GIULIANO LENO
semblable à celle que Raphaël lui avait donnée dans V Ecole d'Athènes.
Autour de Bramante se groupait une armée d'architectes, d'inspecteurs, de vérificateurs, de sculpteurs, tous attentifs à mériter sa confiance, à captiver sa faveur*. On comptait parmi eux des hommes du plus grand mérite. L'un d'eux, Giuliano Leno, plus spécialement chargé de fonctions administratives, joignait à une fortune colossale (on l'évaluait à 80 000 ducats d'or') une rare intelligence des choses de l'art. C'était plus que l'aide, c'était le collaborateur de Bramante. Vasari lui a consacré un paragraphe spécial dans la biographie de l'illustre architecte en chef : « Bramante, dit-il, laissa après lui Giuliano Leno, qui joua un rôle important dans les constructions de son temps; il était plus habile à surveiller l'exécution des dessins d'autrui qu'à inventer lui-même, quoiqu'il eût du jugement et une grande expérience. » Leno continua d'occuper le poste de curateur de la fabrique de Saint-Pierre sous Raphaël, auquel sa collaboration fut certainement fort précieuse. Un autre maître, célèbre dès lors dans toute l'Europe, remplissait les fonctions de vérificateur des travaux imensurator)^ tout en continuant de manier, pour son propre compte, le ciseau et l'équerre. Nous voulons parler d'Andréa Sansovino, à la fois sculpteur et architecte. Son élève favori, Jacopo Sansovino, qui excellait, comme lui, dans les deux arts, ne tarda pas non plus à entrer en relations avec Bramante et à saluer le soleil levant de l'architecte en chef. Il avait été appelé à Rome par Giuliano da San-Gallo, l'ennemi de Bramante. Mais celui-ci le distingua rapidement, lui fit confier des travaux, lui procura un logement dans le palais du cardinal délia Rovere; bref, sut l'attacher à son service et à son parti.
Les relations de Bramante et d'Antonio da San-Gallo le jeune, le propre neveu de Giuliano, furent encore plus intimes. Dans le fragment d'autobiographie qu'il rédigea en i53q, à l'âge de soixante et un ans, Antonio nous apprend qu'il entra au service de Jules II en i3.. (il ne se souvient plus de l'année), et qu'à partir de ce moment il ne cessa de travailler pour la cour romaine, d'abord sous les ordres de Bramante, puis comme collègue de Raphaël dans la construction de Saint- Pierre, et enfin comme architecte en chef à côté de Balthazar Peruzzi. Les débuts de cet artiste illustre furent assez modestes. En i5oq, il figure parmi les entrepreneurs chargés d'exécuter les travaux de charpenterie de la basilique et du palais du Vatican. En i5 12, Bramante
1. Voyez, sur tous ces artistes, la Ga^^ette des Beaux-Arts, avril et de'cembrc iS-q.
2. Alberi, Rela^ioni degli ambasciatori vencti al Senatn, 2'' série, t. III, p. 48.
lui confie la construction du corridor conduisant aux fossés du château Saint-Ange; puis il devient successivement charpentier du même château, collaborateur de Raphaël pour la construction de Saint-Pierre (i5i6), architecte en chef (i52o).
Bien différent de son oncle, Antoine semble avoir, dès le principe, embrassé le parti de Bramante. Vasari insiste longuement sur les services rendus par le jeune artiste florentin au créateur de Saint-Pierre. Tantôt il complétait les dessins que la main tremblante du maître ne pouvait plus qu'ébaucher; tantôt il surveillait l'exécution de ses ordres. Il eut l'audace, quelques années plus tard, de critiquer vertement la direction imprimée par Raphaël aux travaux de la basilique. Cependant leurs rapports personnels paraissent avoir toujours été excellents. Lorsque Raphaël, succombant sous le poids de ses occupations, demanda qu'on lui donnât un collaborateur, le pape désigna Antonio, et l'architecte florentin consentit à travailler, quatre années durant, sous les ordres du maître d'Urbin.
Signalons encore, parmi les collaborateurs ou les élèves de l'architecte en chef de Saint-Pierre : Antonio del Ponte a Sieve, qu'Albertini cite à côté d'Andréa Sansovino; Raniero de Pise, un des plus vieux serviteurs de la cour pontificale; Vincenzo di Dionisio, de Viterbe, le fils du célèbre horloger de Laurent le Magnifique; Alberto de Plaisance, l'architecte de la fontaine de la place Saint-Pierre; Giovanni Maria dell' Abacco, de Florence, et Antonio dell' Abacco, qui, dans son Lihro d'architettiira, rappelle avec orgueil qu'il a eu l'honneur de faire ses premières armes sous Bramante. Malgré leur mérite, la plupart de ces maîtres occupaient une situation des plus modestes : leur traitement ne s'élevait qu'à 5 ou 6 ducats par mois. Il fallait des qualités transcendantes pour percer à la cour romaine.
Telle était, à l'époque dont nous nous occupons, l'omnipotence de Bramante, que le seul artiste capable de se mesurer avec lui par l'universalité de ses connaissances et la hauteur de son génie, Michel-Ange, était relégué dans la Sixtine, sans pouvoir prétendre à la moindre influence sur l'esprit du pape ou sur les dispositions de la cour. Nous reviendrons dans un paragraphe spécial sur les rapports du peintresculpteur florentin avec Raphaël. Michel-Ange a tenu une trop grande place dans la, vie et dans l'œuvre de son jeune émule, pour qu'il n'y ait pas intérêt à montrer face à face ces deux illustres rivaux.
