JEAN GORITZ
faire envie à Horace; l'autre, l'austère Sadolet, chantera dans la langue de ^"irgile les louanges de la belle Imperia. Que sera-ce quand le pape lui-même — nous assisterons à ce spectacle sous Léon X — donnera le signal des réjouissances ?
Sous Jules II, un étranger, Jean Goritz de Luxembourg, devenu Romain de ccKur et de mœurs, s'était fait le principal champion de ces traditions de bonne humeur, de jovialité, auxquelles il joignait une qualité inconnue à ses nouveaux concitoyens, l'hospitalité. Ce brave vieillard, Corjxiiis senex , comme on l'appelait, remplissait depuis un temps immémorial l'office de collecteur des suppliques. Son I enthousiasme pour l'antiquité, sa vivacité, sa pétulance, le faisaient j aimer de tous. Quoiqu'il ne fût pas riche, il avait fait de sa villa, située près du Forum d'Auguste, le rendez-vous de tous les beaux esprits. Une fois par an, à la fête de sa patronne, sainte Anne, un I splendide festin réunissait tout ce que Rome comptait d'humanistes \ 1 II fallait voir les exploits poétiques et gastronomiques des convives !
Un recueil publié en i524, les Corjxiana, en a conservé le souvenir à j la postérité. Il a fait presque autant pour la célébrité de Goritz que le beau groupe de marbre dont André Sansovino orna sa chapelle, à Saint-Augustin, et la fresque que le Sanzio — car notre rnaître aussi a été en relations avec le brave amateur luxembourgeois — peignit pour lui sur un des piliers de la même église, le Prophète Isaïe.
En tète des humanistes laïques figurait un des membres les plus éminents du cénacle d'Urbin, le comte Balthazar Castiglione. L'auteur du Courtisan semble être arrivé à Rome peu de temps après Raphaël. Son dernier biographe, M. J. Dumesnil, est disposé à croire qu'il séjourna dans la Ville éternelle en septembre ou en octobre i5o8^ En i5io, nous l'y trouvons de nouveau pendant le printemps (il y resta jusqu'au 20 avril), ainsi que pendant une partie de l'été. En i5ii, Castiglione passa sur les bords du Tibre le mois de juin; en i5i3, une partie du printemps. A'ers la fin du mois d'août de la même année il s'y fixa définitivement. L'expulsion de son maître, le duc d'Urbin, I le décida en i5i() à retourner dans sa patrie. Il ne revint à Rome
! I. Voy., sur Goritz, la Storia dclla lettcratura italiana, de Tiraboschi, t. VII, pp. 20Q-210,
et la Storia délia città di Roma, de M. Gregorovius, t. VIII, pp. SSy, 407, 408.
2. Castiglione avait, précédemment déjà, fait un séjour à Rome, où il s'était conquis les bonnes grâces de Jules II, surtout par les services rendus à l'occasion des fiançailles de François-Marie délia Rovere, neveu du pape, avec la lille du marquis de Mantoue (Baldi, vita e de' fatti di Guidubaldo I da Montefeltro, duca d'Urbino, cdit. de 1S21, t. II, p. 178). Ce premier séjour avait duré près de huit mois (janvier à août i5o5).
qu'en i5ig, et y passa en compagnie de Raphaël, qu'il ne devait plus revoir, une grande partie de Tannée, de mars à novembre'.
Balthazar Castiglione était originaire du marquisat de Mantoue. Il était né en 1478, et comptait par conséquent cinq années de plus que l'artiste auquel l'unissait une si tendre amitié. Sa famille, qui était alliée aux Gonzague, ne négligea rien pour lui donner la plus brillante éducation. Elle l'envoya, fort jeune, à la cour de Ludovic le More, pour qu'il s'y perfectionnât à la fois dans les exercices du corps et dans la connaissance de l'antiquité classique. Il eut tour à tour pour maîtres Georges Merla, Démétrius Chalcondyle et Béroalde le Vieux. Les écrivains auxquels il donnait la préférence furent, en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique ; en latin, Virgile, Cicéron et TibuUe. Le goût décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus remarquables de sa langue maternelle. Il aimait particulièrement Dante, Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien. Dans l'auteur de la Dii'ine Comédie il admirait, nous dit M. Dumesnil, l'énergie et la science; chez le chantre de Laure, la tendresse et l'élégance; chez Laurent de Médicis et Politien, le feu naturel et la facilité.
L'influence de ces- études fut si forte sur Castiglione, que, dans la suite, devenu tour à tour capitaine et diplomate, il ne connut jamais l'ambition effrénée propre à ses amis, véritable poison que Rome semblait avoir le privilège d'infuser à tous ses hôtes. Quelles que fussent, d'un côté, les ressources de son esprit, de l'autre la modicité de sa fortune; quelque habileté qu'il déployât toutes les fois qu'il s'agissait d'assurer le succès de négociations intéressant ses maîtres, il se montra, en ce qui le concernait, d'une modération, d'un désintéressement vraiment dignes de sympathie. Lorsque, après de longs et loyaux services, le duc d'Urbin lui fit don de la terre de Ginestrelo, il s'estima le plus heureux des hommes, et cependant ce fief, ce château, qu'il célébrait en termes si enthousiastes, ne rapportait -que 200 ducats par an, c'est-à-dire la quinzième partie des appointements d'un Bembo. Jamais non plus il ne méconnut les droits du cœur : ses admirables poésies, élégies latines, chansons italiennes, sont là pour témoigner de son exquise sensibilité. Il y perce une sorte de mélancolie toute moderne, mais qui n'empêche pas la diction d'être d'une pureté, d'une
I. Nous 'avons dressé ce tableau k l'aide de l'excellenl travail que M. i. Dumesnil a consacré à B. Castiglione dans son Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes.