CHAPITRE XI
Raphacl au service de Jules II : La chambre de la Signature. — La Dispute du Saïut- Sacrcmcnt; l'Ecole d'Atlicnes ; le Parnasse. — Les Poe'sies de Raphaël.
Une lettre adressée par Raphaël à son ami Francia, le 5 septembre i5o8, nous apprend que dès ce moment le jeune peintre était en relations avec plusieurs prélats, entre autres avec le cardinal Riario, et à la tète d'un atelier qui comptait un certain nombre d'élèves ou d'apprentis. Reproduisons, a^■ant d'aller plus loin, ce document important :
« Cher messire François, je reçois à l'instant votre portrait qui m'a été remis par Bazotto en parfaite conservation et sans le moindre défaut. Je vous en remercie infiniment. Il est fort beau et si vivant, qu'il me fait quelquefois illusion : je crois alors me trouver avec vous et vous entendre parler. Je vous prie d'être indulgent pour moi et de me pardonner si je tarde tant à vous envoyer le mien ; mes importantes et incessantes occupations ne m'ont pas permis jusqu'ici de l'exécuter moi-même, comme nous en étions convenus. Il n'aurait pas été convenable, en etl'et, que je vous en envoyasse un exécuté par un de mes élèves et retouché par moi. Je me trompe, ce parti aurait été plus convenable, car j'aurais ainsi avoué mon incapacité d'égaler votre propre
ouvrage'. De grâce, soj'ez indulgent pour moi. ^^ous aussi, vous avez dû éprouver ce que c'est que d'être privé de sa liberté et de vivre dans la dépendance de patrons, et ensuite, etc. [sici.
« En attendant, je vous adresse par ce même (messager), qui repart dans six jours, un autre dessin, à savoir une Crèche (Adoration des bergers'), bien dilVérente, comme vous le verrez, du tableau qui a été exécuté et auquel vous avez bien voulu prodiguer tant d'éloges. C'est votre habitude de louer ainsi mes ouvrages, et je me sens rougir en y pensant, de même que je rougis de vous envoyer cette bagatelle. Vous ne l'accepterez que comme un témoignage de mon dévouement et de mon affection. Si vous m'envoyez en échange le dessin de votre Histoire de Judith, je lui donnerai place parmi les objets les plus chers et les plus précieux que je possède.
« Monseigneur le dataire attend avec une grande impatience sa petite Madone, de même que le cardinal Riario attend sa grande, comme vous l'apprendrez d'ailleurs de Bazotto. Moi aussi, je contemplerai ces tableaux avec cette sj'mpathie et ce contentement avec lesquels je vois et apprécie tous vos autres ouvrages : je n'en connais pas de plus beaux, de plus saints, de mieux exécutés. En attendant, ayez bon courage, faites preuve de votre prudence accoutumée, et soyez sûr que je ressens vos afflictions comme s'il s'agissait des miennes. Continuez de m'aimer comme je vous aime, de tout mon cteur. Rome, le 5 septembre i5o8. Toujours entièrement à votre service, A^otre Raphaël Sanzio. »
Tout nous autorise à croire que, dès lors, Raphaël travaillait pour Jules II.
Quelles considérations avaient déterminé le choix du pape? A quel protecteur tout-puissant l'Urbinate avait-il dû cette distinction si enviée.' ^^asari rapporte que Raphaël fut appelé à Rome grâce à l'intercession de Bramante, et son assertion mérite une entière créance. Bramante
I. Passavant semble s'ctrc complètement mépris sur le sens de cette phrase, qu'il traduit ainsi : « J'aurais pu, il est vrai, le faire exécuter par un de mes élèves et y mettre la dernière touche, mais je ne veux point qu'il en soit ainsi, car il faut qu'on sache que je suis incapable d'atteindre à la perfection du vôtre. » Dans l'original, au contraire, Raphaël, après avoir dit qu'il ne serait pas convenable d'envoyer à son ami un portrait exécuté par ses élèves, se reprend et ajoute, par une tournure aussi délicate qu'ingénieuse : « Et cependant cela vaudrait mieux, puisque je désespère d'atteindre moi-même à la perfection de votre portrait. " (I Che ve l'avrei rnandato fatto da qualchc niio gicjvane c da me ritocco, che non si convienc. Anzi converriasi, per conoscere non potere agguagliare il vostro. » — L'original de la lettre de Raphaël est perdu. Le texte a été publié pour la première fois par Malv.vsia, dans sa Felsiiia pittrice (1(378), probableinent avec un certain nombre de modifications. Quant au sonnet qui aurait été composé par Francia en l'honneur de Raphaël, on s'accorde aujourd'hui à le considérer comme apocrvphc.