L'ARIOSTE
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et avec ses élèves favoris, Jules Romain et J. -François Penni, fréquentant tour à tour les salons et les ateliers, il avait l'occasion de rendre à ses amis une foule de services : à l'un il indiquait le sujet de compositions mythologiques ou allégoriques; l'autre lui devait d'entrer en relations avec de puissants protecteurs, ou de recevoir du cardinal Jules de Médicis, devenu le pape Clément A^II, le payement de quelque j vieille dette. C'est lui, également, qui décida Jules Romain à s'établir I à Mantoue. Aussi sa collection d'œuvres contemporaines s'enrichissait- ' elle en quelque sorte d'elle-même. Raphaël fit deux fois son portrait; deux fois aussi il lui fournit l'esquisse de médailles que le comte désirait faire fondre. Quant à Jules Romain, Castiglione lui demanda de décorer quelques salles de son palais de Mantoue. • — Fidèle au souvenir ; du plus grand de ses amis, Castiglione ne négligea rien, après sa mort, ; pour sauver de l'oubli quelques-uns de ses chefs-d'œuvre : le portrait de Frédéric de Mantoue, la statuette d'enfant, et le tableau appartenant à l'orfèvre Antonio da San-Marino.
On est heureux de trouver, à côté de Raphaël, cette belle et sereine figure, cet esprit si noble et si élevé, ce caractère si digne de S3'mpathie. Comme homme et comme artiste, l'Urbinate lui a dû beaucoup.
Le plus illustre des poètes italiens du temps, l'Arioste, visita également Rome pendant le règne de Jules II, et entra, lui aussi, en relations avec Raphaël. Son souverain, le duc Alphonse de Ferrare, l'en- I voya deux fois en ambassade auprès du pape i^l'un de ces voyages eut lieu en décembre iSoi)); mais l'accueil que le poète reçut de Jules II ne fut pas des plus encourageants. Un jour le fougueux pontife fut ' transporté d'une telle colère contre le duc et son envoyé, qu'il voulut 1 faire jeter ce dernier à l'eau'. Ces graves négociations n'empêchèrent pas le futur auteur de Roland furieux de rechercher la société de ses confrères, comme aussi celle des artistes. Nous savons par une lettre, dont le texte original est malheureusement perdu, que Raphaël, à l'époque où il peignit la Dispute du Saint-Sacrement , sollicita les conseils de l'Arioste pour le choix des personnages qu'il devait introduire dans la composition. (Passavant, t. I, p. 5o3.) I^a belle épitaphe latine que le poète composa pour son ami, et dans laquelle il déplore en termes émus sa fin prématurée, est aussi une preuve de la cordialité de leurs rapports. — L'Arioste revint à Rome peu de temps après
1. TiRABoscin, St:>ria délia letteratura italiana, t. V'II, p. i8i5.
l'avènement de Léon X : il fut gracieusement accueilli du nouveau pape, qui ne souffrit pas qu'il restât à genoux devant lui, et l'embrassa sur les deux joues. Mais tout se borna à ces vaines démonstrations d'estime, et le poète ne rapporta de l'entrevue que la promesse d'un privilège pour l'impression de son Roland furieux. Aussi ne tarda-t-il pas à quitter Rome avec la ferme intention de n'y plus retourner. Il exhala son courroux dans un apologue aussi spirituel que mordant. Mais si le pape avait montré trop d'hésitation, le poète, de son côté, était allé trop vite en besogne; les bienfaits de Léon X ne tardèrent pas à le ramener à d'autres sentiments'.
A ces hommes éminents, dont l'amitié honorait Raphaël, on regrette d'avoir à ajouter le plus vil d'entre les écrivains de la Renaissance, celui dont le nom est devenu synonyme de chantage, de dépravation morale et intellectuelle, ce César Borgia de la littérature qui s'appelle Pierre l'Arétin. Né à Arezzo en 1402, Pierre était venu, tout jeune encore, chercher fortune à Rome. Il entra d'abord au service de Chigi, chez lequel il fit la connaissance de Raphaël. A l'entendre, c'est lui qui aurait conseillé au banquier de confier à l'Urbinate la décoration de sa villa. Chassé pour vol de la maison de son protecteur, il réussit à obtenir un emploi au Vatican et y resta jusqu'au moment où Jules II l'en fît expulser pour quelque méfait. Il fut plus heureux auprès de Léon X, qui lui donna de nombreuses marques de sa bienveillance'.' Ce fut à ce moment sans doute qu'il se lia plus particulièrement avec Raphaël, dont il devint, il l'affirme, l'ami intime. Sa collaboration aux fameuses estampes composées par Jules Romain et gravées par Marc-Antoine, le superbe portrait dans lequel ce dernier l'a représenté, enfin sa correspondance avec Jean d'Udine, prouvent que l'Arétin réussit également à s'insinuer dans les bonnes grâces des élèves du Sanzio. Nous aurons l'occasion, quand nous étudierons l'histoire des relations de Raphaël avec Michel-Ange, de rapporter les témoignages très précieux fournis par l'Arétin sur la rivalité des deux maîtres.
Parfois aussi, quelque humaniste étranger (la Renaissance commençait à se faire jour de ce côté-ci des Alpes) venait rendre visite à ses confrères italiens, leur soumettre ses doutes, s'inspirer de leurs
1. Voy. RoscoE, Vie et Pontificat de Léon X; Paris, i8i3, t. III, pp. 219, et suiv.
2. Le i3 août i52o, entre autres, Léon X lui envoya 60 ducats par l'entremise du marquis Bernabo. (Zahn, Notifie artisticlic traite dalV arcliivio segreto Vaticano; Florence, 1867, p. 3o.)
