LA DISPUTE DU S A I N T- S AC RE M E N T
nous ont cté conservés, à la partie gauche de la composition. L'artiste y a enfin atteint le but qu'il poursuivait : un pas encore, et il pourra commencer le carton définitif. Les différences entre cette esquisse et la fresque sont en effet presque insignifiantes; il nous suffira de signaler le changement introduit dans l'attitude du personnage placé à l'extrême gauche, près de l'homme appuyé sur la balustrade : dans le dessin il est vu de profil; dans la fresque, de trois quarts.
La Dispute du Saint-Sacrcincnt occupe une des deux vastes parois verticales. Quoique la surface qui la supporte soit plane, Raphaël a donné à la composition l'aspect d'une voûte, imitant ainsi l'ordonnance si majestueuse des mosaïques ou des fresques qui ornent les absides des basiliques. Il a réparti ses figures sur quatre grandes zones. Au sommet. Dieu le Père, grave, solennel, sublime, lève une main pour bénir, tandis que de l'autre il soutient le globe du monde; un nimbe en losange orne sa tète; des choeurs d'anges et de chérubins lui font cortège et célèbrent ses louanges. Aucune description ne saurait rendre l'effet que produisent ces innombrables figures, ravies d'admiration, brillant d'une lumière surnaturelle, montant, descendant au milieu d'une allégresse inexprimable : on croit entendre leurs chants célestes, on croit voir le ciel ouvert dans toute sa gloire, avec ses rayonnements divins, ses échappées sur l'infini. Plus bas, se détachant sur un vaste disque resplendissant d'or, est assis le Christ. Comme dans la fresque de San-Severo, la partie supérieure de son corps est nue, tandis qu'un ample manteau recouvre ses genoux; comme à San- Severo, il montre à l'univers ses mains sanglantes, proclamant ainsi le mystère de la Rédemption. A sa gauche, saint Jean-Baptiste, désignant du doigt celui dont il a annoncé la venue; à sa droite, la Vierge, s'inclinant avec les marques de la vénération la plus profonde, la tète recouverte de son manteau, comme chez les sévères représentants de l'Ecole byzantine.
Au-dessous de ces acteurs consacrés des Jugements derniers, si singulièrement agrandis et en quelque sorte divinisés, siègent douze personnages, patriarches, prophètes, apôtres, confesseurs, représentants de l'ancienne et de la nouvelle Foi, champions de VEcclesia ex gentibus et de VEcclesia ex circumcisione. Les uns sont pleins d'une majesté terrible ; d'autres conservent, jusque dans les régions célestes, la douce résignation des martyrs; d'autres encore sont perdus dans la contemplation de l'infini, ou enfin goûtent naïvement, comme le père du genre humain, le bonheur d'être et de sentir. Ces figures comptent
parmi les créations les plus grandioses de l'art moderne; elles expriment, avec une puissance qui se fait ici jour, chez Raphaël, pour la première fois, les sentiments les plus élevés que puisse inspirer la lecture des Livres sacrés. (Une pensée symbolique a présidé au groupement de tous ces personnages; les représentants de l'ancienne foi, rangés par ordre chronologique, alternent avec ceux de la nouvelle.) Les deux extrémités les plus rapprochées du spectateur sont occupées, comme de raison, par les deux princes des apôtres : à gauche, saint Pierre, tenant les clefs et le livre; à droite, saint Paul armé de l'épéc. Le premier a pour voisin Adam, qui, dédaignant de couvrir d'un vêtement ses formes athlétiques, une jambe posée sur l'autre, les mains croisées sur ses genoux, les cheveux flottant négligemment sur ses épaules, offre l'image à la fois la plus originale et la plus poétique que l'on ait tracée de l'homme primitif. A côté d'Adam sont assis saint Jean, écrivant ses révélations, et David jouant de la harpe; puis viennent saint F^tienne, transporté d'admiration, et un personnage dont l'identité n'a pas encore été fixée (M. Springer voit en lui le prophète Jérémie; M. Paliard, au contraire, saint Martin de Tours'). A droite, à côté de saint Paul, Abraham tenant le couteau avec lequel il devait immoler Isaac; puis saint Jacques Majeur; Moïse montrant à l'univers les tables de la loi; saint Laurent se retournant pour contempler les anges qui planent au-dessus de lui ; enfin un guerrier dans lequel on a tour à tour cru reconnaître saint Georges, patron de la Ligurie (le pays natal de Jules II), et Judas Machabée.
Au milieu des nuages sur lesquels trône cette assemblée auguste, ces douze champions de l'ancienne et de la nouvelle alliance, ces représentants de l'élément militant et de l'élément contemplatif, s'agitent des myriades d'anges. Les uns se confondent presque avec les vapeurs légères qui les entourent; les autres, se détachant avec plus de netteté, animent et éclairent ces masses profondes. Raphaël s'est souvenu des beaux vers dans lesquels Dante nous montre des esprits au visage de feu, au corps plus blanc que la neige, aux ailes d'or, qui montent et descendent incessamment, comme un essaim d'abeilles, répandant, en secouant leurs ailes, la paix et l'ardeur qu'ils viennent de puiser dans le sein de Dieu. Ces multitudes volantes, ajoute le poète, n'arrêtent ni la vue ni la splendeur; la lumière divine pénètre tellement l'univers, que rien ne peut lui faire obstacle. (Paradis, ch. XXXI, v. i et suiv.)