Le plus considérable des artistes attachés au parti de Michel-Ange, le fondateur de l'illustre dynastie des San-Gallo, Giuliano, ne jouissait
LES SAN-GALLO. Bij
guère à ce moment d'une autorité plus grande. Né à Florence, en 1443, Giuliano était venu à Rome de fort bonne heure, en 1465, et s'était mis tout aussitôt à étudier l'antiquité. Deux recueils de dessins, conservés, l'un dans la bibliothèque Barberini, à Rome, l'autre dans la bibliothèque de Sienne, nous révèlent l'inépuisable ardeur qu'il apporta dans ces recherches. Le pape Paul II distingua le jeune Florentin et l'employa comme entrepreneur à la construction du palais de Saint-Marc et de la tribune de Saint-Pierre. Si Sixte IV ne fit pas aussi grand cas de son talent, en revanche, le neveu de ce dernier, Julien délia Rovere, le futur Jules II, se prit pour lui d'une vive amitié. L'architecte florentin accompagna son protecteur en France, et exécuta un projet de palais que le roi Charles VIII accueillit avec enthousiasme'.
Giuliano avait des motifs pour ne pas aimer Bramante, qui l'avait supplanté dans la faveur de Jules II. Lorsqu'il avait été question de reconstruire Saint-Pierre, c'est lui qui paraissait tout naturellement désigné pour cette tâche glorieuse. Abstraction faite de sa longue liaison avec le pape, il était le seul d'entre les architectes vivants qui eût pris part aux travaux de reconstruction commencés sous Paul II. Aussi le vieux maître se sentit-il profondément atteint dans son amour-propre en se voyant préférer Bramante, ce nouveau venu. Sans précisément quitter le service de Jules II, il semble n'avoir plus exécuté pour lui que des travaux secondaires. L'avènement de Léon X le remit en faveur. Sa famille était depuis longtemps liée avec les Médicis (ce fut son frère Antonio qui, après l'assassinat de Julien de Médicis, amena à Laurent le Magnifique le fils naturel du défunt, Jules, le futur pape Clément VII). Mais il était trop vieux pour profiter de ce retour de fortune. Il eut cependant encore la joie de survivre à Bramante et d'être adjoint à Raphaël comme architecte de Saint-Pierre. Ce fut son dernier triomphe; il mourut bientôt après, le 20 octobre i5i6.
Parmi les artistes étrangers qui avaient précédé Raphaël à Rome et avec lesquels l'Urbinate dut plus d'une fois se trouver en contact, Balthazar Peruzzi, comme lui à la fois peintre et architecte, occupe un des premiers rangs. Plus âgé que Raphaël de deux ans (il était né le 7 mars 1481), Peruzzi avait quitté fort jeune sa ville natale. Sienne, où il avait tour à tour subi l'influence de Sodoma et celle de Pinturicchio, pour chercher fortune sur les bords du Tibre. Nous le trouvons à Rome en i5o3 au plus tard '. Les fresques de l'église de Saint-
I . Voy. Giuliano da San-Gallo et les Monuments antiques du midi de la France au quin'^icmc siècle, par J. de Laurière et E. Muntz; Paris, i885.
Onuphre, les mosaïques de la chapelle souterraine de Sainte-Croix en Jérusalem, le mirent rapidement en vue : si ses compositions ne s'imposaient point par la vigueur de la conception ou la pureté du dessin, elles se distinguaient par l'élégance, la facilité, l'entente des effets décoratifs. Jules II remarqua le jeune Siennois et le chargea de peindre dans une volière du palais les Mois de l'année et les travaux correspondants (Vasari, t. VIII, p. 222); il lui confia en outre la décoration du plafond de la salle d'Héliodore. Il est vrai qu'il ne tarda pas à le remplacer par Raphaël, qui laissa toutefois subsister les ornements de la partie centrale de la voûte. Mais le fait d'avoir travaillé au A^atican était la meilleure recommandation, et Augustin Chigi, le compatriote de Peruzzi, ne tarda pas à l'attacher à son service. La construction et la décoration de la villa élevée par. l'opulent banquier dans la Lungara, et depuis baptisée du nom de Farnésine, fondèrent d'une manière durable la réputation du peintre-architecte siennois : ici encore il se rencontra avec Raphaël , qui peignit sa Galatée dans la salle dont Peruzzi avait peint le plafond; même rencontre à Santa-Maria délia Face, où Feruzzi exécuta en 1617 les peintures de la chapelle Fonzetti, non loin des Sibylles de son émule. Heureusement pour Raphaël, Feruzzi, nature douce et timide, n'avait pas l'ambition d'un Sébastien de Venise. Aussi les deux maîtres semblent-ils avoir vécu en bonne intelligence. Un document récemment découvert nous montre Raphaël se portant caution dès l'année i5ii (iS novembre) pour les travaux de réparation que les deux frères Balthazar et Fierre Feruzzi devaient exécuter dans une maison louée par eux dans le Corso ".
Au début du règne de Jules II, il y avait à Rome véritable pénurie de bons peintres. Le chef de l'école indigène, Antonazzo, était fort âgé; il semble être mort peu de temps après l'avènement du pape. Quant à Fierre-Mathieu d'Amelia, Fierre Turini de Sienne et Michel d'Imola, que des documents conservés dans les Archives secrètes du \'atican nous montrent au service de la cour pontificale en 1604 et en i5o5, ils semblent n'avoir été chargés que de travaux secondaires. L'arrivée de Balthazar Feruzzi était bien propre à ranimer le courage de la petite colonie romaine. Mais ce fut réellement la décoration du palais
1 . Voy. VHistoire de la Peinture italienne de MM. Crowe et Cav.alc.^selle, t. IV, pp. 402 et suiv. ; le Bitonarroti de 1871 (t. VI, pp. 61-70, article de M. Friz/:oni), et VElogio di Baldassaï c Pcni:;^i de M. F. Don.^ti (Sienne, 1879).