‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 142 sur 327 · BRAMANTE · texte numérisé non relu

BRAMANTE

que Bramante construisit pour son usage personnel dans le Borgo, et qui devint dans la suite la propriété de Raphaël (auparavant, l'architecte habitait le Belvédère même, d'après le témoignage de Vasari).

Telle est la masse des problèmes abordes et résolus par Bramante dans le vaste domaine de l'art de bâtir, que l'on pourrait être tenté de ne voir en lui qu'un architecte de génie, et non une de ces belles organisations de la Renaissance, si riches, si vibrantes, et, disons le mot, vraiment encyclopédiques. Il n'en est rien. Comme la plupart de ses contemporains. Bramante ne se bornait pas à exceller dans un seul art : il était à la fois architecte, ingénieur militaire, peintre et graveur. Des fragments de fresques témoignent, aujourd'hui encore, du succès avec lequel il s'inspira des principes de Melozzo da Forli, de Giovanni Santi et de Signorelli. Quelque négligée qu'eût été son instruction première, il s'essaya même dans la poésie'. Cesariano, le traducteur de Vitruve, nous parle de la facilité avec laquelle il impiovisait. Vasari confirme ce renseignement, qu'une vingtaine de sonnets viennent corroborer. Le style de ces compositions, évidemment improvisées, n'est pas toujours d'une correction, d'une clarté parfaites; mais elles témoignent d'une grande facilité de versification et d'une bonne humeur à toute épreuve. L'artiste y plaisante sur sa détresse, mais les rigueurs de sa belle ne paraissent pas non plus l'affecter outre mesure, A cet égard, ses poésies forment le contraste le plus frappant avec les sonnets, d'un sentiment si pur, si élevé, de Raphaël. Bramante se distingue également de lui par son humeur facétieuse, quelquefois même agressive. Pendant qu'il résidait encore à la cour de Ludovic le More, un véritable tournoi poétique s'engagea entre lui et les humanistes de son entourage. Bons mots et pointes tombaient, dru comme la grêle, sur l'architecte-poète ; mais il était de taille à se défendre, et ne reçut pas un coup sans le rendre avec usure. Nous apprenons, à cette occasion, qu'il était partisan acharné de Dante et qu'il prenait avec ardeur sa défense contre Pétrarque, auquel ses contradicteurs accordaient le premier rang. Cette admiration créa un lien de plus entre lui et Raphaël, qui n'était pas moins passionné pour la Divine Comédie.

A Rome, les saillies de Bramante obtinrent le plus vif succès. Il

repas, tout le passage relatif à Bramante a été presque textuellement emprunté par Caporali à César Cesariano.

I. La Ga:[ette des Beaux-Arts a publié en 1879, i-l^'is 'ii livraison de décembre, une étude spéciale sur un manuscrit, alors inédit, de notre Bibliothèque nationale, renfermant les poésies complètes de Bramante. Depuis, ces poésies ont été publiées par M. Lucas Beltrami, le savant architecte et critique d'art milanais.

3i4 RAPHAËL. — CHAPITRE X.

avait le talent de faire rire Jules II, qui cependant ne se déridait pas facilement. Un jour le pape Fayant chargé de faire graver sur la façade du Belvédère l'inscription : Julio II. Pont, maximo, l'artiste imagina le rébus le plus bizarre. Il fit exécuter un portrait de Jules César pour rendre le mot Julio, un pont avec deux arches pour //. Pont., tandis qu'un obélisque, imité de celui du grand cirque (Circo Massimo), traduisait le mot maximo. Inutile d'ajouter que Jules II, après s'être amusé de cette plaisanterie, donna l'ordre de remplacer les hiéroglyphes par de beaux caractères antiques, hauts d'une brasse.

La réputation d'esprit de Bramante lui survécut. Trois années après sa mort, en iSiy, paraissait l'étrange dialogue intitulé Simia (le Singe), dans lequel l'auteur met en présence l'ombre de l'architecte, saint Pierre et divers autres personnages. La verve, l'amour de la raillerie, éclatent dans chacune des phrases prêtées à Bramante; il réfute victorieusement les attaques du prince des apôtres, qui ne peut lui pardonner d'avoir ruiné sa basilique. Puis il prend à son tour l'offensive, et menace, si on ne lui donne pas à rebâtir le Paradis tout entier, de chercher fortune dans le royaiyne de Pluton.

Bramante ne fut pas seulement pour Raphaël le plus bienveillant des protecteurs, il lui servit encore de guide et même de maître. Non content de l'initier aux secrets de l'architecture, il traça pour lui, au moment de l'exécution de VEcole d'Athènes, le plan de l'admirable portique qui encadre la scène. Il lui fit en outre don, au témoignage de Lomazzo, d'ingénieux modèles permettant de découper facilement la figure humaine, comme aussi celle du chevaP. Enfin, au moment de mourir, il le désigna au pape comme le seul qui fût digne de lui succéder dans les fonctions d'architecte en chef de Saint-Pierre. Confier à son jeune ami son héritage intellectuel, n'était-ce pas le plus grand témoignage de sympathie qu'il pùt lui donner! — Raphaël ne fut pas ingrat : dans la Dispute du Saint-Sacrement et dans VEcole d'Athènes], il assigna à Bramante une place d'honneur parmi les héros de ces deux grandes scènes. Ses élèves restèrent également fidèles au culte de l'illustre architecte. Jules Romain, dans son Histoire de Moïse, suite de tapisseries conservée au dôme de Milan, le plaça parmi les magiciens de l'Égypte, en lui conservant une attitude

I. « Da lui l'urono ritrovute le quadrature del corpo uinano, che è stata una invenzione rara, e mirabile al mondo, e fu parimente trovatore délie quadrature délie membra del cavallo, délie qu;i!i se ne facevano comodamente i modelli di ciô che si volea, e questi furono poi da lui d;iti a Rafaello di Urbino suo parente, e usati da Gaudenzio, e da altri uomini eccellenti. » [Idca dcl Tempio délia Piitura, éd. de 17H5, p. 14.)

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