l'P'glisc se faire imprésario. Tant de souplesse finit par perdre Bibbiena. Soupçonné d'intriguer avec François I", auprès duquel il avait longtemps résidé en qualité de nonce, il perdit la faveur de Léon X, qu'on accusa même de l'avoir fait empoisonner'.

Bibbiena semble n'avoir jamais réussi à amasser de grands trésors, quoiqu'il tint de la libéralité du roi d'Espagne de nombreux bénéfices et un évcché rapportant 7000 ducats par an''. Il se pourrait donc fort bien que Raphaël n'eût reçu de lui que de simples remerciements pour son portrait, pour la décoration de sa salle de bain, peut-être môme pour le portait de Jeanne d'Aragon, que le cardinal destinait au roi de France. Mais, s'il ne put pas prodiguer à son jeune ami des encouragements matériels, il voulut du moins lui témoigner son affec-

1. Archives d'État de Florence, Delibcra^ioni de' S" e Collegi, 1493- 1494, fol. 86 V.

2. Une lettre de Bibbiena (19 mai i52o), conservée à la Bibliothèque nationale (fonds français, n» 2962, fol. 56), tend à infirmer cette accusation. Le cardinal y parle, plusieurs mois avant sa mort, de l'état fâcheux de sa santé; il dit qu'il a été gravement malade, longtemps alité, etc.

3. Aliuîri, Rclû^i<»!i dc^li ambasciatori vcncti al Scn.ito, 2" série, t. 111, p. 52.

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