ERASME. 3o3
j conseils. Rome n'était-elle pas devenue la patrie commune de tous les érudits, comme le disait en termes éloquents le cardinal Riario ? Sous le règne de Jules II, le plus éminent de ces visiteurs fut Érasme,
I c'est-à-dire l'homme qui personnifiait le mieux l'esprit de libre recherclie, une des plus hautes figures du seizième siècle, un novateur auquel, pour faire pénétrer ses idées dans les masses, il n'a manqué que l'énergie du caractère. Nous trouvons l'humaniste flamand à Rome en i5o-, en i5oy, et au commencement de l'année i5i3.
Sans doute Érasme, comme le rapporte naïvement Passavant (t. I, p. 175), n'a pas pu montrer à Raphaël des portraits de Holbein, portraits qui auraient exercé une influence décisive sur le peintre des « Chambres ». Le savant Flamand avait ses raisons pour ne pas en agir ainsi : né en 1498, Holbein ne comptait alors que quatorze à quinze ans, et jamais encore, à coup sûr, son nom n'avait frappé
I l'oreille de son futur protecteur. Mais nous admettons volontiers que le prince des humanistes ait visité, en compagnie de son ami Sadolet, l'atelier de Raphaël, ait admiré ses compositions, lui ait prodigué des éloges. Érasme était plus qu'un lettré, c'était un curieux, collectionnant, avec la même ardeur, manuscrits et écus, bagues et tableaux', et sachant parfaitement distinguer entre le libre et brillant génie d'un Holbein et les compositions profondes, mais, souvent aussi, confuses, d'un Durer. Fidèle à ses goûts, Érasme eut plus tard le courage de prendre la défense des « images », menacées par de nouveaux iconoclastes\
Combien cet esprit délicat n'était-il pas plus apte à comprendre la douce civilisation italienne, avec ses finesses, ses raffinements, ses sous-entendus, ses réticences, et, disons-le bien haut, sa souveraine impartialité, que le fougueux moine augustin dont Rome avait reçu la visite deux ou trois années auparavant, et dont l'ardente initiative devait tuer la Renaissance en lui substituant la Réformation. Le frère Martin Luther, lorsqu'il fut envoyé en Italie, en i5io, pour des affaires de son couvent, ne fréquenta ni humanistes ni artistes; il regarda avec mépris cette pompe, ces futilités; s'indigna de la dépravation des mceurs, de la frivolité de la pensée. Rien de plus caractéristique à cet égard que le tableau de Rome tracé par le célèbre réformateur allemand dans ses Propos de table. Nous y voyons com-
1. Voy., dans la Ga:{c'tte des Beaux-Arts (1880, t. 1), le spirituel article de M. B. Fillon : Pour qui a été peint le portrait d'Erasme au Louvre?
2. Voy. RoscoK, Vie et Pontificat de Léon X ; t. IV, pp. 65 et suiv.
3o4 RAPHAËL. — CHAPITRE X.
bien Tart avait peu de prise sur son esprit. « On reconnaît à peine, dit-il, les traces de Rome antique et de l'endroit où elle était située. I>e Theatrum (le Colisée) subsiste encore, ainsi que les Thermo; Dioclctiana;; c'était là un bain de Dioclétien dont les eaux, provenant de Naples, à la distance de 25 milles allemands, venaient aboutir à un riche et superbe édifice. Rome, telle qu'on la voit aujourd'hui, est comme un cadavre pourri en comparaison des édifices anciens. Les maisons sont aujourd'hui au niveau des toits d'autrefois, tant est grande la masse de ruines qui sV est accumulée; pour s'en convaincre, on n'a qu'à visiter les bords du Tibre : les décombres y atteignent la hauteur de deux lances de lansquenet. Mais aujourd'hui encore elle a sa splendeur; le pape y brille avec sa suite montée sur des chevaux de race'. » Luther disait, plus tard, qu'il ne voudrait pas, pour looooo écus, n'avoir pas vu Rome. A partir de ce moment, sa foi fut ébranlée, et le jour où sa conscience lui ordonna de prêcher la révolte, il détacha de l'Église des millions de fidèles. Ce fut aussi, sans doute, un grand mouvement, une révolution de l'esprit humain plus éminemment populaire que l'autre. Mais on nous permettra de regretter que cette admirable fleur de la Renaissance ait été étouffée à peine épanouie, entre le protestantisme d'un côté, la réaction catholique de l'autre. Au milieu de partis si hostiles, si violents, y a-t-il place pour l'indépendance, pour la tolérance, pour ces nobles qualités qui nous ont donné, dans le domaine de la littérature un Érasme, dans celui de l'art un Raphaël?
Quoique les dignitaires ecclésiastiques formassent le noyau de la cour pontificale et lui donnassent sa physionomie véritable, l'élément laïque n'en était pas moins brillamment représenté à Rome. Outre les nombreux ambassadeurs accrédités près de Jules II, outre les capitaines qui commandaient ses troupes (Rome ressemblait par moments à un vaste camp, tout plein du bruit des armes), on rencontrait fréquemment dans l'entourage du pape des princes italiens ou étrangers attirés sur les bords du Tibre par les luttes qui passionnaient alors la chrétienté, luttes dont Jules II était le véritable arbitre.
Parmi ces hôtes illustres, le neveu du pape, le successeur de Guidobaldo, François-Marie délia Rovere, occupait le premier rang. C'était une nature ardente, plus fougueuse encore que généreuse, et dont les emportements ne le cédaient guère à ceux de son oncle; il le
I. Voy. Gregouovius, Sturia dalla citlà di Rvnu ; l. \'UI, p. 283.